Skip to main content

Full text of "Théâtre de la Révolution; ou, Choix de pìeces de théâtre qui ont fait sensation pendant la période révolutionnaire. Avec une introd. par Louis Moland"



, + 



NK 



< âP£^y 



S • 



~ ■&&*£&. 3 






?>*•«*" ^ 



fs r* m pn 




•% m * •! r> — i 



1024 135001 CB 

llllllllll 




il 




THEATRE 



DE LA 



REVOLUTION 

ou 
CHOIX DE PIÈCES DE THÉÂTRE 

QUI ONT FAIT SENSATION PENDANT LA PÉRIODE 
RÉVOLUTIONNAIRE 



CHARLES IX — LES VICTIMES CLOITREES 

L'AMI DES LOIS — LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS 

L'iNTÉRIEUH DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES 

MADAME ANGOT 



Avec une Introduction 



M. LOUIS MOLAND 



PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 



877 



Wft 



THEATRE 



DE LA 



REVOLUTION 



PARIS. — TYPOGRAPHIE -MOTTEROZ 

RUE DU DRAGON, 31 



^THÉÂTRE 



DE LA 



RÉVOLUTION 

ou 
CHOIX DE PIÈCES DE THÉÂTRE 

QUI ONT FAIT SENSATION PENDANT LA PÉRIODE 
RÉVOLUTIONNAIRE 



CHARLES IX — LES VICTIMES OLOITREES 

L'AMÎ DES LOIS — LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS 

L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES 

MADAME ANGOT 



Avec une Inlrod action 



M. LOUIS MOLAND - 






PARIS 
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 
1877 



INTRODUCTION 



Le recueil que nous offrons aux lecteurs dans ce 
volume contient les pièces dont il est parlé dans 
toutes les histoires de la Révolution. Il ne donne 
qu'un choix restreint, mais composé avec réflexion 
et formant un ensemble raisonné. Charles IX, c'est la 
Révolution à son début. Les Victimes cloîtrées expri- 
ment une des passions les plus actives de l'époque, 
la haine des moines et du clergé. L'Ami des lois, 
c'est le dernier et inutile effort du parti modéré. 
L'exaspération des idées républicaines se manifeste 
dans le Jugement dernier des rois. L'Intérieur des 
comités révolutionnaires caractérise la réaction ther- 
midorienne. Enfin Madame Angot montre le boule- 
versement des conditions et le sens dessus dessous de 
la société. 

Parmi la grande quantité de pièces de théâtre qui 
se produisirent dans cet espace d'une dizaine d'an- 
nées, le lecteur pourra nous dire : Pourquoi n'avoir 
pas ajouté celle-ci, préféré celle-là? Pourquoi n'avoir 
pas donné, par exemple, le Tibère de Marie-Joseph 
Chénier, au point de vue littéraire, supérieur à Char- 
les IX ; Nicodème dans la lune, du cousin Jacques, 
ou le Modéré de Dugazon, etc. , etc? Mais qu'on 
veuille se rappeler les conditions que nous avons 
voulu remplir. Nous avons voulu d'abord nous ren- 
fermer dans les limites d'un volume in-18. En se- 
cond lieu, nous avons voulu reproduire des pièces 



vi INTRODUCTION. 

qui bnt été jouées à l'époque, qui ont eu leur action 
publique. Enfin, nous n'entendions pas nous atta- 
cher aux pièces traduisant à la scène une seule opi- 
nion, mais résumer dans un spécimen curieux et 
significatif chacune des différentes phases de la crise 
politique et sociale. 

Ainsi, en ce qui concerne les pièces que nous 
venons de citer, les motifs qui nous les ont 
fait écarter apparaissent aisément : Tibère n'a 
pas été représenté et n'a été imprimé qu'après la 
mort de son auteur ; l'illusion constitutionnelle est 
naïvement exprimée dans Nicodème, mais nous de- 
vions ici préférer une œuvre plus militante et plus 
retentissante, l'Ami des lois. Enfin, parmi les pièces 
qui pouvaient réprésenter dans notre recueil le 
moment le plus aigu de la crise, le Modéré, de l'ac- 
teur Dugazon, le Vous et le Toi, d'Aristide Valcour, 
et tant d'autres mentionnées par les annalistes , n'ont 
pas la portée générale de la pièce du berger Sylvain. 

Si l'on s'étonne qu'il n'y ait pas plus de mérite 
dans ces compositions, on voudra bien en conclure, 
non pas que nous pouvions trouver quelque chose 
de mieux, ce qui serait une erreur, mais que les 
époques de discordes et de luttes civiles sont peu fa- 
vorables à l'art et à la littérature. Nous allons fournir 
au lecteur les renseignements nécessaires sur chacune 
des pièces qui vont suivre. 



I 



Charles IX ou V Ecole des rois, la tragédie de Ché- 
nier, inaugure la Révolution au théâtre. Ce fut une 
grosse affaire avant comme après la représentation. 
Pour le faire jouer, on le fit d'abord demander par 
le public. Les comédiens firent valoir ces réclama- 



INTRODUCTION. vu 

lions pour obtenir de la municipalité l'autorisation 
de le représenter. Bailly, alors maire de Paris, leur 
répondit : « Je sais ce que signifie cette demande du 
public, c'est celle de quelques particuliers ; mais, 
messieurs,. avant la liberté de pensée, il y a la ques- 
tion de circonstance ; si j'étais le maître, je ne vous 
donnerais pas l'autorisation que vous me demandez. 
Ce n'est pas au moment où le peuple s'est soulevé 
tout entier, non contre le roi, mais contre l'autorité 
arbitraire, qu'il convient d'exposer sur la scène un 
des plus effroyables abus de cette autorité ; j'en ré- 
férerai à l'Assemblée.» 

L'Assemblée nomma trois commissaires pour exa- 
miner la pièce. Ceux-ci en permirent la représenta- 
tion. La première représentation (4 novembre 1789) 
fut une véritable solennité politique/Tout le côté 
gauche de la Constituante assistait à cette soirée. 
Mirabeau dut quitter sa place pour s'installer dans 
une loge, comme pour présider. Tous les vers qui 
flattaient les passions de l'époque furent accueillis 
par de longs applaudissements. La tirade du chance- 
lier de l'Hôpital fut bissée comme un air d'opéra. Le 
rôle de Charles IX était rempli par Talma qui y trou- 
vait la première occasion de déployer son talent. Ce 
rôle avait été refusé par Saint-Phal, le chef d'emploi, 
qui préféra le personnage plus sympathique de Henri 
de Navarre. On peut imaginer avec quel empresse- 
ment Talma s'empara de ce rôle. Il en traduisit mer- 
veilleusement les luttes intérieures, les hésitations, les 
troubles, les remords. Ce fut pour le jeune acteur un 
véritable triomphe. L'auteur, qui n'était connu que 
par deux essais malheureux, Edgar ou le page sup- 
posé (1785) et Azémire (1786), passa tout à coup 
grand homme. Charles IX fut proclamé la première 
tragédie nationale. Quelques districts allèrent jusqu'à 
voler à Chénier une couronne civique. 



vin INTRODUCTION. 

Les représentations suivantes ne furent ni moins 
brillantes ni moins fructueuses ; à la vingt-quatrième, 
la recette dépassa 4,200 livres. Cependant il y avait 
une opposition, et cela dans le sein même de la Co- 
médie où la majorité des sociétaires n'était nullement 
enthousiaste de la Révolution. 

La vingt-cinquième représentation de Charles iJT, 
annoncée brusquement au profit des pauvres, ne pro- 
duisit que 1,700 livres, ce qui fournit le prétexte aux 
adversaires de prétendre que son succès était épuisé. 
Chénier, irrité, déclare qu'il retire sa pièce et qu'il 
ne la rendra que si les comédiens en donnent une 
nouvelle représentation au profit des pauvres, cette 
fois mieux affichée; cette représentation fut la 
vingt-septième, elle produisit 4,660 livres. Malgré 
cela, en deux mois, on ne joua plus que deux fois la 
pièce, et Charles IX, après trente-deux représenta- 
tions, disparut de l'affiche. Il était clair que le succès 
n'était pas épuisé, mais que des dissensions intes- 
tines, où des hostilités politiques et des rivalités 
d'artistes se mêlaient également, en avaient abrégé 
l'essor. 

Talma, se faisant le représentant des tendances ré- 
volutionnaires, entre en lutte avec ses collègues. On 
peut lire dans les ouvrages spéciaux l'histoire de ces 
querelles qui finirent par désorganiser la Comédie- 
Française. Bornons-nous à ce qui concerne particu- 
lièrement la tragédie de Charles IX. 

A l'époque de la fête de la Fédération, Danton, au 
nom du district des Cordeliers, Mirabeau, au nom 
des fédérés provençaux, demandèrent une réprésen- 
tation de la tragédie patriotique. Cela déplaisait aux 
comédiens. 

On résolut de leur forcer la main par une de ces 
manifestations dont on faisait alors un si fréquent 
emploi, et dont on connaissait si bien la tactique. 



INTRODUCTION. ix 

On la prépara pour le 21 juillet. Les comédiens étaient 
avertis, car ils savaient que Chénier avait pris en 
trois fois pour 96 livres de billets de parterre. 

Aussi la réponse était-elle préméditée. La toile s'é- 
tant levée sur la petite pièce, un M. Sarrazin, mem- 
bre de la Fédération, réclame le silence et se met à lire 
une requête sollicitant la représentation de Charles IX. 

La motion est chaleureusement appuyée. Naudet 
s'avance alors et dit, selon qu'il était convenu : 
<t Messieurs, vous ne pouvez douter que la Comédie 
ne soit toujours empressée à saisir l'occasion de faire 
ce qui pourra vous être agréable, mais il lui est im- 
possible de jouer Charles IX, M mo Vestris étant ma- 
lade et M. de Saint-Prix retenu dans son lit par un 
érysipèle à la jambe. » Alors (ce qui n'était pas dans 
le programme) Talma sort de la coulisse et dit : 
« Messieurs, je vous réponds- de M m0 Vestris ; lelle 
jouera, elle vous donnera cette preuve de son patrio- 
tisme et de son zèle; on lira le rôle du cardinal, et 
vous aurez Charles IX. » 

Cette offre est acclamée par la salle. Mais l'indi- 
gnation la plus violente éclate dans les coulisses 
contre l'auteur de cette incartade, et Naudet s'em- 
porte jusqu'à donner un soufflet à son contradicteur. 
Il fallut cependant s'exécuter. 

La représentation eut lieu le 24 juillet 1790. 
M me Vestris joua, et Grammont lut le rôle de Saint- 
Prix. Talma fut rappelé après la pièce et salué par 
une triple salve d'applaudissemenls. Il y avait eu du 
tapage, toutefois; quelques spectateurs s'étant obsti- 
nés à rester la tète couverte contrairement à l'usage, 
la force armée dut intervenir pour les expulser. 

Ce n'était que le commencement des rixes et des 
désordres. Ils durèrent pendant toute l'année. Ché- 
nier, Talma, Dugazon, soutenus par la jeunesse révo- 
lutionnaire, finirent par l'emporter. 

a. 



X INTRODUCTION. 

Sur l'ordre de la municipalité, la majorité des so- 
ciétaires fut obîigée-de céder, et à la fin de septembre, 
Talma reparut dans Charles IX. Toutefois l'antago- 
nisme était- trop profond pour que l'on put continuer 
ainsi; la compagnie se scinda, et la fraction démo- 
cratique quitta le théâtre du faubourg Saint-Germain 
où était alors la Comédie- Française, et s'engagea au 
théâtre de la rue Richelieu (avril 1791). 

Nous reproduisons, en même temps que la tragé- 
die de Chénier, les principaux documents relatifs à ce 
long conflit: non-seulement TEpitre dédicatoire à la 
Nation, le Discours préliminaire, et les Notes de 
Chénier, mais le Discours prononcé à la Commune, 
l'Adresse aux soixante districts, le Factum sur la 
liberté du théâtre, les Lettres aux auteurs du Journal 
de Paris, qui montrent tout le mouvement qui 
précéda et suivit la représentation de cette pièce 
mieux que ne pourrait le faire aucun récit. Enfin 
nous y joignons VÉ pître aux Mânes de Voltaire et 
les notes de l'auteur qui complètent cet ensemble 
de textes curieux et indispensables. 



II 



Les Victimes cloîtrées furent représentées avec un 
prodigieux succès par les Comédiens Français, le 29 
mars 1791. Les principaux interprètes étaient Fleury, 
Saint-Phal, Dazincourt, Naudet, M lle Contât. Fleury 
fit voir toutes les ressources de son talent dans le rôle 
de Dorval ; M lle Contât fut très-touchante dans celui 
d'Eugénie. L'auteur fut redemandé à grands cris, et 
Monvel parut. 

Toute l'année 1790 avait été troublée par les ques- 
tions religieuses. L'assemblée constituante pendant 



INTRODUCTION. xv 

donc fait? J'ai marqué du fer chaud de l'infamie le 
front des anarchistes démembreurs, tandis que ma 
main, d'un autre côté, attachait l'auréole civique 
sur celui d'un véritable patriote tenant à l'unité du 
gouvernement. La Commune, en suspendant les re- 
présentations de mon ouvrage, argumente d'une pré- 
tendue fermentation alarmante dans les circonstances. 
Le trouble qui se manifeste aujourd'hui n'est dû 
qu'à son arrêté placardé à l'heure même où le public 
était déjà rassemblé pour prendre des billets. C'est à 
la cinquième représentation, après quatre épreuves 
paisibles, qu'elle ose suspendre VAmi des lois. Com- 
ment justifiera-t-elle, cette Commune (et je dénonce 
ce fait) l'ordre qu'elle vient d'intimer aux Comédiens 
à l'instant où je partais pour me présenter devant 
vous? cet ordre porte que les Comédiens seront tenus 
de lui soumettre, tous les huit jours, le répertoire do 
la semaine, pour censurer, arrêter ou laisser passer 
les pièces de théâtre au gré de ses caprices. Ainsi 
l'ancienne police vient de ressusciter sous l'écharpe 
municipale. Comment se justifiera-t-elle, cette Com- 
mune, d'oser regarder et de faire courir les Comé- 
diens comme ses valets? de les avoir mandés, il y a 
quatre jours, pour les tancer de ce qu'ils venaient de 
représenter le Cid ', tandis qu'elle tolère, sur d'autres 
théâtres 2 , et le Cid et V Orphelin de la Chine* 
A-t-elle donc oublié encore que les despotes de Ver- 
sailles voyaient chaque jour représenter et Brutus et 
la Mort de César et Guillaume Tell"! Ah! sans 
doute il est temps de s'élever contre ces modernes 
gentilshommes de la Chambre. Où en sommes-nous 
donc, citoyens, si celui qui prêche l'obéissance aux 



\. Parce que, dans ce chef-d'œuvre, il y a un rôle de roi. 
2. Allusion au théâtre de Ja rue Richelieu, favorisé par la Com- 
mune et par les Jacobins. 



xvi INTRODUCTION. 

lois est condamnable? S-'ilen est ainsi, couvrez-vous 
de cendres, ô vous à qui il reste encore quelque por- 
tion d'âme et d'humanité, et courez vous ensevelir 
dans les déserts ! 

« Non, je n'ai point fait, comme on ose le dire, 
de mon art, qui doit être l'école du civisme et des 
mœurs, la satire des individus. De traits épars dans 
la Révolution, j'ai composé les formes de mes per- 
sonnages ; je n'ai point vu tel et tel; j'ai vu les 
hommes. 

« Étranger à l'intrigue, étranger aux factions, je 
vis avec mon cœur seulement et mes amis ; je ne 
connais point, je n'ai jamais vu ce citoyen ' que des 
échos d'imposture ont déjà proclamé le rémunéra- 
teur de mon civisme. Que celui qui a acheté ma 
plume se présente, qu'il parle, s'il ose ! Elle ne 
sera jamais vendue, cette plume, qu'au saint amour 
des lois et de la liberté ! Je ne connais que ma con- 
science, je suis fort d'elle : ils m'attaquent, ces gens 
qui ont intérêt à ce que le peuple soit méchant, parce 
que j'ai prouvé dans mon ouvrage qu'il est bon, es- 
sentiellement bon, parce que je l'ai vengé des calom- 
nies qui lui attribuent les crimes des brigands. Ci- 
toyens, je ne vois que vous, que la loi que vous 
dictez au nom du peuple, et je me sens plus libre et 
plus grand, en lui soumettant ma volonté, que ces 
misérables esclaves qui prêchent la désobéissance à 
vos décrets. » Signé : Laya. 

Séance tenante, un rapport est fait et présenté par 
le citoyen Kersaint, et la Convention, statuant aus- 
sitôt, vola, non sans une vive opposition de la Mon- 
tagne, le décret suivant : 



i. Les Jacobins disaient que Rolland, ministre de l'Intérieur, 
avait demandé et payé Y Ami des Lois, 



INTRODUCTION. xvii 

« La Convention nationale, 

a Sur la lecture donnée d'une lettre du maire de 
Paris, qui annonce qu'il y a un rassemblement 
autour du théâtre de la Nation qui demande que la 
Convention nationale prenne en considération une 
députation dont le peuple attend l'effet avec impa- 
tience, et dont l'objet est d'obtenir une décision fa- 
vorable, afin que la pièce de F Ami des lois soit 
représentée, nonobstant l'arrêté du corps municipal 
de Paris qui en défend la représentation, 

« Passe à l'ordre du jour motivé sur ce qu'il n'y 
a point de loi qui autorise les corps municipaux à 
censurer les pièces de théâtre. » 

Le public était resté en permanence dans la salle 
de la comédie. Ce décret y est rapidement porté 
et reçu avec une acclamation immense. On en ré- 
clama l'exécution immédiate. La représentation de 
l'Ami des lois commença aussitôt , accompagnée 
d'applaudissements continuels. Elle finit à une 
heure du matin, ce qui était alors un fait tout excep- 
tionnel. 

Le conseil général de la Commune se vengea sur 
le maire de l'affront que son pouvoir avait essuyé. On 
l'accabla d'outrages quand il fut de retour à l'Hôtel 
de ville, et, sur le réquisitoire de Real, on censura la 
conduite de ce magistrat. 

Le lendemain, on jouait Sémiramis et la Mati- 
née d'une jolie Femme. Entre les deux pièces, les 
spectateurs demandent encore l'Ami des lois. Da- 
zincourt, s'avançant sur la scène, fit observer « que 
l'âme de ses camarades et celle de l'auteur, souffrant 
encore des calomnies que la malveillance répandait 
contre cet ouvrage, il était fort à désirer que les es- 
prits prévenus se persuadassent, par la lecture de la 
pièce, que les principes en étaient purs ; et que Laya 
et les comédiens al tendraient l'épreuve de quelques 



xvïii INTRODUCTION. 

jours ayant de la représenter de nouveau. » Le pu- 
blic refusa de consentir à ce délai, et Dazincourt fut 
obligé de promettre la pièce pour le lendemain 
14 janvier. 

La Commune, résolue d'empêcher cette représen- 
tation, ne prit pas de demi-mesure : elle ordonna, 
par un arrêté, que tous les spectacles seraient fermés 
jusqu'à nouvel ordre. Cet arrêté à peine rendu fut 
cassé par le Conseil exécutif provisoire (14 janvier) : 

« Le Conseil exécutif provisoire, en exécution du 
décret de la Convention nationale de ce jour, délibé- 
rant sur l'arrêté du conseil général de la Commune 
de Paris, en date du même jour, par lequel il est or- 
donné que les spectacles seront fermés aujourd'hui ; 
considérant que les circonstances ne nécessitent pas 
cette mesure extraordinaire, arrête que les specta- 
cles continueront d'être ouverts. Enjoint néan- 
moins, au nom de la paix publique, aux directeurs 
des différents théâtres d'éviter la représentation des 
pièces qui jusqu'à ce jour ont occasionné quelque 
trouble, et qui pourraient les renouveler dans le mo- 
ment présent, et charge le maire et la municipalité 
de Paris de prendre les mesures nécessaires pour 
l'exécution du présent arrêté.» 

La Commune aussitôt, arguant de la dernière dis- 
position, décrète ainsi : 

« Le conseil général, informé que les Comédiens 
français, au mépris de l'arrêté général qui suspendait 
la représentation de l'Ami des lois, se proposent de 
la continuer ; considérant que le Conseil exécutif 
qui, dans son arrêté de ce jour, a enjoint aux direc- 
teurs des différents théâtres d'éviter la représenta- 
tion des pièces qui jusqu'à ce jour ont occasionné 
quelque trouble, a reconnu sans doute la légitimité 
des motifs qui ont fait suspendre les représentations 
de l'Ami des lois : 



INTRODUCTION. xix 

« Déclare qu'il persiste dans son précédent arrêté, 
mande et ordonne au commandant général de pren- 
dre toutes les mesures convenables pour assurer son 
entière exécution.» 

Les Comédiens durent renoncer à représenter la 
comédie de Laya. Ils affichèrent V Avare et le Méde- 
cin malgré lui. 

La salle est entourée de soldats et de canons ; la 
police est tout entière sur pied ; la place de la Comé- 
die ressemble à une véritable place d'armes. Mais la 
foule n'en est pas moins grande ni la soirée moins 
orageuse. On ne laisse pas commencer ï Avare. On 
veut VAmi des lois. Santerre entre avec la force ar- 
mée et une députation de la Commune. Il sont accueil- 
lis par les cris : « A bas les gueux du 2 septembre ! 
A bas les assassins! » Santerre, ayant obtenu un mo- 
ment de silence, dit que, la pièce n'étant pas affi- 
chée, on n'avait pas Je droit de la faire jouer, et qu'il 
ferait arrêter le premier qui se permettrait la moin-* 
dre interruption. Les cris : -< Brigands ! assassins! » 
lui sont jetés de toutes parts. Les Comédiens se re- 
fusent cependant à enfreindre une défense formelle. 
La pièce ne pouvant être jouée, du moins elle sera 
lue. Des jeunes gens escaladent la scène et se parta- 
gent la lecture des rôles, qui s'accomplit aux acclama- 
tions de toute l'assistance. Le public se retire vers dix 
heures, cette fois encore à demi victorieux. Mais la 
résistance finit là. 

La Convention nationale revint sur cette affaire 
dans la séance du mardi 16 janvier, après le vote sur 
l'appel au peuple dans le jugement de Louis XVI . 

Le Conseil exécutif communique à l'assemblée l'ar- 
rêté enjoignant aux directeurs des théâtres d'éviter 
la représentation des pièces qui, jusqu'à ce jour, ont 
occasionné des troubles et qui pourraient les renou- 
veler. 



xx INTRODUCTION. 

Pétion, après diverses considérations, demande que 
cette partie de l'arrêté du Conseil exécutif qui viole 
la loi que l'Assemblée a rendue soit cassée. 

Lecarpentier dit que Pétion n'a fait que diva- 
guer et demande l'ordre du jour. 

Goupilleau lit une lettre du commandant général 
Santerre qui se plaint d'avoir été insulté, ainsi que 
deux officiers municipaux, la veille, au théâtre de la 
Nation, par les citoyens qui étaient au parterre. 

Guadet conclut de cette lettre même que les trou- 
bles ne sont venus que de la défense de jouer la 
pièce. Il appuie la proposition de Pétion. 

Maure. On m'a assuré que le cinquième bataillon 
de l'Yonne avait voulu se porter au théâtre de la Na- 
tion pour en chasser les spectateurs. 

N... Lorsque Molière voulut faire jouer son Tar- 
tuffe, tous les hypocrites et les hommes qui y étaient 
joués s'opposèrent à la représentation de cette pièce ; 
cependant elle fut jouée, et c'était sous le règne de 
Louis XIV! 

Ghambon. On vient de vous dire que le bataillon 
de l'Yonne avait eu X intention de se porter au théâ- 
tre de la Nation pour en faire sortir les spectateurs. 
Je'sais que ceux qui sont aux Invalides se plaignirent 
de ce qu'on les avait fait marcher contre des citoyens 
paisibles et sans armes. 

Dubois-Grancé. Vous avez renvoyé au Conseil 
exécutif l'exécution des lois et le maintien de la 
tranquillité dans Paris pendant le temps du jugement 
de Louis Gapet. Il est notoire qu'une foule d'aristo- 
crates se rendent à Paris ; les émigrés désertent les 
drapeaux de Condé et viennent à Paris ; il est bien 
conséquent de ne leur point fournir de lieu de rassem- 
blement. Je ne juge pas V Ami des lois ; les principes 
sont bons, mais le but de- l'auteur est perfide (On 



INTRODUCTION. xxi 

murmure)... Je dis que la Convention doit passer à 
l'ordre du jour sur la motion de Pétion. 

La discussion est fermée. On demande Tordre du 
jour sur la proposition faite de casser la dernière 
partie de l'arrêté du Conseil exécutif. 

L'ordre du jour est rejeté. La Convention adopte 
la proposition de Pétion. 

Danton. Je l'avouerai, citoyens; je croyais qu'il 
était d'autres objets qui doivent nous occuper que la 
comédie. [Quelques voix: Il s'agit de la liberté). Oui, 
il s'agit de la liberté. Il s'agit de la tragédie que 
vous devez donner aux nations; il s'agit de faire 
tomber sous la hache des lois la tète d'un tyran (On 
murmure). Mais puisque vous cassez. un arrêté du 
Conseil exécutif qui défendait de jouer des pièces 
dangereuses à la tranquillité publique, je soutiens 
que la conséquence nécessaire de votre décret est 
que la responsabilité ne puisse peser sur la munici- 
palité. Je demande donc que la municipalité soit 
déchargée de sa responsabilité. 

Pétion. Le langage que vieut de tenir à cette tri- 
bune un ancien magistrat a droit de nous surprendre 
tous. Vous venez de rendre un décret qu'il ne vous 
était pas permis de ne pas rendre. Vous avez con- 
sacré un principe que vous ne pouviez pas mécon- 
naître. Le pouvoir exécutif a outrepassé ses limites. 
Il a violé la plus sainte des lois : la liberté; son arrêté 
est conçu en termes généraux. 11 est attentatoire à la 
liberté de la presse... Je demande donc la question 
préalable sur l'amendement. 

La question préalable est adoptée. 

Cette décision de l'Assemblée, purement théorique, 
demeura sans résultat dans le cas particulier dont 
il s'agissait. 

A quelque temps de là, le bruit se répandit dans 
le public qu'une représentation de l'Ami des lois serait 



xxn INTRODUCTION. 

incessamment donnée pour les frais de la guerre. 
Après la première représentation du Conteur, de 
Picard, le 4 février 1793, les spectateurs demandèrent 
vivement que le jour de cette représentation fût fixé. 
Dazincourt, qui venait de jouer avec beaucoup de ta- 
tent, s'avança sur la scène et s'exprima en ces 
termes : 

« Citoyens, ce théâtre le plus ancien et le plus per- 
sécuté de tous, dont on calomnie même les actes de 
bienfaisance, ne peut être garant que de son aveugle 
soumission à la loi et de son entier dévouement à vos 
moindres désirs. Nous sommes informés que des ré- 
clamations s'élèvent contre la prochaine représenta- 
tion de VAmi des lois. L'emploi que nous avons 
annoncé du produit de la recette ne peut laisser 
aucun doute sur la pureté de nos intentions. Si vous 
consentez à nous continuer les bontés dont vous nous 
comblez tous les jours, n'exigez pas les représenta- 
tions d'un ouvrage dont les suites pourraient nous 
devenir funestes. » 

En effet, désignés dès lors à la proscription, les 
Comédiens Français furent, daus la nuit du 3 au 4 
septembre, jetés dans les prisons, et restèrent près 
d'une année entre la vie et la mort. Louis Laya, 
décrété d'accusation, fut mis hors la loi, et obligé de 
se cacher pendant toute la durée de la Terreur. 

Une reprise de VAmi des lois eut lieu au théâtre 
Peydeau le 6 juin 1795. Cette reprise attira une nom- 
breuse affluence. Cependant l'ouvrage fut loin de 
produire l'effet qu'il avait produit dans sa nouveauté* 
La situation n'était plus la même. Les hommes 
contre lesquels la comédie politique était dirigée 
avaient disparu... VAmi des lois était une pièce de 
circonstance, une œuvre d'actualité. Elle ne pouvait 
pas survivre aux conjonctures qui l'avaient inspirée. 

L'auteur continua cependant à réclamer qu'on 



INTRODUCTION. Xxlli 

jouât sa pièce sous l'Empire et sous la Restauration. 
Les censeurs lui refusèrent l'autorisation qu'il solli- 
citait. Il publia plusieurs éditions augmentées et cor- 
rigées. Nous reproduisons l'édition princeps impri- 
mée peu après la première représentation, avec la 
dédicace aux représentants de la Nation et la préface 
que l'auteur supprima ensuite. 



IV 



Le Jugement dernier des rois, par Sylvain Maré- 
chal, fut représenté pour la première fois sur le théâtre 
de la République (rue Richelieu) le 18 octobre 1793, 
deux jours après le supplice de la reine Marie- 
Antoinette. 

Cette pièce réussit bruyamment. — « Le concours 
était immense, disent Etienne et Martainville. L'au^ 
teur du Jugement dernier des rois fut demandé à 
grands cris et couvert d'applaudissements. » Aussi 
eut-il des imitateurs : le citoyen Desbarreaux com- 
posa les Potentats foudroyés par la Montagne et la 
Raison ou la Déportation des rois de V Europe, où il 
renchérissait sur les brutalités du Jugement dernier 
des rois. Catherine, par exemple, disait au pape : 
«As-tu avalé ton goujon, Saint Père? » Le pape ré- 
pondait : « Vous avez un avaloir où les gros morceaux 
passent aisément. » Catherine donnait un soufflet au 
roi de Prusse qui lui ripostait par un coup de pied au 
derrière. Sylvain Maréchal était presque attique en 
comparaison de ses émules. 



Nous voici en pleine réaction. Laissons l'auteur de 
l'Intérieur des comités révolutionnaires raconter 1 ai- 



xxiv INTRODUCTION. 

même comment il composa cette pièce. « Dinant 
chez moi au mois de mai 1795, dit-il, avec plusieurs 
convives de Paris et de la province, j'entamai la 
conversation sur les ridicules bévues, l'ignorance 
crasse et les brutalités stupides des agents des 
Comités révolutionnaires... Il n'y avait pas un seul 
de mes convives qui n'eût eu quelques rapports ou 
quelques démêlés avec son comité révolutionnaire. 
Moi-même j'en avais eu de fréquents et de périlleux 
non-seulement avec le mien, mais avec plusieurs 
comités de la province auprès desquels j'avais été 
maintes fois solliciter l'élargissement d'un parent ou 
d'un ami. Pendant tout le repas, ce ne fut qu'un feu 
roulant d'anecdotes plus ou moins atroces ou ridicules 
contre les révolutionnaires parisiens et provinciaux. 
Au dessert, ma tète s'agite et s'échauffe ; je me lève 
brusquement et je dis à mes convives : — J'ai le cœur 
trop plein ; il faut que je me soulage : je vais faire une 
comédie sur les comités révolutionnaires. 

« J'entre dans mon cabinet ; je prends la plume 
sans aucun plan arrêté. Exposition, intrigue, dé- 
nouement, je n'avais rien prévu ni rien préparé. Je 
comptais rassembler, dans le cercle d'un acte ordi- 
naire, un certain nombre de scènes à tiroir. Bientôt 
les faits, les détails et les incidents se présentent 
en foule à ma mémoire. La rapidité de ma plume ne 
suffit pas pour les fixer sur le papier, tant je me 
sentais animé par le facit indignatio versnm! 

« Je venais de composer, à peu près d'un seul jet. 
les huit premières scènes, et je m'aperçois que pres- 
que tous mes matériaux sont encore à exploiter. Je 
me décide alors à donner à ma pièce la dimension de 
deux actes, à lier les scènes entre elles et à les ratta- 
cher à une action dramatique présentant unité de 
temps et de lieu. 

« Mon deuxième acte terminé, mes provisions de 



INTRODUCTION. xxv 

faits et d'anecdotes n'étaient pas encore épuisées. 
Allons, ma pièce aura trois actes... 

« La pièce a été composée, reçue, apprise et mise 
en scène en vingt-sept jours. Je ne m'attendais tout 
au plus qu'à huit ou neuf représentations, c'est-à- 
dire à ce qu'on appelle un succès d'estime. Les por- 
traits hideux que je retraçais ne pouvaient guère 
inspirer que des sensations pénibles, et tout au plus 
amener ça et là le sourire de L'indignation et du mé- 
pris sur les lèvres. Quelle fut ma surprise, j'oserais 
presque dire ma stupéfaction le jour de la première 
représentation sur le théâtre du Palais en la Cité! 
Cette salle, distribuée en cinq rangs de loges, élait 
une des plus vastes et des plus élevées de la capitale. 
Une affluence prodigieuse la remplissait jusque dans 
les combles. 

« Dès les premières scènes, les bravos, les applau- 
dissements et les trépignements de pieds éclatent 
par redoublements dans toutes les parties de la salle. 
C'était une espèce de délire universel que le besoin 
d'entendre la pièce interrompait et auquel chaque 
scène nouvelle prêtait matière à nouvelle explosion. 

« La pièce finie, de nouveaux cris, de nouveaux 
applaudissements se manifestent avec encore plus de 
violence et d'unanimité. De toutes parts on demande 
l'auteur. J'avais assisté à la représentation, caché au 
fond d'une loge et entouré de ma famille. Une forte 
oppression de poitrine interrompait ma respiration; 
je pouvais à peine balbutier quelques mots, tant 
était profonde la commotion qu'avait produite dans 
tout mon être un spectacle aussi extraordinaire et aussi 
inattendu ! On vient me demander si je consens à être 
nommé; je m'y refuse; on annonce au parterre que 
l'auteur veut garder l'anonyme. Le public s'opiniàtre 
de plus belle. La lutte bruyante entre sa curiosité im- 
patiente et ma discrétion se prolonge pendant une 



xxvi INTRODUCTION. 

demi -heure. Enfin un jeune homme monte sur une 
banquette et demande la parole. Aussitôt le calrrre se 
rétablit ; un profond silence règne dans la salle : « Je 
« demande, s'écrie le jeune orateur, que Ton vole 
« des remerciements au courage de l'auteur qui, en 
« présence et sous les yeux des soixante comités ré- 
« volutionnaires de la capitale, n'a pas craint de les 
« immoler sur la scène. » Prenant cette proposition 
comme un appel fait indirectement à mon énergie, je 
ne balance plus à me faire connaître et à me rendre 
en personne aux vœux du public. » 

L'auteur, dans ces souvenirs qu'il imprima plus 
tard en tète des Esquisses dramatiques, n'a nullement 
exagéré le succès que la pièce obtint à cette première 
représentation du 8 floréal an III (27 avril 1795). 

Une note de la même publication explique pour- 
quoi le lieu de la scène est placé à Dijon : « Toute la 
France, dit l'auteur, avait applaudi au supplice de 
Robespierre et aux événements du 9 thermidor. Un 
seul Comité révolutionnaire, celui de Dijon* osa, dans 
une adresse à la Convention, protester insolemment 
contre cette mémorable journée; qualifier de conspi- 
rateurs les Conventionnels énergiques qui l'avaient 
provoquée , et proclamer hautement l'innocence de 
Robespierre. La Convention a répondu à cette adresse 
en ordonnant l'arrestation de tous les membres du 
Comité. C'est cette circonstance remarquable qui m'a 
déterminé dans le temps à placer ma scène dans le 
Comité révolutionnaire de Dijon. » 

L'Intérieur des Comités révolutionnaires eut cent 
représentations successives, tant sur le théâtre du 
Palais, en la Cité; que sur celui de la Montansier, au 
Palais-Royal. On ne pouvait se rassasier de voir ce 
spectacle. Un vieillard, un sexagénaire, qui avait été 
incarcéré pendant tout le temps de la Terreur, avait 
loué au théâtre du Palais une loge de baignoire et' ne 



INTRODUCTION. xxvn 

manquait pas une seule représentation. On le remar- 
quait chaque soir, ne perdant pas un mouvement 
des acteurs, la bouche entr'ouverte, pleurant de joie, 
comme en extase, battant des mains, s'agitant sur sa 
banquette, en répétant : « Oh! comme je me venge 
de ces coquins-là ! » 

Cette pièce accrut tellement l'horreur qu'exci- 
taient les Comités révolutionnaires que la Con- 
vention dut céder elle-même au sentiment public. 
Dans la séance du 24 prairial an III (3 juin 1795), 
un membre de cette assemblée se présenta, au nom 
du Comité de sûreté générale, pour demander la sup- 
pression d'un mot justement odieux, celui de Comité 
révolutionnaire. « Le vœu général, disait le rappor- 
teur, se manifeste pour que ce mot soit effacé de la 
langue française. » Il proposa en conséquence et fit 
ensuite décréter que les Comités révolutionnaires 
s'appelleraient désormais Comités de surveillance. 

Le cours des représentations de V Intérieur des Co- 
mités révolutionnaires se prolongea sans interruption, 
tant à Paris que dans les départements , où la pièce 
de Ducancel ne fut pas accueillie avec moins de faveur 
qu'à Paris, pendant cinq mois consécutifs. Elles 
furent momentanément suspendues par les événe- 
ments de vendémiaire an IV (septembre 1795). Elles 
recommencèrent après six mois d'interruption moyen- 
nant quelques légers changements commandés par 
les circonstances. Jouée près de cent fois encore, la 
pièce ne disparut de la scène que vers la fin de l'an IV, 
et par ordre de l'autorité. 

Elle ne put être représentée depuis lors, malgré 
tous les efforts que fit Ducancel pour obtenir des di- 
vers gouvernements, et notamment du gouvernement 
de la Restauration, l'autorisation de la faire jouer. 
Elle a été interdite, même en 1814 et en 1815 ; inter- 
diction qui, du reste, doit être pleinement approuvée. 



xxvhi INTRODUCTION. 

Ducaneel composa, en 1796, un autre drame du 
même genre intitulé le Tribunal révolutionnaire ou 
Van 11, qui, celui-là, n'eut pas la bonne fortune de 
paraître sur la scène. Il avait été reçu au théâtre 
Feydeau. L'autorisation de la police fut même ac- 
cordée. Vingt-six répétitions eurent lieu ; la première 
représentation fut indiquée par les affiches et dans 
les journaux. « Dans toutes les conversations, et 
jusque dans les carrefours, dit l'auteur, on ne parlait 
que du Tribunal révolutionnaire, et des terribles 
effets que cette pièce devait produire. Les Jacobins 
s'agitaient dans leurs conciliabules. La résolution 
était prise par eux d'ensanglanter la première repré- 
sentation, si elle avait lieu. Ces dispositions alar- 
mantes parviennent à la connaissance du ministre de 
la police générale, M. Cochon de Lapparent, ancien 
conventionnel. La veille de la représentation, et 
lorsque le directeur et moi nous dirigions la vingt- 
septième et dernière répétition, arrive un message 
du ministre qui nous mande à l'un et à l'autre que, 
d'après les rapports des agents de la police, il y a tout 
lieu de craindre que la représentation du Tribunal 
révolutionnaire ne compromette gravement la tran- 
quillité publique; qu'en conséquence il nous rend, 
le directeur et moi, responsables des malheurs qui 
pourraient arriver. Après avoir lu le message, je 
m'adresse au directeur du théâtre en lui disant que 
personnellement j'étais tout prêt à engager ma res- 
ponsabilité, mais que sa position était différente. Le 
pain de huit cents individus était attaché à son entre- 
prise. La clôture arbitraire de son théâtre pouvait les 
plonger tous dans la misère et occasionner sa ruine. 
Celait à lui à calculer froidement les difficultés et 
les périls de sa position. Après un quart d'heure 
d'hésitation il se décida, non sans manifester les plus 
énergiques regrets, à supprimer la pièce sur l'affiche.» 



INTRODUCTION. xxix 

Ducancel ne retrouva jamais par la suite l'occasion 
ni de faire jouer son Tribunal révolutionnaire, ni de 
faire reprendre V Intérieur des comités. C'est la meil- 
leure preuve que la pièce que nous reproduisons est 
l'œuvre spéciale et exclusive de la période thermi- 
dorienne. 

Pour cette pièce encore, nous avons soin de repro- 
duire l'édition princeps, imprimée peu après la pre- 
mière représentation, et non les textes retouchés plus 
tard par l'auteur. 



VI 



Nous sommes arrivés au point extrême de l'espace 
de temps compris dans ce mot la Révolution. La Con- 
stitution de l'an III avait été votée par la Convention 
et consacrée par la journée du 13 vendémiaire 
(5 oct. 1795); la Convention s'était dissoute. Le Di- 
rectoire fonctionnait; la victoire extérieure était 
assurée par la campagne d'Italie. On commençait à 
respirer et à regarder autour de soi, et l'on était 
frappé du changement prodigieux qui s'était fait daus 
les conditions et dans les mœurs. 

Un type personnifia, aux yeux des contemporains, 
cet étrange bouleversement; c'est celui de M m0 An- 
got, la poissarde parvenue. Ce type ne jaillit pas tout 
entier du cerveau d'un homme de génie comme Mi- 
nerve du cerveau de Jupiter. Il parut d'abord dans 
un opéra -comique dont l'auteur était un écrivain 
médiocre et obscur, le citoyen Antoine -François 
Eve, dit Maillot. Mais le public l'adopta aussitôt et 
le voulut revoir sans cesse. L'auteur profita de la 
faveur, sans doute inattendue, qui accueillait sa 
création comique. Il donna des suites à sa première 
pièce, d'abord en 1797, le Mariage de Nanon (fille de 
M mc Angot), puis en 1799 le Repentir de Madame 



xxx INTRODUCTION. 

Angot, ou le mariage de Nicolas, comédie-folie eu 
deux actes, mêlée de chants. Les spectateurs ne se 
lassaient pas de fêter la Poissarde enrichie, dont le 
naturel revenait toujours au milieu des splendeurs 
pour lesquelles elle n'était pas faite. 

Mais ce n'est pas l'inventeur du personnage qui 
l'exploita avec le plus de succès. Aude s'en empara 
sans façon et donna, à l'Ambigu, la fameuse parade de 
Madame Angot au sérail de Constantinople, le 21 
mai 1800. Elle fut imprimée sous ce titre : « Madame 
Angot aie sérail de Constantinople, drame, tragédie, 
farce, pantomime en trois actes, ornée de tous ses 
agréments, par Aude. Représentée pour la première 
fois sur le théâtre de Y Ambigu-Comique les 1, 2, 
3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, il, 12, 13, 14 et 15 prairial, 
an VIII. » Madame Angot au sérail eut l'honneur 
d'être critiquée par Geoffroy, qui ne pouvait s'empê- 
cher de constater que la foule s'y portait sans cesse, 
et que des éclats de rire continuels annonçaient le 
plaisir qu'elle y prenait. 

Ce n'est pas tout : on eut encore les Dernières 
folies de madame Angot, de l'auteur primitif, le 
citoyen Maillot, qui protestait en vain contre ceux 
qui lui avaient dérobé son type et tâchait d'en 
reprendre possession. 

On eut : Madame Angot au Malabar, ou la Nou- 
velle veuve, mélo-tragi-parade en trois actes et en 
prose à grand spectacle, mêlée de danses, marches, 
chœurs, pompe funèbre, pantomime, par MM. J. 
Aude et L. Lion. Représentée pour la première fois 
à Paris, sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (ci- 
devant Opéra), le 3 brumaire an XII (1803). 

L'acteur Corsse s'était incarné dans ce personnage. 
En tète de plusieurs des pièces de cette série, on 
trouve son portrait dans le costume poissard : robe 
rouge à larges manches, fichu blanc, bonnet avec 



INTRODUCTION. xxxî 

rubans verts, tablier noir à bavette , longs gants 
jaunes en peau de daim, chaînes d'or et bijoux fort 
étalés. 

Nous donnons la pièce -souche, d'où est sortie 
toute cette famille Angot qu'on a vue reparaître de 
nos jours. « La première Madame Angot, dit Geof- 
froy, avait du moins un objet moral et même un in- 
térêt de circonstance assez piquant. On y voyait une 
caricature de la grossièreté et des ridicules des nou- 
veaux riches qui font de leur ancienne bassesse et 
de leurs nouvelles prétentions un mélange bizarre. » 

Le véritable père de M mc Angot est, comme noiîs 
l'avons dit, le citoyen Eve, dit Maillot. Il était né à 
Dole en 1747. Soldat, déserteur, puis comédien en 
Hollande, il rentra en France ; il composa des pièces 
pour les petits théâtres. Pendant la Révolution, il 
eut un moment de grandeur, hélas ! bien fugitif, Il 
fut nommé commissaire de la Convention dans le 
Loiret, et, il faut lui rendre justice, il ne fut pas de 
ceux qui abusèrent le plus de leur terrible mandat. 
Redevenu Gros-Jean comme devant, il fit cette trou- 
vaille de M mc Angot, dont il ne profita guère. Il passa 
les dix dernières années de sa vie, 1804-1814, en 
jprison et mourut à l'hospice Dubois. 

.Nous réservons Madame Angot au sérail pour uu 
recueil qui fera suite à celui-ci, et qui embrassera la 
période de 1800 à 1830. 

Louis Moland, 



CHARLES IX 

ou 

L'ÉCOLE DES ROIS 

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS 

PAR MARIE-JOSEPH CÏÏÉNIER 

Représentée pour la première fois le 4 Novembre 
1789. 



ÉPITRE DEDICATOIRE 

A LA 

NATION FRANÇAISE 



Français mes concitoyens, acceptez l'hommage de 
cette tragédie patriotique. Je dédie l'ouvrage d'un 
homme libre à une Nation devenue libre. Sous le 
despotisme avilissant dont vous avez à peine secoué 
le joug, l'avarice et la flatterie dictaient les épîtres 
dédicatoires. Ainsi le sublime Corneille comparait 
Jules César à Jules Mazarin ; ainsi Voltaire mettait 
Tancrède sous la protection des maîtresses de 
Louis XV ; ainsi l'esclavage rapetissait la Nation 
entière, et jusqu'aux hommes que leur génie plaçait 
infiniment au-dessus des autres. Malgré leurs efforts, 
ils descendaient eux-mêmes au niveau du gouverne- 
ment ; tant il est vrai qu'il ne saurait exister de 
grandeur morale où la liberté n'existe pas ! Comment 
pouvait-on parler de vertu chez une Nation qui sup- 
portait une Bastille et des lettres-de-cachet ? 

Ces abus monstrueux ne sont plus. Vous aveg 
anéanti l'autorité arbitraire ; vous aurez des lois et 
des mœurs. Votre scène doit changer avec tout le 
reste. Un théâtre de femmelettes et d'esclaves n'est 
plus fait pour des hommes et pour des citoyens. Une 
chose manquait à vos excellents poètes dramatiques: 
ce n'est pas du génie certainement ; ce ne sont point 
des sujets; c'est un auditoire. Dans le dernier siècle, 
Britannicus avait cinq représentations ; Bérénice en 
avait trente. C'est que les Français de ce temps-là 



EPITRE 

connaissaient mieux la princesse de Glèves que 
Tacite. 

J'ai conçu, j'ai exécuté avant la révolution, une 
tragédie que la révolution seule pouvait faire repré- 
senter. Les gens que cette révolution contrarie, et 
qui, dans le moment où j'écris, commencent à lever 
la tète avec une audace qui n'est que ridicule, n'ont 
pas manqué de trouver atroce que la Saint-Barthe- 
lemi fût offerte aux yeux du peuple français. Mais 
Voltaire, dont l'autorité est aussi grande que la leur 
est misérable, Voltaire, après avoir crayonné dans 
sa Henriade ce grand et terrible sujet, prédit des 
temps heureux où il sera transporté sur la scène na- 
tionale. Ceux qui sont encore gouvernés par des 
préjugés ne sont pas Français. Qu'ils courent dans 
le Nord retrouver la féodalité ; qu'ils choisissent pour 
leur patrie ces belles et déplorables contrées où l'in- 
quisition abâtardit les hommes, anéantit les vertus, 
les talents, l'industrie, et parvient à rendre stériles 
les champs les plus favorisés par le soleil. Je n'ai 
pas besoin d'assurer ces mauvais citoyens de mon 
profond mépris pour eux. Je m'honorerai de leurs 
injures devant mes contemporains et devant la pos- 
térité. Ils sont mes ennemis parce qu'ils détestent 
la liberté. Je n'en resterai point là ; qu'ils frémis- 
sent. D'autres grands sujets s'offrent en foule à ma 
plume ; et, malgré ma jeunesse, le temps pourra me 
manquer, mais jamais la volonté, jamais le courage. 
Ces hommes si éclairés osent dire qu'il n'y a plus 
de fanatisme religieux au dix-huitième siècle. Mais 
les horribles procès, les assassinats juridiques de 
Jean Galas et du chevalier de Labarre sont du dix- 
huitième siècle. Mais bien plus récemment, on a 
refusé d'ensevelir dans Paris un vieillard couvert de 
gloire, le génie le plus brillant qu'ait eu la France, 
l'auteur d'Alzire et de Mahomet, le défenseur des 



DEDICATOIRE. 5 

Galas et du chevalier de Labarre. Quel était le crime 
de Voltaire ? d'avoir lutté soixante ans contre le fa- 
natisme. Qu'est-ce qui s'est vengé? le fanatisme. 
Qu'est-ce qu'il faut écraser? le fanatisme. Il rampe, 
mais il existe encore ; il écrit de plats libelles 
anonymes, des mandements d'évèques contre l'As- 
semblée nationale, et d'infâmes journaux où tous les 
bons citoyens sont outragés à tant la feuille. 

Ce sont ces mêmes hommes qui, pour le malheur 
de la France, ne sont pas tous au-deià des frontières, 
ce sont eux qui ont osé porter jusqu'au pied du trône 
d'insolentes calomnies contre une pièce aussi morale 
qu'énergique. Louis XVI ! roi plein de justice et 
de bonté, vous êtes digne d'être le chef des Français. 
Mais des méchants veulent toujours établir un mur 
de séparation entre votre peuple et vous. Ils cher- 
chent à vous persuader que vous n'êtes point aimé 
de ce peuple. Ah ! venez au théâtre de la Nation 
quand on représente Charles IX : vous entendrez 
les acclamations des Français ; vous verrez couler 
leurs larmes de tendresse ; vous jouirez de l'enthou- 
siasme que vos vertus leur inspirent ; et l'auteur 
patriote recueillera le plus beau fruit de son travail. 

Femmes, sexe timide et sensible, fait pour être la 
consolation d'un sexe qui est votre appui, ne crai- 
gnez point cette austère et tragique peinture des 
forfaits politiques. Le théâtre est d'une influence 
immense sur les mœurs générales. Il fut longtemps 
une école d'adulation, de fadeur et de libertinage : il 
faut en faire une école de vertu et de liberté. Les 
hommes n'y recevront plus de ces molles impres- 
sions qui les dénaturent. Ils deviendront meilleurs 
et plus dignes de votre amour : ils redeviendront des 
hommes. Les mœurs des villes ne se modèleront 
plus sur les mœurs dépravées de la cour. On ne 
verra plus en France, hommes et femmes, sans pu- 



6 ÉPITRE 

* 

deur et même sans passions, troquer de sexe, pour 
ainsi dire, et se déshonorer mutuellement par cet 
échange monstrueux. 

Pères de famille, laissez fréquenter à vos enfants 
ces spectacles sévères. Avec le respect des lois et de 
la morale, ils y puiseront le goût de notre histoire, 
étrangement négligée dans les collèges. Et vous, 
enfants, nation future, espérance de la patrie et d'un 
siècle qui n'est pas encore, vous ne serez point les 
hommes des anciens préjugés et de l'ancien escla- 
vage ; vous serez les hommes de la liberté nouvelle. 
C'est à vous surtout que mes écrits conviennent. Je 
sais qu'un philosophe, un poète, un écrivain, ne doit 
attendre de justice complète que lorsqu'il n'en peut 
plus jouir, et qu'il est enseveli dans la poussière du 
tombeau. Mais ceux qui commencent la vie sont peu 
jaloux de ceux qui approchent du terme ; et si 
j'existe encore dans trente années, au milieu des 
clabauderies qui m'auront suivi dès ma jeunesse, 
vos suffrages consoleront sans doute la vieillesse du 
poète national. 

Nation spirituelle, industrieuse et magnanime, 
vous avez daigné accueillir les prémices d'un faible 
talent qui vous sera toujours consacré. Soutenez- 
moi dans la carrière pénible que je veux fournir. J'ai 
désormais pour ennemis irréconciliables tous ceux 
qui devaient leur existence aux préjugés, tous ceux 
qui regrettent la servitude. Je dois avoir pour amis 
tous ceux qui chérissent la patrie, tous les véritables 
Français. Vous donnez un grand exemple au monde. 
Le reste de l'édifice féodal va bientôt s'écrouler sous 
les efforts de l'auguste Assemblée qui vous repré- 
sente. Votre admirable constitution est fondée sur 
l'égalité. Nous verrons disparaître ces titres, ces 
distinctions anti-sociales, ces différences absurdes 
qu'on n'a point rougi de reconnaître entre l'homme 



DEDICATOIRE. 7 

et l'homme, entre la terre et la terre. Si la tyrannie 
ou l'esclavage osent encore se montrer à découvert, 
que votre théâtre en fasse justice, et devienne en 
tout rival du théâtre d'Athènes. Mais c'est à vous, 
c'est à la Nation seule qu'il appartient de protéger 
les poètes citoyens qui descendront dans cette lice 
glorieuse pour terrasser les ennemis de la Nation. 



15 décembre 1789. 



DISCOURS 
PRÉLIMINAIRE 



Suivant l'opinion d'un grand génie de l'antiquité, 
la tragédie est plus philosophique et plus instructive 
que l'histoire même. S'il faut entendre par tragédie 
un roman d'environ quinze cents vers, chargé d'épi- 
sodes, écrit d'une manière lâche et boursouflée, dont 
l'unique but est d'intéresser, pendant deux heures, 
par une intrigue adroitement combinée, et semée de 
quelques situations piquantes, on ne saurait être, 
sur ce point, de l'avis d'Aristote ; et ce poème, bien 
loin d'avoir l'importance qu'il lui donne, n'est guère 
au-dessus d'un opéra comique. 

Mais si, pour composer une excellente tragédie, le 
choix nécessaire d'un seul fait intéressant et vrai- 
semblable n'est presque rien ; s'il faut des caractères 
dessinés fortement, puisés dans la belle nature, et 
se faisant ressortir les uns les autres par un contraste 
perpétuel ; si ce grand mérite n'est rien encore ; si 
l'on doit écrire l'ouvrage en vers ; si les vers doivent 
être toujours travaillés sans que le travail se fasse 
sentir ; toujours pleins de poésie, sans que le poète 
s'étale, pour ainsi dire ; forts sans dureté, majes- 
tueux sans enflure, simples sans familiarité, harmo- 
nieux sans que l'harmonie coûte rien au sens ; s'il 
faut, par la magie de l'éloquence, remuer les cœurs, 
et faire verser des larmes de pitié ou d'admiration, 
et tout cela, pour inculquer aux hommes des vérités 
importantes, pour leur inspirer la haine de la tyran- 
nie et de la superstition, l'horreur du crime, l'amour 

1. 



10 DISCOURS 

de la vertu et de la liberté, le respect pour les lois et 
pour la morale, cette religion universelle : si tel est, 
dis-je, le but de la tragédie, si telles sont les qualités 
nécessaires pour approcher, dans ce genre, de la per- 
fection qu'il est impossible d'atteindre ; on est forcé 
de se ranger à l'avis d'Aristote, et d'avouer qu'un 
pareil poème est la production la plus philosophique 
et la plus imposante du génie des hommes. Aucun 
ouvrage n'exige un esprit aussi flexible, une aussi 
grande variété de talents et de connaissances. 

Voilà ce qu'était la tragédie dans Athènes. Ajoutez 
qu'on n'y représentait que des pièces nationales. Le 
théâtre grec retentissait des louanges de la Grèce et 
de ses héros, quelquefois même des vivants. Les 
guerriers qui, à Salamine, avaient vaincu le grand 
roi, entendaient célébrer leur vaillance dans la tra- 
gédie des Perses. Souvent, en faisant parler les 
fameux personnages des temps passés, le poète insé- 
rait dans sa pièce des détails relatifs aux temps pré- 
sents. L'Œdipe à Colonne, entre autres, est plein 
d'allusions à la guerre du Péloponèse. Peut-on s'é- 
tonner, après cela, de l'enthousiasme qu'inspiraient 
à la Nation la plus sensible de la terre, ces chefs- 
d'œuvre d'éloquence, représentés sur des théâtres 
magnifiques, avec un appareil digne des poètes et de 
l'auditoire ? Les spectacles dans la Grèce étaient des 
fêtes publiques, et laissaient des traces profondes, 
parce qu'ils n'étaient pas trop souvent répétés. 

Le poète sublime qui a créé la scène française, 
avait tous les talents nécessaires pour l'élever à la 
hauteur du théâtre grec ; mais des obstacles sans 
nombre l'en ont empêché. D'abord il était impossible 
de traiter dignement des sujets nationaux sous le 
règne absolu du cardinal de Richelieu. Les malheurs 
de la France, occasionnés presque toujours par la 
faiblesse des rois, par le despotisme des ministres et 



PRÉLIMINAIRE. II 

l'esprit fanatique du clergé, auraient nécessairement 
rempli de véritables pièces nationales. Le gouverne- 
ment n'était point assez raisonnable pour les per- 
mettre, et les Français n'étaient pas encore capables 
.le les sentir. 

Quant aux défauts de Corneille, on a dit souvent 
qu'il les devait à son siècle, et rien n'est plus vrai : 
mais on pouvait ajouter qu'il les a rendus très-dan- 
gereux, en leur donnant une force qui appartenait à 
son génie, et qui les a consacrés comme des beautés 
dans l'esprit de la multitude. Les romans de la Cal- 
prenède et de mademoiselle Scudéri, étaient deve- 
nus en France une espèce de poétique du théâtre. 
De là ces intrigues sans fin, ces noms supposés, ces 
épisodes continuels, ces passions sans naïveté, et, 
pour tout dire en un mot, cette nature factice que 
tant de mauvais critiques ont ridiculement préférée 
à l'exquise simplicité de la scène grecque. Le Gid 
fit pleurer toute la France ; Cinna fixa notre langue ; 
on admira dans Horace des beautés inconnues avant 
Corneille : mais ce génie vieillissant produisit une 
foule de pièces aussi monstrueuses pour les mœurs 
que pour la diction. Il semblait vouloir replonger le 
théâtre dans la barbarie dont ses chefs-d'œuvre 
l'avaient tiré. 

Racine ne bannit pas entièrement l'afféterie qui 
s*était emparée du théâtre ; mais il sut mettre dans 
ses vers le naturel le plus élégant; il rejeta cette 
froide métaphysique prodiguée avant lui jusqu'au 
sein des conjurations, du parricide et de l'inceste. 
On ne vit plus paraître ces sublimes princesses qui 
ne s'abaissaient jamais à pleurer. Cependant, par 
les suites d'un goût détestable, les larmes de Mo- 
nime , d'Andromaque et d'Iphigénie , ne faisaient 
pas soupçonner au public qu'il avait admiré des 
fautes énormes. Nombre de gens regrettaient encore 



12 DISCOURS 

le ton mâle et guindé de Viriathe et de Pulchérie. 
On chercherait en vain dans Racine des détails po- 
litiques comparables aux beaux morceaux de China; 
mais il y a plus de morale dans ses bons ouvrages 
que dans ceux de Corneille. Après avoir abandonné 
la scène à trente-huit ans, il conçut dans son loisir, 
trop long pour la gloire de notre littérature, il conçut, 
dis-je, qu'il pouvait surpasser Corneille et lui-même, 
et peut-être égaler Sophocle. Il fit Athalie, l'ouvrage 
le plus philosophique qui eût encore illustré la scène 
française. Ce chef-d'œuvre n'est pas dirigé contre le 
fanatisme; on ne l'eût pas souffert à la cour : mais il 
est dirigé contre les flatteurs, contre les prêtres cour- 
tisans, contre la politique cruelle des ambitieux. Les 
leçons que donne le pontife au jeune roi qu'il vient 
de couronner, sont d'un pathétique admirable et 
d'une raison sublime. On concevra que Racine ne 
pouvait se permettre davantage, si l'on veut exami- 
ner avec attention le siècle brillant qui lui doit une 
partie de sa gloire. On verra quelle était la servitude 
des pensées sous le règne de Louis XIV ; et l'on sen- 
tira combien il eût été dangereux de vouloir secouer 
ces chaînes de l'esprit. Le temps nous a permis d'o- 
ser beaucoup plus ; et nos descendants oseront plus 
que nous. S'il eût vécu dans notre siècle, cet homme 
à qui la nature avait accordé tant de facilité pour le 
travail, et tant de patience, une raison si droite, et 
une sensibilité si parfaite, il aurait mis sans doute 
plus de hardiesse dans les mœurs et dans les détails 
de ses immortels ouvrages. Non content d'égaler 
l'harmonie enchanteresse des vers de Sophocle et 
d'Euripide, la grâce et la majesté de leur diction, la 
variété de leur éloquence, il les aurait encore imités 
dans l'art de donner un grand but au poème tra- 
gique. Comme, eux il aurait mis sous les yeux de sa 
patrie, ses lois, son gouvernement, ses grands 



PRELIMINAIRE. 13 

hommes, les époques célèbres de son histoire. Comme 
eux, il aurait instruit ses contemporains, en. retra- 
çant les malheurs et les fautes de leurs ancêtres;- 
et la Frauce aurait des modèles de tragédies natio- 
nales. 

Campistron, la Grange-Chancel et quelques autres 
perdirent le théâtre. On vit reparaître sur la scène 
tragique les princesses déguisées, les princes qui ne 
se connaissent pas eux-mêmes, les intrigues compli- 
quées, et tous les beaux sentiments de Gassandre et 
de Glélie. Cependant les chefs-d'œuvre de Racine 
n'eurent jamais autant de succès, dans leur nou- 
veauté, que les faibles ouvrages de Campistron ; et 
Tiridate faisait les délices de Paris, à-peu-près dans 
le temps où l'incomparable Athalie passai't pour un 
mauvais ouvrage. C'était la mode de s'ennuyer en la 
lisant. Cette mode ne cessa qu'au commencement de 
ce siècle, quand la France avait perdu Racine. 

Entre la dernière tragédie de cet homme éloquent, 
et la première de M. de Voltaire, il s'écoula un es- 
pace de près de trente années. Pendant tout ce temps, 
la scène fut livrée à des poètes sans génie, à des écri- 
vains dont les meilleurs étaient médiocres. On croyait 
la carrière fermée, lorsque Œdipe parut. Il est im- 
prudent d'annoncer, à la mort des hommes illustres, 
qu'ils n'auront plus d'égaux. Je conçois qu'un tel 
arrêt satisfait l'amour-propre de celui qui le pro- 
nonce ; mais c'est prédire un fait impossible, et par 
conséquent, c'est dire une absurdité. 

La révolution dans les idées, maintenant si avan- 
cée d'un bout de l'Europe à l'autre, commençait à 
éclore sur la fin du règne de Louis XIV. La révoca- 
tion de TÉdit de Nantes, funeste aux intérêts poli- 
tiques de la France, fut utile aux progrès de l'esprit 
général. Les Protestants, chassés de France, accu- 
sèrent, dans une foule de livres, la religion qui les 



14 DISCOURS 

persécutait. Les matières religieuses furent soumises 
à la discussion, et la discussion chez quelques-uns 
produisit le scepticisme. La raison humaine fit plus 
de pas en vingt ans, qu'elle n'en avait fait depuis un 
siècle avant cette époque. Parmi les ouvrages nés 
dans ces temps orageux, il faut distinguer ceux de 
notre grand dialecticien Bayle, et surtout son Diction- 
naire, le seul ouvrage de cette espèce où il y ait du 
génie, et l'un des plus beaux monuments qu'ait élevés 
la philosophie. Au gouvernement monachal des der- 
nières années de Louis XIV, succéda, sous la ré- 
gence, une espèce de liberté de penser. Fontenelle, 
un moment persécuté par les Jésuites, jouissait alors 
d'une haute réputation. Il la devait à ses Éloges et à 
cette Histoire des oracles qui d'abord avait failli le 
perdre. Ce fut dans- cette aurore du bon sens que pa- 
rurent les premiers essais de M. de Voltaire. Il ne 
créa point l'esprit philosophique en France; il l'y 
trouva : mais il sut l'appliquer à tous les genres 
d'ouvrages littéraires; il le mit à la portée de toutes 
les classes de la société ; il en fit, pour ainsi dire, la 
monnaie courante ; et parvint à exercer sur tout son 
siècle l'empire le plus cher et le plus universel, celui, 
du génie et de la raison, 

C'est surtout à ses tragédies que M. de Voltaire 
doit son influence sur l'Europe entière. Un livre, 
quelque bon qu'il soit, ne saurait agir sur l'esprit 
public d'une manière aussi prompte, aussi vigou- 
reuse qu'une belle pièce de théâtre. Des scènes d'un 
grand sens, des pensées lumineuses, des vérités de 
sentiment, exprimées en vers harmonieux, se gravent 
aisément dans la tête de la plupart des spectateurs. 
Les détails sont perdus pour la multitude ; le fil des 
raisonnements intermédiaires lui échappe, elle ne ' 
saisit que les résultats. Toutes nos idées viennent de 
nos sens ; mais l'homme isolé n'est ému que médio- 



PRÉLIMINAIRE. lb 

crement : les hommes rassemblés reçoivent des im- 
pressions fortes et durables. Personne, chez les mo- 
dernes, n'a si bien conçu que M. de Voltaire cette 
électricité du théâtre. On a critiqué ses plans, et 
peut-être avec raison. Il y a quelquefois plus de ri- 
chesse que d'ordre dans l'économie de ses tragédies. 
Il n'a pas toujours observé la vraisemblance ; on peut 
préparer les événements mieux que lui. Mais pour 
de légères fautes de composition, que de beautés de 
toute espèce ! quelle grandeur dans les conceptions ! 
c'est là sa partie dominante. Que de situations tra- 
giques ! que de passions ! que de mouvement ! La 
tragédie de Manlius est beaucoup mieux conduite 
que Mahomet, Alzire ou Sémiramis : mais le cin- 
quième acte d' Alzire vaut dix tragédies comme Man- 
lius. Il faut une espèce d'imagination pour éveiller 
sans cesse la curiosité par de nouveaux incidents ; il 
faut beaucoup d'adresse pour éviter toutes les in- 
vraisemblances : mais il faut du génie pour peindre 
énergiquement les mœurs ; il faut du génie pour 
mettre la raison en sentiment ; il faut du génie pour 
échauffer le cœur, pour éclairer l'esprit, et pour en- 
chanter l'oreille. 

Les nombreux succès de M. de Voltaire irritaient 
l'envie. Elle avait besoin d'un rival à lui opposer . 
elle se saisit de Grébillon. L'auteur de quelques 
pièces romanesques et mal écrites fut préféré pen- 
dant quarante ans, par des journalistes, à l'auteur 
de Mérope et d' Alzire, au plus beau génie du dix- 
huitième siècle. Le dernier soupir du grand homme 
fut fatal à la réputation de Grébillon. Le nom de ce 
poète incorrect et sans naturel, cessa d'être pro- 
noncé avec ceux de Corneille et de Racine , et 
l'enthousiasme qu'il avait inspiré tomba de lui- 
même, par la raison que ses admirateurs ne pouvaient 
le lire. 



16 DISCOURS 

M. de Voltaire a plus approfondi dans ses tragé- 
dies la morale proprement dite, que la politique. Il 
a combattu, durant soixante ans, le fléau de la su- 
perstition. Sa plume a sans cesse retracé les usur- 
pations du sacerdoce, rarement les prétentions arbi- 
traires des rois et des grands. Il a fait quelques tra- 
gédies où le public français entendait au moins pro- 
noncer des noms français : mais parmi ces tragédies, 
d'ailleurs fondées sur des faits inventés, Zaïre est la 
seule qui soit admirée des connaisseurs, et les Fran- 
çais n'y sont qu'accessoires. Les obstacles qui ont 
empêché Corneille et Racine de représenter leur Na- 
tion sur la scène tragique, existaient encore pour 
M. de Voltaire. Grâce à lui-même, grâce à quelques 
philosophes qui ne se sont pas occupés du théâtre, 
ces obstacles n'existent plus pour nous. Les hommes 
supérieurs font marcher l'esprit humain. Sans eux, 
il resterait immobile. Les pas que ces maîtres fameux 
ont fait faire à notre siècle doivent exciter notre 
émulation. Continuons la route, s'il est possible, en 
partant du point où ils se sont arrêtés. 

La tragédie de Charles IX, commencée bien avant 
qu'on pût prévoir la révolution qui s'opère en France, 
ne pouvait être achevée, ce me semble, dans des cir- 
constances plus favorables. Quelle époque, en effet, 
pour établir sur notre théâtre la tragédie nationale! 
Nous voyons éclore une chose publique au milieu 
de nous. L'opinion du peuple est maintenant une 
puissance. La Nation la plus éclairée de l'Eu- 
rope s'aperçoit enfin de la nullité de sa constitution. 
Elle va bientôt s'assembler pour anéantir les abus 
sans nombre que l'ignorance, la paresse, l'esprit de 
corps et les intérêts particuliers ont accumulés en 
France depuis près de quatorze siècles. 

Pour créer parmi nous la tragédie nationale, j'ai 
choisi le sujet le plus tragique de l'hisloire moderne, 



PRÉLIMINAIRE. 17 

J'ai banni de ma pièce ces confidents froids et para- 
sites qui n'entrent jamais dans l'action et qui ne 
semblent admis sur la scène que pour écouter tout 
ce qu'on veut dire, et pour approuver tout ce qu'on 
veut faire. Les sept personnages les plus illustres de 
la France à la fin du seizième siècle servent à nouer 
et à dénouer mon intrigue importante. Voici comme 
j'ai conçu leurs caractères. 

Catherine de Médicis n'a d'autre passion que de 
tromper et de commander. Toujours calme, toujours 
inébranlable dans ses desseins, les moyens lui sont 
indifférents, pourvu qu'elle réussisse. Artificieuse par 
caractère et par système, elle sait justifier sa con- 
duite d'après les principes du Machiavélisme, prin- 
cipes affreux qu'elle développe de manière à séduire 
aisément un esprit faible ; principes, d'ailleurs, pres- 
que universellement adoptés dans ces temps où la vé- 
ritable politique était encore inconnue. Catherine de 
Médicis gouverne son fils, mais, à son tour, elle est 
gouvernée par les Guises. 

On doit remarquer dans le duc de Guise et dans le 
cardinal de Lorraine, son oncle, un même esprit d'or- 
gueil et d'audace, mais diversement modifié, selon la 
différence de leur âge et de leur état. Le duc de 
Guise a toute l'énergie d'un jeune ambitieux. On sent 
qu'il a de la peine à tromper; et tandis qu'il parle au 
nom de la France et du tyen public, souvent il laisse 
entrevoir son désir de vengeance et ses vues parti- 
culières. Il insulte lui-même Coligni. Le Cardinal, 
au contraire, désigné par Coligni d'une manière ou- 
trageante, fait semblant de lui pardonner. Le Cardi- 
nal, plus mûr et plus politique que son neveu, en 
alléguant les intérêts du ciel, s'oublie toujours lui- 
même en apparence. Il est aisé de comprendre que 
son zèle pour la religion n'est qu'un zèle hypocrite. 
Il abuse de l'Écriture Sainte et des usages les plus 



18 DISCOURS 

respectés de la religion catholique. Sa conduite est 
un sacrilège perpétuel. 

Charles IX, assiégé, flatté, corrompu sans cesse 
et par sa mère et par les Guises, flotte dans une 
irrésolution perpétuelle. Il est très-faible, et par 
conséquent très-facile à émouvoir. On voit cepen- 
dant que tous ses penchants sont vicieux. Il est 
jaloux de son frère le duc d'Anjou : le sang ne 
l'épouvante pas, le parjure encore moins. Ce n'est 
pas un roi faiblement vertueux; c'est un méchant 
sans énergie. 

L'Amiral a ce caractère sombre et méfiant que 
forme la longue expérience du malheur. Sa haine 
contre les Guises est égale à leur haine contre lui ; 
mais son cœur magnanime ne peut soupçonner son 
roi. Dans les projets qu'il communique à Charles IX, 
projets qu'il avait en effet conçus, on doit voir un 
génie actif, étendu, véritablement patriotique, mais 
que des circonstances malheureuses ont rendu fu- 
neste à la France. 

Le chancelier de l'Hôpital est éminemment ver- 
tueux. Il dit hardiment la vérité. Ami des bons, en- 
nemi des méchants, mais lent à les soupçonner, il 
voudrait concilier tous les partis. Il tient en quelque 
sorte la place du chœur des Grecs. Sa vertu, son gé- 
nie, sa vieillesse, donnent un grand poids à son au- 
torité. Dans ses discours, qyelquefois pleins de véhé- 
mence, et toujours pleins de sagesse, il rappelle à 
ceux qui l'écoutent l'histoire des temps passés. Il a 
les mœurs d'un vieillard homme d'État et homme de 
lettres. 

La candeur, la confiance et et la bonté sont les 
qualités qui distinguent le jeune roi de Navarre, de- 
puis notre grand Henri IV. L'âge de ce prince et la 
nature du sujet ne me permettaient pas de lui don- 
ner, dans cette tragédie, un rôle très-important. Mais 



PRELIMINAIRE. 19 

il est respecté même par ses ennemis ; il est annoncé 
comme devant être quelque jour un grand homme; 
et le chancelier de l'Hôpital, en quittant une cour 
perfide, présage le bonheur des Français, s'il par- 
vient à régner sur eux. Le roi de Navarre devance le 
cri de la Nation entière, dans son imprécation 
contre Charles IX. On ne pouvait mettre dans une 
bouche plus pure, l'indignation que mérite un crime 
inouï. 

Les personnages de cette pièce se nomment mu- 
tuellement Sire, Madame, ou Monsieur. Le mot sei- 
gneur, qui serait absurde dans les tragédies natio- 
nales, ne peut être à sa place que dans les pièces où 
l'on peint les mœurs espagnoles et italiennes. Il est 
déraisonnable lorsqu'on fait parler les anciens Ro- 
mains ou les Grecs. Le mot qui répond en grec au 
mot seigneur n'est jamais employé dans Sophocle et 
dans les autres tragiques d'Athènes. La grande con- 
naissance que Racine avait de la littérature an- 
cienne, ne permet de lui faire qu'un reproche : c'est 
d'avoir cédé trop facilement, en ce point comme en 
quelques autres, à l'usage établi sur la scène fran- 
çaise. Les hommes tels que lui sont faits pour mener 
leur siècle, et non pour le suivre. Leurs moindres 
omissions tirent à conséquence. La multitude, qui 
ne raisonne pas, se prévaut de leur exemple, quel- 
quefois involontaire ; et leur autorité triomphe long- 
temps de la raison la plus évidente. Ceux qui pour- 
raient trouver mon exactitude minutieuse doivent 
réfléchir qu'il ne faut rien négliger de tout ce qui 
tient au costume, et que la vérité du costume est 
beaucoup plus essentielle à observer dans les mœurs 
que dans les habits. 

Au moment du massacre de la Saint-Barthelemi, 
le cardinal de Lorraine était à Rome, et le chancelier 
de l'Hôpital avait quitté la cour depuis quatre ans. 



20 DISCOURS 

J'ai cru qu'il m'était permis d'altérer légèrement l'his- 
toire. Je pense qu'on peut, dans une tragédie histo- 
rique, inventer quelques incidents, pourvu qu'on use 
avec modération de ce privilège, et surtout qu'on ne 
prête point à ses héros des actions contraires à leur 
caractère connu. Si, par exemple, on introduisait 
dans une tragédie Bayard éperdument amoureux 
d'une jeune Italienne, et deux heures avant une ba- 
taille envoyant un cartel à son jeune rival, au neveu 
du roi Louis XII, il faut convenir qu'on ferait agir 
Bayard d'une manière absolument indigne d'un gé- 
néral et d'un homme sensé. Si Bayard n'envoyait le 
cartel que pour se ménager le plaisir de faire une ré- 
paration brillante, cette combinaison serait, ce me 
semble, d'une puérilité inexcusable ; mais si Bayard, 
en posant son épée aux pieds de Gaston, s'écriait de- 
vant tous ses officiers, qu'il a grand soin d'appeler 
lui-même : 

Contemplez de Bayard l'abaissement auguste ; 

le poète, par cette emphase déplacée, achèverait de 
dénaturer le caractère de ce preux chevalier, que 
l'histoire nous représente aussi modeste que ver- 
tueux. 

On a écrit dans ces derniers temps quelques tragé- 
dies sur des sujets français ; mais ces pièces sont une 
école de préjugés, de servitude et de mauvais style. 
L'auteur a substitué aux grands intérêts publics, des 
faits sans importance, et des rodomontades militaires ; 
il a sacrifié sans cesse à la vanité de quelques mai- 
sons puissantes, et à l'autorité arbitraire. Il n'a donc 
point fait des tragédies nationales ; et si tout homme 
un peu lettré souffre en écoutant de pareils ouvrages, 
ce n'est pas dans le fond parce qu'ils ne sont point 
assez conformes à l'histoire ; c'est parce qu'ils ne sont 
point du tout conformes au sens commun. 



PRÉLIMINAIRE. 21 

Que des tragédies détestables réussissent, grâce à 
la pompeuse absurdité d'un dénouement ; qu'on s'a- 
vise de faire des tragédies en prose; qu'on nous 
exhorte à laisser là Sophocle et Racine, pour imiter 
les dégoûtantes absurdités du théâtre anglais, et les 
niaiseries burlesques du théâtre allemand ; ces sot- 
tises sans conséquence sont plus divertissantes que 
dangereuses : tout cela passe, et va bientôt du ridi- 
cule à l'oubli. L'ennemi constant, le fléau le plus re- 
doutable, je ne dis pas seulement de notre théâtre, 
mais des arts et des mœurs chez les nations mo- 
dernes, c'est cet esprit de galanterie, fruit de l'igno- 
rance de nos ancêtres, esprit contraire au vrai but 
de la société, esprit humiliant pour le sexe qui est 
convenu d'être trompé, et plus encore pour celui qui 
trompe. Je n'en chercherai point l'origine, je n'en 
suivrai point les progrès. Cette question intéressante, 
et que je pourrai traiter ailleurs me mènerait ici 
beaucoup trop loin. Qu'il me suffise d'établir, de ma- 
nière à n'être point désavoué par les gens capables de 
réflexions, qu'il me suffise de faire sentir que cet es- 
prit déraisonnable a ralenti singulièrement la marche 
des nations modernes dans les arts et dans la morale. 
Il a, pour ainsi dire, mutilé nos passions : mais les 
vertus et les talents viennent des passions ; mais les 
seules passions font concevoir et exécuter de grandes 
choses. 

Si toute l'Europe est dominée de cette chimère 
puérile, la nation française en est plus atteinte que 
toute autre, non par un caractère particulier, mais 
par une foule de circonstances qu'il serait trop long 
d'expliquer ici. Entrez dans l'atelier de nos peintres, 
de nos sculpteurs ; courez à nos théâtres ; ouvrez nos 
poètes, nos orateurs, nos historiens même ; parcourez 
nos livres de morale, et jusqu'à nos livres de phy- 
sique ; vous trouverez partout des traces de cet in eu- 



n DISCOURS 

rable préjugé. Et qu'on ne dise pas que c'est une suite 
nécessaire de la civilisation; la galanterie diminue, 
au contraire, à mesure que les peuples sont plus 
civilisés. Je prends à témoin l'expérience. Je ne par- 
lerai point ici des Romains et des Grecs, qui n'ont 
jamais connu ces mœurs ridicules. Je veux m'en 
tenir aux modernes. Comparez le dix-huitième siècle 
au temps de la chevalerie. 

Il faut qu'un poète tragique se raidisse contre le 
torrent. La comédie doit peindre les travers de la 
société, la vérité du moment et du lieu. La tragédie 
doit peindre les passions humaines dans leur plus 
grande énergie. La différence des époques exige 
quelques différences dans les formes ; mais le fond 
doit être le même. L'esprit change ; le cœur humain 
ne saurait changer. 

La nature autour de nous est si fardée, si voilée, 
si chargée de vêtements étrangers, qu'elle n'est plus 
reconnaissable. Jetons au loin ces prétendus orne- 
ments qui la couvrent, nous retrouverons les formes 
antiques. Les Grecs l'ont représentée nue dans leurs 
poèmes comme dans leurs statues. Chez eux, les 
mœurs, les institutions, les usages, tout les menait 
à la vérité : tout nous pousse en sens contraire. Les 
Grecs étaient une nation libre : ils ne connaissaient 
pas les préjugés gothiques, et l'hydre des conventions 
qui nous assiège. Suivons le conseil d'Horace : lisons- 
les jour et nuit. Il ne s'agit plus de les traduire; 
remplissons-nous de leur esprit, et créons comme 
eux. 

Mais des gens qui n'ont rien à dire s'écrient sans 
cesse qu'on a tout dit. Ces mots n'ont point de sens, 
et jamais on ne peut tout dire. L'art suivra le destin 
de son modèle ; il s'épuisera quand la nature devien- 
dra stérile. Mais la nature, qui n'entre pas dans les 
passions des petits critiques, produira toujours des 



PRELIMINAIRE. 23 

objets variés entre eux, malgré leur ressemblance 
apparente, et toujours des hommes supérieurs, en 
très-petit nombre il est vrai, qui sauront apercevoir 
et peindre cette extrême variété. Le zèle des pro- 
phètes de malheur, prêts dans tous les temps à déses- 
pérer de leur siècle, est dicté par la vanité jointe à 
l'impuissance, et nullement par la saine raison. Le 
génie même ne peut deviner les bornes du génie. Je 
vais plus loin ; l'individu doué de cette faculté pré- 
cieuse qu'on nomme génie ne peut deviner ses pro- 
pres forces. Il ne saurait prévoir à quel degré des 
circonstances quelquefois prochaines pourront exal- 
ter son âme. 

Il ne m'appartient pas de juger du mérite de la tra- 
gédie de Charles IX ; et peut-être prouvera-t-elle que 
mes talents pour exécuter sont très-inférieurs à mes 
intentions ; mais du moins la cour de Charles IX y 
est peinte de ses véritables couleurs ; il n'y a pas une 
scène dans la pièce qui n'inspire l'horreur du fana- 
tisme, des guerres civiles, du parjure et de l'adula- 
tion cruelle et intéressée. La vertu y est exaltée, le 
crime puni par le mépris et par les remords, la cause 
du peuple et des lois défendue sans cesse contre les 
courtisans et la tyrannie. J'ose donc affirmer que 
c'est la seule tragédie vraiment nationale qui ait 
encore paru en France; qu'aucune autre pièce de 
théâtre n'est aussi fortement morale ; et, par une con- 
séquence nécessaire de ces deux propositions incon- 
testables, j'ose affirmer qu'il faut être ennemi de la 
raison pour craindre la représentation d'une pareille 
pièce. 

Je sais qu'on imprime encore, à la fin du dix-hui- 
tième siècle, que la philosophie est une invention 
pernicieuse, et que tout sera bouleversé, si elle vient 
à triompher dans l'esprit des hommes; c'est dire, 
en d'autres paroles, que tout sera bouleversé quand 



24 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

les hommes auront du boD sens. Si c'est une vérité, 
il faut convenir du moins qu'elle n'est pas évidente. 
On peut dailleurs prédire aux ennemis de la philo- 
sophie, que tous leurs efforts seront inutiles. Permis 
à eux de retourner de la lumière aux ténèbres; mais 
qu'ils ne se flattent pas d'y ramener l'Europe. Elle 
s'avance à grands pas des ténèbres à la lumière. C'est 
la marche nécessaire de l'esprit humain, qui ne peut 
rétrograder depuis l'invention de l'imprimerie. 

Puissé-je, dans mes ouvrages, et surtout dans des 
tragédies politiques et nationales, ne pas rester inu- 
tile aux progrès de cette philosophie bienfesante et 
courageuse! Puissent l'étude et l'expérience mûrir 
mon faible talent! Puissé-je élever un jour quelques 
monuments qui ne déshonorent point la langue fran- 
çaise, et qui ne soient pas tout-à-fait indignes d'une 
Nation éclairée depuis près de deux siècles par le 
génie des grands hommes ! 



22 août 1788. 



AU ROI 



Monarque des Français, chef d'un peuple fidèle 
Qui va des nations devenir le modèle, 
Lorsqu'au sein de Paris, séjour de tes aïeux, 
Ton favorable aspect vient consoler nos yeux, 
Permets qu'une voix libre, à l'équité soumise, 
Au nom de tes sujets te parle avec franchise ; 
Prête à la vérité ton auguste soutien, 
Et, las des courtisans, écoute un citoyen. 

Des esclaves puissants qui conseillent les crimes, 

Tu n'as pas adopté les sanglantes maximes. 

Le peuple, en tous les temps calomnié par eux, 

Trouve son défenseur dans un roi généreux ; 

Des préjugés du trône écartant l'imposture, 

Louis sait respecter les droits de la nature. 

C'est au peuple, en effet, que tu dois ta splendeur, 

Et sa grandeur peut seule affermir ta grandeur. 

En vain les ennemis du Prince et de la France, 

Étalant sans pudeur leur superbe ignorance, 

Vont d'un adroit sophisme accuser mes discours : 

Mentir avec adresse est le talent des cours. 

Consulte la raison, immortelle science, 

Et cette autre raison qu'on nomme expérience : 

Exerce ton esprit, interroge ton cœur ; 

Et des temps reculés sondant la profondeur, 

Fais parler devant toi les fastes de l'histoire : 

Examine quels noms, dévoués à la gloire, 

2 



26 AU ROI. 

De trente nations maintenant révérés, 
Pour l'avenir entier sont devenus sacrés ; 
Et de quels noms affreux la mémoire flétrie, 
Recueille après cent ans l'horreur de la patrie. 

Des ennemis du peuple on connaît les forfaits : 
Les noms de ses amis rappellent des bienfaits. 
Mais il est trop de rois, il est trop de ministres, 
Qui, recourant toujours à des moyens sinistres, 
Oubliant que du peuple ils tiennent leur pouvoir, 
Regardent comme un droit ce qui n'est qu'un devoir. 
Ainsi des Armagnacs l'oppresseur tyrannique, 
Des biens des Templiers l'usurpateur inique ; 
Ainsi l'esclave-roi de l'orgueilleux Armand, 
D'un ministre barbare imbécille instrument ; 
Ainsi de Médicis la race couronnée, 
Par de vils favoris tour-à-tour enchaînée; 
Tous ces rois fainéants, sur le trône endormis, 
Aux conseillers de cour indignement soumis; 
Subissant avec eux une immortelle peine, 
Des siècles indignés ont encouru la haine. 

Quel tableau différent se présente à mes yeux ! 
Voilà nos souverains, voilà tes vrais aïeux : 
Des demi-dieux français je vois l'image heureuse; 
Famille de bons rois, hélas! trop peu nombreuse. 
Contemple de Pépin l'héritier respecté : 
Il voulut des Français fonder la liberté, 
Mais il ne put jouir d'un si grand avantage : 
Le ciel te réservait cet honneur en partage. 
Contemple Louis neuf, le plus juste des rois, 
Débrouillant le chaos de nos antiques lois ; 
Et celui dont l'amour secondant la prudence 
Réunit TArmorique au reste de la France. 
Par quinze ans de vertus, ce roi sans favori, 
De père de son peuple obtint le nom chéri. 
Le citoyen lui paye un tribut de tendresse ; 
Surtout il se rappelle, et vante avec ivresse 



AU ROI. 27 

Henri quatre et Sulli, ces noms idolâtrés, 
Que l'amour des Français n'a jamais séparés. 

Louis doit les rejoindre au temple de mémoire, 
Et mes chants quelque jour célébreront sa gloire 

Ce penseur éloquent, la gloire des Romains, 
Qui crayonna les mœurs des antiques Germains, 
Fier ennemi des cours et de la tyrannie, 
Ecrasait les méchants des traits de son génie. 
Ce grand républicain, sujet des empereurs, 
Du fils d'Enobarbus dénonça les fureurs, 
Et le cruel Tibère, en intrigues fertile, 
Et du vil Glaudius la démence imbécille. 
Mais en éternisant leurs indignes portraits, 
De Trajan, de Nerva, sa main peignit les traits, 
Et du monde pour eux sollicitant l'hommage, 
D'une palme immortelle entoura leur image. 

Dès mon enfance épris de sa mâle fierté, 
Et libre avant les jours de notre liberté, 
Dans un art différent le prenant pour modèle, 
Disciple faible encor,'mais disciple fidèle, 
Si j'ai dépeint ce roi bourreau de ses sujets, 
Dont la main parricide immola les Français, 
Bientôt je veux chanter un prince magnanime, 
Un ministre chéri que la justice anime, 
Citoyens tous les deux, dont les travaux constants 
Nous ont rendu nos droits usurpés si longtemps ; 
Une auguste assemblée où la vertu préside, 
Où du peuple français la majesté réside; 
Et dans ce peuple enfin trois peuples confondus, 
Oubliant de vains droits vainement défendus : 
Nos ennemis vaincus, nos villes alarmées 
Aux infâmes complots opposant des armées : 
Les citoyens quittant l'ombre de leurs foyers, 
Et sous les étendards se mêlant aux guerriers : 
A leurs vaillants efforts la Bastille soumise ; 
Sur ces créneaux sanglants la liberté conquise : 



28 AU ROI. 

Du sage Washington le vertueux rival, 
Son élève autrefois, maintenant son égal . 
L'équité la plus pure à la candeur unie, 
D'un maire philosophe honorant le génie : 
Et dans la France entière un peuple fortuné, 
Au seul nom de la cour autrefois consterné, 
Rallié désormais au nom de la patrie, 
Illustre par les mœurs, et grand par l'industrie, 
Révérant, chérissant les vertus de son roi, 
Libre sous son empire, et soumis à la loi. 



PERSONNAGES 



Charles IX, roi de France. 

Catherine de Médigis, reine-mère. 

Henri de Bourbon, roi de Navarre. 

Le cardinal de Lorraine. 

Le duc de Guise. 

L'amiral de Coligni. 

Le chancelier de l'Hôpital, 

Membres du Conseil. 

Courtisans. 

Protestants de la suite de l'Amiral. 

Gardes. 



La scène est dans Paris, au château du Louvre. 



CHARLES IX 

OU 

L'ÉCOLE DES ROIS 

TRAGÉDIE 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. 

LE CHANCELIER DE L'HOPITAL, L'AMIRAL 
DE GOLIGNI. 

l'amiral. 
Illustre chancelier, de qui la voix propice 
Fait au sein des combats respecter la justice, 
Soyez toujours l'oracle et l'appui des Français. 
C'est à vous, l'Hôpital, que nous devons la paix : 
Sans vous, nous périssions. Votre prudence active 
Aux maux des deux partis fut sans cesse attentive ; 
Et vous flattez encor d'un avenir plus doux 
Tant de bons citoyens qui n'espéraient qu'en vous. 
Ce palais retentit des chants de l'hyménée; 
D'un nœud saint et chéri la pompe fortunée 
Affermissant la paix entre deux jeunes rois, 
Mêle au sang des Bourbons le sang de nos Valois. 
Quel hymen! Marguerite, idole de la France, 
Henri, des Navarrais l'amour et l'espérance, 
Pour le bonheur public unissant leurs efforts, 
Vont expier le sang répandu sur ces bords. 
Eh! qui peut maintenant, témoin de leur tendresse, 
Repousser loin de soi la publique allégresse? 

2. 



30 CHARLES IX. 

Les Guises, toutefois, souillant des jours si beaux, 

Se préparent encore à rouvrir les tombeaux. 

Croyez-moi, le péril n'est point imaginaire : 

Maurevert a commis un crime mercenaire ; 

A des pièges sanglants ils ont déjà recours; 

Au sein du Louvre même ils achètent mes jours. 

Il faut veiller sur eux, c'est eux que Ton doit craindre ; 

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils osent tout enfreindre; 

Vous-même, enfin, monsieur, s'il est vrai que leur choix 

Vous ait nommé jadis l'organe de nos lois, 

Ce choix si désiré vient de leur politique ; 

Ils ont su se plier à l'estime publique ; 

Ils veulent nous traîner dans l'abîme fatal, 

En voilant leurs projets du nom de l'Hôpital. 

LE CHANCELIER. 

Ah! formez, Coligni, des craintes légitimes. 

Je ne puis, quant à moi, leur imputer des crimes, 

Et je n'adopte pas vos soupçons inquiets. 

Si l'on poursuit vos jours au milieu de la paix, 

J'en frémis; je voudrais le châtiment du traître : 

Mais je blâme un dépit qui s'aveugle peut-être ; 

Et vous devez savoir que des plus vils complots 

Ils ont, aussi, monsieur, soupçonné des héros. 

Ah! je ne prétends pas les excuser sans cesse; 

Ils ont d'un jeune roi maîtrisé la faiblesse ; 

Mais avouez du moins que dans nos temps cruels 

Il n'est point de Français qui ne soient criminels : 

Tous se sont égarés, et la nuit environne 

Les droits sacrés du peuple et les devoirs du trône. 

J'ai vu ce Louvre en deuil, et presque ensanglanté ; 

L'orgueil et la licence, et point de liberté : 

J'ai vu de nos Valois la majesté flétrie; 

Les plus grands citoyens déchirant leur patrie, 

Flattant avec bassesse, ou combattant leur roi; 

Les plus grands, je l'ai dit, et vous en faites foi. 

l'amiral. 
Il fallait s'égarer, convenez-en vous-même ; 
Et des destins français l'enchaînement suprême 



ACTE I, SCÈNE I. 31 

Préparait dès long-tems à nos jours détestés 
Un cours de trahisons et de calamités. 
J'ai suivi le torrent qui ravageait la France : 
On peut le détourner, et j'en ai l'espérance . 
Au repos tout-à-coup nous ne parviendrons pas ; 
Les soldats et les chefs ont besoin de combats. 
Depuis un siècle entier l'Espagne nous outrage : 
Hélas ! contre nous-même exercés au carnage, 
Formons, il en est temps, de plus justes desseins; 
Dans le sang espagnol courons baigner nos mains : 
Voilà notre parti ; c'est le seul qui nous reste. 

LE CHANCELIER. 

Fâcheuse extrémité ! parti vraiment funeste ! 

Tous deux Français, tous deux nous chérissons l'état; 

Vous parlez en guerrier, je pense en magistrat : 

Vous m'en verrez toujours garder le caractère. 

La guerre est un fléau quelquefois nécessaire, 

Qu'il faut craindre toujours, et longtemps éviter, 

Et dont j'ai vu l'état rarement profiter. 

Oui, tous ces vains débats où le glaive décide, 

Ces lauriers teints de sang, cette gloire homicide 

Qui d'un prince orgueilleux peut enivrer le cœur, 

Opprimant les vaincus, frappe aussi le vainqueur. 

Loin de nous des fureurs trop souvent inutiles ! 

Mais loin de nous cent fois ces discordes civiles, 

Où le fer, sans pudeur brisant tous les liens, 

Verse des deux côtés le sang des citoyens 1 

Et peut-être à ce choix la France est condamnée ; 

Telle est, je le sais bien, l'humaine destinée, 

Qu'il faut chercher sans cesse un danger différent, 

Et par un mal nouveau guérir un mal plus grand. 

l'amiral. 
Bourbon vient. Il est seul, et son ame égarée 
D'un éternel chagrin semble être dévorée. 



32 CHARLES IX. 



SCÈNE IL 

LE CHANCELIER DE L'HOPITAL, L'AMIRAL 
DE COLIGNI, LE ROI DE NAVARRE. 

l'amiral. 
Prétendez-vous nourrir des chagrins superflus? 
Donner toujours des pleurs à celle qui n'est plus? 
cher prince ! ô mon fils ! cette douleur amère 
Ne pourra du tombeau rappeler votre mère. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Ce cruel souvenir est présent à mon cœur ; 
Mais je sais, Coligni, surmonter ma douleur. 
Un autre sentiment m'assiège et me tourmente. 

l'amiral. 
Quel est-il? contentez notre âme impatiente. 

LE ROI DE NAVARRE. 

L'effroi, je l'avoûrai. 

l'amiral. 

D'où vous vient cet effroi ? 

LE ROI DE NAVARRE. 

Hier, nous commencions, d'Alençon, Guise et moi^ 
Ces jeux qui sembleraient réservés à l'enfance, 
Où, toujours agité par l'avide espérance, 
Un oisif courtisan consumant son loisir, 
Perd ses biens et le temps, sans trouver le plaisir. 
Trois fois j'ai repoussé le trouble qui me presse : 
Apprenez, dussiez-vous condamner ma faiblesse, 
Ce que j'ai vu, sans doute, ou ce que j'ai cru voir; 
Ce que moi-même enfin je ne puis concevoir; 
Ce qui s'offre sans cesse à mon ame éperdue : 
Trois fois les dés sanglants ont effrayé ma vue. 
C'est peu : dans les moments consacrés au repos., 
Je me suis retracé des malheurs, des complots ; 
Le poison terminant les jours de votre frère, 
Et peut-être au cercueil précipitant ma mère ; 



ACTE I, SCÈNE II. 33 

Nos succès, nos revers, et les champs odieux 
Qù Gondé, ce grand homme, expira sous nos yeux ; 
D'un carnage éternel nos régions fumantes, 
Et des princes lorrains les intrigues sanglantes ; 
Vos amis et les miens, victimes des traités, 
Au milieu de la paix, proscrits, persécutés, 
Dans les murs de Vassi massacrés sans défense, 
Accusant leur trépas inutile à la France. 
Excusez, chancelier, des mouvements confus, 
Par ma faible raison vainement combattus. 
Il est de ces instants où l'âme anéantie 
D'un sinistre avenir paraît être avertie ; 
Et peut-être, en effet, ces secrètes terreurs 
Des désastres prochains sont les avant-coureurs. 
On a vu, dans la nuit, dans les vapeurs d'un songe, 
La vérité parfois se mêler au mensonge. 

LE CHANCELIER. 

Sur des signes trompeurs cessez d'être alarmé ; 
Aux regards des mortels l'avenir est fermé, 
Sire; et quand le ciel même, à qui tout est possible, 
Nous daignerait ouvrir cet abîme invisible, 
Parmi tant de mensonge et tant d'obscurité, 
Quel œil distinguerait l'auguste vérité? 
Vous ne prétendez pas imiter, je l'espère, 
Ces rois qui, sur le trône, élèves du vulgaire, 
Font régner tout l'amas des superstitions; 
Enfants qui du sommeil gardent les passions, 
Et qui, sur les projets qu'un songe leur inspire, 
Risquent à leur réveil le destin d'un empire. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Je les blâme avec vous, et vous devez juger 
Que des pressentiments ne pourront me changer. 
Vous connaissez mon cœur; il est sans défiance. 

l'amiral. 
Moi, qui des courtisans ai quelque expérience, 
Je crains que l'avenir ne ressemble au passé : 
Par un assassinat la paix a commencé. 



34 CHARLES IX. 

i 

Nos cruels ennemis ont un pouvoir suprême : 

Je crains, je l'avoûrai, mais bien plus que vous-même 
Non pas quelques instans, mais la nuit, mais le jour, 
Mais durant mon sommeil, mais au sein de la cour. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Que les lieux où jadis s'écoulait mon enfance, 
Avec un tel séjour ont peu de ressemblance ! 
Et combien je rends grâce aux généreux humains 
Qui des mâles vertus m'ont ouvert les chemins ! 
Je ne ressemblais point aux enfants des monarques, 
Corrompus en naissant par d'éclatantes marques, 
Enivrés de respects, de titres séducteurs, 
Livrés aux courtisans, condamnés aux flatteurs, 
A l'art des souverains façonnés par des prêtres, 
Et sans cesse bercés du nom de leurs ancêtres. 
Au lieu de serviteurs à mes ordres soumis, 
Je voyais près de moi des égaux, des amis : 
Au travail, au courage, à la franchise altière, 
On exerçait alors notre élite guerrière. 
Là, bravant du midi les brûlantes ardeurs, 
Ou des hivers glacés supportant les rigueurs, 
Gravissant sur les monts, sur les rochers arides, 
Nous formions notre enfance à des jeux intrépides. 
De vous et de Gondé suivant bientôt les pas, 
Je remplaçai mon père au milieu des combats; 
Et ce qui doit surtout aux peuples de la France 
Sur mes destins futurs donner quelque espérance, 
Durant plus de cinq ans, défenseur de nos droits, 
J'ai connu l'infortune, école des grands rois. 
Enfin je suis entré dans une autre carrière : 
A mes yeux tout-à-coup quelle image étrangère! 
Des guerriers sans pudeur, de mollesse énervés, 
Perdus par un vain luxe, avec art dépravés ; 
Des femmes gouvernant des princes trop faciles, 
Aux passions d'un roi des courtisans dociles, 
Que le seul intérêt fait agir et parler, 
Sachant tout contrefaire et tout dissimuler. 
En voyant leurs plaisirs et leur fausse allégresse, 



ACTE I, SCENE III. 35 

Et leurs vices polis voilés avec adresse, 

J'ai regretté cent fois nos grossières vertus, 

Nos monts et nos rochers de frimas revêtus, 

Les pénibles travaux, le tumulte des armes, 

Et mes premiers succès pour moi si pleins de charmes, 

Et ces camps généreux où parmi des guerriers 

Votre élève croissait à Fombre des lauriers. 

LE CHANCELIER. 

On vient. C'est Médicis. 

l'amiral. 
Et les Guises près d'elle ! 



SCÈNE III. 

LE CHANCELIER DE L'HOPITAL, L'AMIRAL DE 
COLIGNI, LE ROI DE NAVARRE, LA REINE- 
MÈRE, LE CARDINAL DE LORRAINE, LE DUC 
DE GUISE, Courtisans, Pages, Gardes. 

la reine-mère. 
J'aime à voir, Coligni, vos soins et votre zèle. 
Déjà vous vous rendez auprès du roi mon fils? 

l'amiral. 
J'attendais en ces lieux le moment d'être admis, 
Madame. 

la reine-mère. 

A l'instant même il pourra vous admettre. 
Dès que vous l'entendrez, j'ose vous le promettre, 
De ses intentions vous ne vous plaindrez pas. 
Il veut par vos conseils gouverner ses états ; 
Il veut qu'en même temps votre vertu l'éclairé, 
Chancelier, des Français vous l'ange tutélaire. 
Et vous, à qui le ciel promet de grands destins, 
Prince déjà fameux parmi les souverains, 
Mon cœur vous a choisi pour l'époux de ma fille ; 
Bourbon, noble héritier d'une auguste famille, 
Connaissez votre frère, et songez à l'aimer. 



36 CHARLES IX. 

Songez qu'il vous chérit, qu'il sait vous estimer. 

De cent jeunes héros si la France s'honore, 

Mon fils au dessus d'eux sait vous placer encore. . 

Vos amis, dans sa cour appelés aujourd'hui, 

Vont, dans quelques moments, s'assembler près de lui 

Il va les recevoir ; et si plus d'une injure 

Dans le fond de son cœur n'excite aucun murmure, 

Si de leurs fautes même il ne se souvient plus, 

Vous verrez qu'il n'a point oublié leurs vertus. 

Suivez-moi. L'Hôpital, vous chérissez la France; 

Venez voir son bonheur, c'est votre récompense. 

Venez, ne tardons plus. 



SCENE IV. 
LE CARDINAL DE LORRAINE, LE DUC DE GUISE, 

LE CARDINAL. 

Les suis-tu chez le roi ? 

LE DUC. 

Pour y voir ce héros qui l'emporte sur moi? 
Celui qui m'a ravi la main de Marguerite, 
Et tous ces protestants accueillis à sa suite? 
Voilà bien des affronts ; c'en est trop : mais enfin', 
Rien ne s'oppose plus à notre grand dessein. 
C'est le jour du carnage. 

LE CARDINAL. 

Il faut avec prudence 
De l'intérêt commun voiler notre vengeance. 
Le roi, dit-on, le roi veut retarder les coups : 
Ce n'est pas lui qui règne, et la France est à nous. 
Avec nous Médicis elle-même conspire ; 
Tout s'émeut, tout s'unit pour nous jeter l'empire. 
Ce sceptre chancelant va tomber en tes mains, 
Et j'avais dès longtemps présagé tes destins. 
J'ai vu mourir ton père au sein de la victoire ; 
Et sans le vieux rebelle, ennemi de sa gloire, 



ACTE I, SCENE IV. 37 

Il eût osé peut-être... Hélas ! il ne vit plus; 
Mais tu me rends son nom, ses projets, ses vertus : 
Sois en tout comme lui . Deviens plus populaire ; 
Fléchis pour gouverner : on t'admire ; il faut plaire. 
Tu fais trop répéter que tes nobles aïeux 
Etaient maîtres ailleurs, mais sujets en ces lieux. 

LE DUC. 

Et qui peut maintenant vous causer tant d'alarmes? 
Du plus bel avenir, ah ! goûtez mieux les charmes ! 
Partout des courtisans qu'il ne faut qu'acheter, 
Ne sachant que se vendre, et servir, et flatter, 
Appuis, sans le savoir, de mes grandeurs futures, 
Ou se comptant déjà parmi mes créatures, 
Je crains peu les Valois j je crains peu Médicis; 
Je ne l'estime point; je plains le roi son fils : 
Ces lieux n'invitent pas à parler sans mystère ; 
Mais si tout bas, du moins, on peut être sincère, 
Vous ne l'ignorez pas, il est fait pour céder ; 
Elle pour obéir, en croyant commander. 
Et quant au chancelier, n'est-il pas notre ouvrage? 

LE CARDINAL. 

Compter sur l'Hôpital serait lui faire outrage. 

LE DUC. 

Du moins ce cœur timide autant que généreux, 
Aime trop la vertu pour être dangereux. 
Bourbon m'arrête seul : c'est un roi magnanime ; 
Il me hait, je le hais, mais il a mon estime : 
Sa candeur noble et fière inspire le respect; 
Je ne sais quel instinct m'agite à son aspect. 
Ce n'est pas avec vous que je veux me contraindre : 
Son aspect m'interdit; et si je pouvais craindre, 
Je l'avoûrai, mon cœur sentirait quelque effroi 
De voir un tel obstacle entre le trône et moi. 
Laissons-là ce public, cette foule inconstante, 
Echo tumultueux des fables qu'elle invente. 
Qu'elle ose m'applaudir ou m'ose déprimer, 
Je ne descendrai point jusqu'à m'en faire aimer. 

.3 



38 CHARLES IX. 

Il est de ces mortels qu'outrage l'indulgence, 
Du signe des héros marqués dès leur enfance. 
Par le choix de Dieu même au grand déterminés : 
Il est d'autres mortels à ramper destinés, 
Automates flottants entre des mains habiles, 
Et dans l'obscurité traînant des jours stériles. 
Dévoués en naissant à l'oubli du trépas, 
Faits pour baiser la terre où sont marqués nos pas. 
De tous leurs vains propos que me fait l'arrogance? 
Le sort mit entre nous un intervalle immense. 
D'une gloire sans borne il faut les insulter, 
D'un regard complaisant quelquefois les flatter, 
Mais les tenir toujours couchés dans la poussière : 
A ceux que l'on méprise on doit rougir de plaire. 
Votre neveu pourrait humilier son front, 
Et de leur amitié rechercherait l'affront! 
Mon père, mes aïeux m'ont préparé la voie. 
Souffrez que devant vous tout mon cœur se déploie 
Excusez ma fierté. Croyez que vos avis, 
Reçus avec respect, ne seront pas suivis : 
Vous ne me verrez pas aux faveurs plébéiennes ■ 
Vendre le nom de Guise et le sang des Lorraines : 
Je ne veux point fléchir; je ne sais point tromper; 
Et pour monter enfin, je ne dois point ramper. 

LE CARDINAL. 

J'admire, en le blâmant, cet orgueil magnanime : 
Je vois de nos aïeux l'ambition sublime : 
Si tu régnais un jour, les Français plus heureux 
Adoreraient les lois d'un maître digne d'eux. 
Mais pour toi cependant je crains tes vertus même, 
Je crains ta confiance et ta fierté que j'aime, 
Tous ces dons généreux que tu devrais cacher. 
On aperçoit le but où tu prétends marcher ; 
Sans l'avoir découvert, j'aurais voulu f atteindre ; 
Tu n'y parviendras pas si tu deviens à craindre. 
Vois par des riens sacrés les Français gouvernés, 
Sans but, sans intérêt, loin d'eux-même entraînés. 
Guise, où vont s'arrêter tant d'esprits fanatiques ? 



ACTE 1, SCÈNE tv. 

C'est peu d'avoir proscrit le sang des hérétiques ; 

Quand nous aurons du trône écarté les Valois, 

Ces Bourbons, ces Gondés ne seront point nos rois. 

Un protestant peut-il commander à la France? 

Songeons à profiter de l'antique ignorance. 

Je voudrais qu'en ce jour on nous eût accordé 

Le sang du Navarrais et celui de Gondé. 

Médicis le refuse. Un allié! son gendre! 

Des fils de saint Louis ! Non, je n'ose y prétendre. 

D'autres avec le temps, du moins c'est mon espoir. 

Auront moins de scrupule, et nous plus de pouvoir. 

Eux détruits, tout s'abaisse; et les Valois eux-même 

Nous porteront bientôt à la grandeur suprême. 

Cependant je dirai deux mots au chancelier: 

Je fus son protecteur; il paraît l'oublier. 

Il sert les Protestants, nos amis l'appréhendent; 

Chez moi dans ce moment nos amis nous attendent : 

Gharîe est irrésolu ; Guise, il faut se hâter : 

Sur tout ce qu'il doit faire allons les consulter. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



40 CHARLES IX. 



ACTE DEUXIÈME. 

SCÈNE I. 
LE ROI DE FRANGE, LA REINE -MÈRE. 

LA REINE-MÈRE. 

Mon fils, n'en doutez pas, ce meurtre est nécessaire. 

LE ROI DE FRANGE. 

Mais au sein de la paix ! 

LA REINE-MÈRE. 

La croyez-vous sincère? 

LE ROI DE FRANCE. 

Tout un peuple! 

LA REINE-MÈRE. 

Sans doute. Il s'agit de régner. 

LE ROI DE FRANGE. 

Cet effroyable coup peut du moins s'éloigner. 

LA REINE-MÈRE. 

Frappons cette nuit même. 

LE ROI DE FRANGE. 

Ah! ma pitié l'emporte. 

LA REINE-MÈRE. 

Vous aviez consenti. 

LE ROI DE FRANCE. 

Je le sais; mais n'importe: 
Ce n'était point, Madame, à l'instant de frapper; 
Je m'essayais moi-même, et j'osais me tromper. 
Je m'abusais, vous dis-je; il n'est plus temps de feindre : 
Je me croyais plus fort. Mais qu'avons-nous à craindre? 
Ne précipitons rien. Je veux que les esprits, 
Egarés tant de fois, soient toujours plus aigris; 



ACTE II, SCÈNE I. 41 

Que la paix soit encore ou vaine ou peu durable ; 
Que des chefs protestans l'ambition coupable 
De la France, à mes yeux, prétende disposer : 
Mais n'avons-nous, enfin, rien à leur opposer? 
Si dans le fond du cœur ils sont encor rebelles, 
Ceux qui m'ont défendu, ceux qui me sont fidèles, 
Mes amis.... 

LA REINE-MÈRE. 

Il faut bien vous éclairer, mon fils : 
Vous ignorez encor qu'un roi n'a point d'amis. 
Je vous donne, il est vrai, des lumières fatales; 
Mais de vingt nations parcourez les annales : 
Vous trouverez partout d'infidèles sujets, 
Rampants et frémissants sous le joug des bienfaits, 
Ardents à trafiquer de la honte et du crime ; 
Prêts à vendre l'état et leur roi légitime, 
A changer de devoir, sitôt qu'un autre roi 
Marchande imprudemment ce qu'on nomme leur foi. 
L'intérêt fait lui seul les amis et les traîtres. 
Prenez du moins, prenez leçon de vos ancêtres. 
Sans remonter bien loin, le roi François premier 
Fut un généreux prince, un noble chevalier. 
Il enrichit Bourbon et le combla de gloire : 
Bourbon devait sans doute en garder la mémoire : 
Mais ce chef renommé, funeste à l'Empereur, 
Et qui dans ses cités répandait la terreur, 
Flétrissant tout-à-coup le nom de connétable, 
Devint pour l'Empereur un appui redoutable, 
Et contre les Français guidant leurs ennemis, 
Eut l'exécrable honneur de vaincre son pays. 
Ils se ressemblent tous : connaissez leur faiblesse, 
Et sachez les dompter à force de souplesse. 
Tous ceux qui maintenant ont soin de vous venger, 
Ceux-là même oseront un jour vous outrager. 
Surtout, vous êtes jeune et sans expérience, 
Craignez des protestants traités, paix, alliance. 
Ils ne vous aiment pas, vous devez y compter; 
Ils respirent ; le mal ne peut plus s'augmenter : 
Vous régnez. 



\À CHARLES IX. 



LK ROI DE FRANCK. 



J'aurais dû, si le mal est extrême, 
Commander mon armée et les punir moi-même. 
Deux fois le duc d'Anjou confondant leurs desseins, 
Dans un sang criminel a pu tremper ses mains. 
A tous les jeux obscurs d'une oisive mollesse 
Vous avez cependant condamné ma jeunesse : 
Vous n'aimez que mon frère, et je passe mes jours 
A l'entendre louer, à l'admirer toujours. 
Je règne, et c'est lui seul que tout mon peuple adore; 
Dans les dangers publics c'est lui seul qu'on implore : 
Il ne me reste plus qu'à recevoir ses lois. 
Français comme mon frère, et du sang des Valois, 
A leur gloire immortelle il me fallait atteindre. 
Mais l'avez-vous permis? 

LA REINE-MÈRE. 

Et vous osez vous plaindre ! 
J'aurais pu pardonne* des sentimens jaloux 
Au jeune infortuné qui régnait avant vous. 
Hélas! ce prince aveugle, à lui-même contraire,' 
Repoussait les conseils et le cœur de sa mère. 
Vous ne me voyez pas vous confondre avec lui : 
Que dans les champs guerriers d'Anjou soit votre appui; 
Un tel honneur convient à la seconde place. 
Je sais que votre cœur, plein d'une noble audace, 
A pour les grands exploits un penchant glorieux; 
Je sais que bien souvent on a vu vos aïeux 
Entourés au combat de sang et de poussière, 
Dans leur propre péril jeter la France entière. 
Pour moi je les condamne, et le Chef de l'état 
Ne doit pas affecter les vertus d'un soldat. 
Il est d'autres honneurs, il est une autre gloire, 
Et l'art de gouverner vaut mieux qu'une victoire. 
Nièce du grand Léon, fille des Médicis, 
Dans ce chemin glissant je puis guider mon fils : 
L'esprit qui les forma fut aussi mon partage; 
Et j'ai su, les Français m'en rendront témoignage, 
Punir ou caresser, suivant nos intérêts, 



ACTE II, SCENE I. 15 

L'orgueil séditieux de vos premiers sujets, 
Feindre de voir en eux tout l'appui de la France, 
Des honneurs les plus grands enfler leur espérance, 
Renverser tout-à-coup cette gloire d'un jour, 
Les flatter, les gagner, les tromper tour-à-tour, 
Et contre eux tous enfin m'armant de leur faiblesse, 
Régner par la discorde, et diviser sans cesse. 
Quand, durant votre enfance, on vit les protestants 
S'unir contre la cour aux princes mécontents, 
De Guise et de son frère élevant la puissance, 
Je voulus arrêter le mal en sa naissance. 
Mais enfin devenus trop grands par mes bienfaits, 
Ils régnaient dans ce Louvre, et je conclus la paix. 
Je me fis des amis dans le parti contraire. 
L'ambitieux Gondé, s'éloignant de son frère, 
Bon sujet un moment, mais afin d'être roi, 
Crut m'acheter lui-même, et se vendit à moi. 
Avec Montmorenci je vis enfin s'éteindre 
Le nom des triumvirs qui n'était plus à craindre. 
Ce vieux soldat, toujours contre moi déclaré, 
Rejoignit dans la tombe et Guise et Saint-André. 
Il existait encor des ligues insolentes ; 
Contraints de recourir à des trêves sanglantes, 
Nous avons trop connu les difterens partis : 
Longtemps de leur pouvoir ils nous ont avertis, 
Mon fils; et si bientôt vous n'agissez, peut-être 
Ce Coligni bientôt deviendra notre maître. 

LE ROI DE FRANGE. 

Qui? lui-! 

LA REINE-MÈRE. 

J'ai dit le mot : c'est à vous de penser 
Si vous avez encor le temps de balancer. 
Devant vous, à l'instant, ne viens-je pas d'entendre 
Ses discours, ses conseils, ce qu'il ose prétendre? 
Et n'avez-vous pas vu que son esprit jaloux 
Veut m'écarter moi-même et dominer sur vous? 
Le nom <^e la patrie est toujours dans sa bouche; 
Mais de ses vains discours l'austérité farouche, 



44 CHARLES IX. 

Trompant quelques esprits, ne peut m'en imposer : 
Ses avis sont d'un maître; et j'ai dû supposer, 
D'après tous ces combats où sans cesse il aspire, 
Qu'il veut accoutumer le peuple à son empire. 

LE ROI DE FRANGE. 

Je l'ai souvent pensé, je le sens, je le croi. 
Pourtant.... 

SCÈNE II. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE, LE CAR- 
DINAL DE LORRAINE. 

LA REINE-MÈRE. 

Venez, monsieur, venez vous joindre à moi. 
Vous savez que le jour où la paix fut conclue, 
La mort des protestants fut aussi résolue : 
Et ce coup nécessaire au bonheur de l'état, ; 
Punissant des mutins l'éternel attentat, 
Des rives de la Seine aux bords de la Durance, 
Devait ensanglanter les cités de la France. 
Notre espoir est trahi, nos vœux sont superflus : 
Mon fils craint de régner ; il veut, et n'ose plus. 
Ramenez, s'il se peut, sa jeunesse imprudente. 

LE CARDINAL. 

Quoi! sire, est-il bien vrai? quoi! votre âme flottante 
Refuse d'obéir au vœu de l'Éternel ! 

LE ROI DE FRANGE. 

Si telle est en effet la volonté du ciel, 
Celui de qui je tiens mon rang et ma puissance 
Me trouvera toujours prêt à l'obéissance. 
Cependant je ne puis concevoir aisément 
Comment le roi des rois, le Dieu juste et clément, 
Devenant tout-à-coup sanguinaire et perfide, 
Peut ainsi commander la fraude et l'homicide ; 
Comment il peut vouloir qu'à l'ombre de la paix, 
Un roi verse à longs flots le sang de ses sujets. 
Pontife du très-haut, c'est à vous de m'instruire. 



ACTE II, SCÈNE II. 
LE CARDINAL. 

Écoutez donc son ordre et laissez-vous conduire. 

LE ROI DE FRANGE. 

J'attends avec respect cet ordre redouté. 

LE CARDINAL. 

Le Dieu que nous servons est un Dieu de bonté ; 
Mais ce Dieu de bonté, de paix et d'indulgence, 
Commande quelquefois la guerre et la vengeance ; 
Mais au mont Sinaï, l'avez-vous oublié? 
Étouffant les clameurs d'une indigne pitié. 
Les enfants de Lévi, ministres sanguinaires, 
Pour plaire au Dieu jaloux ont immolé leurs frères; 
Et la faveur du ciel, apaisé désormais, 
Sur les fils de leurs fils descendit à jamais. 
S'il a tonné, ce Dieu, par la voix de Moïse, 
Il emprunte aujourd'hui la voix de son église. 
Pensez-vous qu'un monarque ait droit d'examiner 
Ce que veut l'Éternel, ce qu'il peut ordonner? 
Mais vous, roi très-chrétien, vous de qui la jeunesse 
Semble avoir obtenu le don de la sagesse, 
Vous, de tant de saints rois noble postérité, 
De leur zèle héroïque avez-vous hérité ? 
Fils aîné de l'église, en vous l'église espère ; 
Éveillez-vous, frappez, et vengez votre mère. 
Frappez, n'attendez pas que son sein déchiré 
Accuse votre nom vainement imploré : 
Craignez, jeune imprudent, de recevoir des maîtres; 
Tremblez que vous ôtant le rang de vos ancêtres, 
Dieu ne vous fasse encor répondre de nos pleurs, 
Et des maux de l'église, et de tous vos malheurs. 

LE ROI DE FRANCE. 

Arrêtez; loin de moi cet avenir horrible? 
Arrêtez. De mon Dieu j'entends la voix terrible; 
Il m'échauffe, il me presse, il accable mes sens. 
Eh bien, j'obéirai, c'en est fait, j'y consens ; 
Je répandrai le sang de ce peuple perfide : 
Après tout, ce n'est pas le sang qui m'intimide : 

3. 



46 CHARLES IX. 

Je voudrais me venger, mais ce grand coup porté, 
Ma couronne et mes jours sont-ils en sûreté? 

LA REINE-MÈRE. 

Ils y seront alors. 

LE ROI DE FRANGE. 

Vous avez ma promesse ; 
Mais, je dois l'avouer, soit prudence ou faiblesse, 
J'aurais voulu choisir un parti moins affreux. 
De mes prédécessurs les ordres rigoureux 
Ont souvent, je le sais, sous des peines mortelles, 
Interdit aux Français ces croyances nouvelles. 
Je comptais rétablir les antiques édits ; 
Je voulais au conseil en proposer l'avis. 

LE CARDINAL. 

Il faut les rétablir, mais après la vengeance. 

Des esprits toutefois gagnons la confiance ; 

Proposez votre avis. Vous allez effrayer 

La moitié du conseil, surtout le chancelier. 

Mais tout dissimuler serait une imprudence, 

On peut se méfier d'un excès de clémence. 

Proposez votre avis. Un si vaste projet 

Veut de l'art, veut des soins, veut un profond secret. 

Tout va bien jusqu'ici : votre épouse l'ignore: 

La cour en ce moment ne le sait pas encore ; 

Nos guerriers l'apprendront une heure avant la nuit. 

Mais, sire, eux exceptés, qu'aucun ne soit instruit. 

Que l'amiral trompé... 

LE ROI DE FRANGE. 

Je le jure, et sans peine. 
Je pourrai le tromper; je le sens à ma haine. 
Il doit, vous le savez, me parler en ces lieux. 

LA REINE-MÈRE. 

Oui, de projets, dit-il, importants, glorieux. 

Quels que soient ces projets, il faut vous y soumettre; 

Ne voulant rien tenir, vous devez tout promettre. 

Enivrez-le d'espoir ; qu'il ne puisse un instant 

Ou voir, ou deviner le piège qui l'attend. 

Il vient. Retirons-nous. 



ACTE II, SCENE III. 



SCÈNE III. 
LE ROI DE FRANGE, L' AMIRAL DE GOLIGNI. 

LE ROI DE FRANGE. 

Assez longtemps, peut-être. 
Vous avez, Coligni, méconnu votre maître. 
Vous recouvrez enfin, dans ce jour de pardon, 
Le crédit, les honneurs dus à votre maison : 
D'un frère fugitif je vous rends l'héritage, 
Et toujours mes bienfaits seront votre partage. 
Approchez-vous, mon père. 

l'amiral. 

O mon maître ! ô mon roi ! 

LE ROI DE FRANCE. 

D'écouter vos conseils je me fais une loi. 
Parlez. Je les attends avec impatience; 
J'ai sur vous désormais placé ma confiance. 

l'amiral. 
Je veux la mériter. Sire, il faut des combats. 
Ne portons point la guerre au sein de vos états; 
Effaçons bien plutôt ces jours de nos misères; 
Philipe et ses sujets sont nos vrais adversaires. 
De l'univers entier Philipe détesté, 
Vit heureux et paisible, et presque respecté. 
Je ne chercherai point à vous compter ses crimes; 
Jusques dans sa famille il a pris des victimes. 
Garlos, avant le temps au tombeau descendu, 
Jette un cri douloureux qui n'est pas entendu. 
Le sang de votre sœur demande aussi vengeance. 
Maintenant savez-vous quelle est son espérance ? 
Déjà dans sa pensée il combat les Français ; 
Sur nos divisions il bâtit ses succès : 
Le cruel dissimule; il observe, il épie 
S'il pourra dans nos champs porter le glaive impie ; 
Si les jours sont venus où de perfides mains 
Oseront jusqu'à vous lui frayer les chemins. 



48 CHARLES IX. 

Quelques moments encor... Et nous pourrions l'attendre! 

A guider vos soldats si j'ose encor prétendre, 

Oui, j'y prétends surtout afin de le punir; 

Dans ses affreux desseins je cours le prévenir. 

Mais il faut travailler au bien de la patrie ; 

Sire, nlemployez pas, c'est moi qui vous en prie, 

Rets, et Guise, et Tavanne, et tous ces courtisans, 

Des malheurs de la France odieux artisans. 

Recherchez un guerrier... faut-il que je le nomme? 

Qui porte dans ses yeux le vœu d'être un grand homme; 

Ce prince magnanime, à vos destins lié, 

Bourbon, ce jeune roi, ce roi votre allié, 

Qu'on ne pourra bientôt comparer qu'à lui-même, 

Ce neveu de Gondé, que j'admire et que j'aime, 

Son élève et le mien, déjà plus grand que nous, 

Digne enfin du beau nœud qui l'unit avec vous. 

Confiez-nous le soin de garder la frontière, 

Et le soin de l'attaque, et la fortune entière. 

Aux marais de Bruxelle envoyez des soldats; 

Bourbon sera leur chef; et d'auires sur mes pas 

S'avançant aussitôt le long des Pyrénées, 

Prendront du Biscaïen les villes consternées. 

Là, jusques à l'hiver, je bornerai mes coups; 

Je veux m'y retrancher, et, si l'on vient à nous, 

Ensevelir aux champs d'une autre Gérisoles 

Ces restes si vantés des bandes espagnoles ; 

Puis, au sein de Madrid cherchant un furieux, 

Venger de votre aïeul les fers injurieux, 

Le trépas de Carlos, Isabelle immolée, 

Et par un oppresseur l'Espagne dépeuplée, 

LE ROI DE FRANGE. 

Cette guerre est utile, et je n'en puis douter; 
Mais avant d'entreprendre il faut se consulter. 
Les armes des Français pourront-elles suffire 
A combattre l'Espagne et le chef de l'Empire? 
Ou bien de mes États ce dangereux voisin 
Va-t-il contre Philipe épouser mon destin? 
Pensez-vous qu'il oublie, en faveur de la France, 



ACTE II, SCENE III. 49 

Et leurs communs aïeux, et leur double alliance? 
l'amiral. 

Philipe, croyez-moi, loin d'avoir son appui, 
Malgré tant de liens est étranger pour lui. 
On sait depuis longtemps leur mésintelligence ; 
Et nous devons sans doute en fixer la naissance 
Au temps où Charles-Quint, lassé de sa grandeur, 
Nommant son fils monarque, et son frère empereur, 
Aux mains de ses neveux fit tomber en partage 
La plus noble moitié de son vaste héritage. 
Plaignez, plaignez Philipe : il n'a que des soldats. 
L'amour de ses sujets ne le défendra pas; 
Le Vatican sera son unique refuge. 
Voulez-vous prendre aussi le Vatican pour juge? 
Ah! si Rome oubliait qu'un roi.... de votre nom 
Réduisit Alexandre à demander pardon, 
Quand le Tibre et le Pô, fiers de notre vaillance, 
Coulaient avec orgueil sous les lois de la France, 
Il ne vous faudrait pas, imitant vos aïeux, 
Perdre chez les Toscans des jours victorieux; 
Et ces temps ne sont plus, où l'Europe avilie 
Craignait les vains décrets du prêtre d'Italie. 

LE ROI DE FRANGE. 

Tant de sagesse est rare en des projets si grands. 
Vous avez tout prévu; c'est assez, je me rends. 
Courez venger l'État, l'honneur de mes ancêtres, 
Et le sang de Carlos, et le sang de vos maîtres. 
Montrez aux Castillans un nouveau Duguesclin ; 
Éteignez leur splendeur, déjà sur son déclin; 
Aux drapeaux des Français enchaînant la victoire, 
De vos heureux desseins éternisez la gloire. 
Par l'époux de ma sœur ils seront secondés ; 
C'est votre digne élève, et vous m'en répondez. 

l'amiral. 
Sire, votre indulgence encourage mon zèle : 
Oui, combattons l'Espagne, et réglons-nous sur elle. 
Dans ses hardis projets il faut lui ressembler; 
Pour l'effacer un jour, il la faut égaler. 



50 CHAULES IX. 

Sachons, il en est temps, tout oser, tout connaître ; 

Et qu'à la voix d'un roi, vraiment digne de l'être, 

Le commerce et les arts, trop longtemps négligés, 

Par mes concitoyens ne soient plus outragés. 

De ces fiers Castillans surpassons les conquêtes; 

Les chemins sont frayés, et les palmes sont prêtes. 

Ce vaste continent qu'environnent les mers, 

Va tout-à-coup changer l'Europe et l'Univers. 

Il s'élève pour nous aux champs de l'Amérique, 

De nouveaux intérêts, une autre politique : 

Je vois de tous les ports s'élancer des vaisseaux : 

Tout s'émeut, tout s'apprête à conquérir les eaux. 

L'Océan réglera le destin de la terre ; 

Le paisible commerce enfantera la guerre; 

Mais ramenant les rois à leurs vrais intérêts. 

Le besoin de commerce enfantera la paix ; 

Et cent peuples rivaux de gloire et d'industrie, 

Unis et rapprochés, n'auront qu'une patrie. .' 

Le plaisir, instruisant par la voix des beaux arts, 

Embellira la vie au sein de nos remparts. 

Ah ! de cet heureux jour, qui ne luit pas encore, 

Du Tibre à la Tamise on entrevoit l'aurore. 

L'art de multiplier, d'éterniser l'esprit, 

D'offrir à tous les yeux tout ce qui fut écrit, 

Renouvelle le monde, et dans l'Europe entière 

Déjà de tous côtés disperse la lumière. 

L'audace enfin succède à la timidité, 

Le désir de connaître à la crédulité ; 

Ce qui fut décidé maintenant s'examine, 

Et vers nous pas à pas la raison s'achemine. 

La voix des préjugés se fait moins écouter; 

L'esprit humain s'éclaire; il commence à douter : 

C'est aux siècles futurs de consommer l'ouvrage. 

Quelque jour nos Français, si grands par le courage, 

Exempts du fanatisme et des dissensions, 

Pourront servir en tout d'exemple aux nations. 

LE ROI DE FRANCE. 

Oni, c'est le noble empire où nous devons prétendre. 



ACTE 11, SCENE II!. 

La gloire vient du ciel; qu'il daigne vous entendre! 
Qu'il hâte les honneurs aux Français destinés! 
Nous, préparons ces jours brillants et fortunés. 
Le bien de mes sujets m'occupera sans cesse: 
Puissé-je par mes soins obtenir leur tendresse ! 

l'amiral. 

O mon roi! je réponds de la France et de vous, 
Si vous sentez le prix d'un hommage aussi doux. 
Excusez ma franchise, à la cour étrangère. 
Vous n'en redoutez point le langage sévère ; 
Eh bien! souffrez encore un avis généreux : 
De tous ceux que m'inspire en ce moment heureux , 
A vous, à votre État mon dévouaient sincère, 
Ce sera le dernier, mais le plus nécessaire. 
Sire, on vous a trompé. Vos édits inconstants, 
Scellés presque toujours du sang des protestants, 
Ont annoncé chez vous un coeur faible et mobile, 
Dont pourrait abuser quelque imposteur habile. 
Évitez les malheurs des rois trop complaisants ; 
Ne laissez point sans cesse, au gré des courtisans, 
Errer de main en main l'autorité suprême : 
Ne croyez que votre âme, et régnez par vous-même : 
Et si de vos sujets vous désirez l'amour, 
Soyez roi de la France, et non de votre cour. 
Elle opprime le peuple. Ah! d'un œil équitable, 
Voyez toujours en lui votre appui véritable; 
Songez qu'autour de vous des millions d'humains , 
D'un mot de votre bouche attendent leurs destins ; 
Songez que pour vous seul tout ce peuple respire : 
Il fait par ses travaux l'éclat de votre empire, 
Il cultive nos champs, il défend nos remparts ; 
Mais un voile ennemi vous cache à ses regards ; 
Mais tandis qu'il se plaint, son monarque sommeille, 
Et ses cris rarement vont jusqu'à votre oreille. 
Rappelez-vous, mon maître, ayez devant les yeux 
L'exemple révéré de vos plus grands aïeux. 
L'un, sujet malheureux, eut un règne prospère: 
Il chérissait le peuple, et fut nommé son père. 



52 CHARLES IX. 

L'autre, plus grand encor, dans la seule équité, 
D'un monarque français mettant la majesté, 
Indulgent pour ce peuple, à ses besoins propice, 
Au pied d'un chêne assis lui rendait la justice, 
De ce royal esprit laissez-vous animer; 
Pour obtenir l'amour, leur secret fut d'aimer. 

LE ROI DE FRANGE. 

Leur vertu m'est présente, et l'état me contemple. 

Gomme eux je veux un jour laisser un grand exemple ; 

Je saurai mettre un terme à nos calamités : 

Vos desseins, Coligni, seront tous adoptés. 

Allez. A vos amis portez-en la nouvelle. 

Gardez cette franchise et ce vertueux zèle. 

Régner par vos avis est mon vœu le plus doux. 

l'amiral. 
Le mien, sire, est de vivre et de mourir pour vous. 



SCENE IV. 
LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE. 

LA REINE-MÈRE. 

Vous avez entendu les projets du rebelle? 

LE ROI DE FRANGE. 

Vous les applaudiriez dans un sujet fidèle. 

LA REINE-MÈRE. 

Et qui pourrait compter sur la foi des pervers? 

LE ROI DE FRANGE. 

De l'Etat déchiré finir les longs revers, 

Me servir, me défendre, est sa seule espérance. 

LA REINE-MÈRE. 

Ou son prétexte au moins. 

LE ROI DE FRANGE. 

Il semble aimer la France; 
Il a ce ton brûlant, ce ton de vérité, 
Qui par les imposteurs n'est jamais imité. 



ACTE II, SCÈNE IV. 53 

Et cependant j'éprouve un pouvoir invincible 
Qui rend à ses discours mon cœur inaccessible ; 
Je sens que près de lui ce cœur intimidé 
Est convaincu souvent, mais non persuadé. 
L'habitude l'ait tout : je le hais dès l'enfance; 
Son zèle m'est suspect, il me pèse, il m'offense : 
Soit que la vérité, pour éclairer les rois, 
D'un ami qui leur plaît doive emprunter la voix: 
Soit que de vos conseils l'autorité m'entraîne; 
Soit plutôt que du ciel la bonté souveraine, 
Au moment du péril me daignant avertir, 
D'un perfide ennemi cherche à me garantir. 

LA REINE-MÈRE. 

Oui, c'est le ciel qui parle; et tant de bienveillance 
Mérite bien, mon fils, votre reconnaissance ; 
Mais celie que de vous il exige aujourd'hui, 
C'est d'agir pour vous-même, en agissant pour lui. 
Coligni veut sur nous élever sa fortune ; 
Il craint tous vos amis; votre cour l'importune. 

LE ROI DE FRANCE. 

Oui, vous m'ouvrez les yeux ; il déteste ma cour. 

LA REINE-MÈRE. 

Odieux à la France, il la hait à son tour. 

LE ROI DE FRANGE. 

C'est le peuple qu'il aime. 

LA REINE-MÈRE. 

Il le flatte, sans doute. 
Il veut gouverner seul ; et s'il faut qu'on l'écoute, 
De vos aïeux bientôt nous quitterons la foi, 
En attendant le jour où nous l'aurons pour roi. 
Encore un coup, mon fils, c'est là qu'il veut atteindre. 
Ah ! d'un chef de parti sachez qu'il faut tout craindre. 
Une fois soupçonné, rien ne peut l'excuser, 
Et son propre salut l'engage à tout oser. 
Il subjugue aisément un crédule vulgaire. 
Le peuple aux factions ne fut jamais contraire ; 



51 CHAULES IX. 

Et par un grand éclat se laissant entraîner, 
Il est bientôt soumis dès qu'on peut l'étonner. 
Nos troubles éternels nous en donnent la preuve ; 
Demain, vous en ferez une plus douce épreuve. 
Du coup qu'on va frapper au milieu de la nuit, 
Vos regards, dès demain, recueilleront le fruit ; 
Et vous verrez ce peuple inquiet, indocile, 
Se réveiller soumis, respectueux, tranquille, 
Rentrer, par la frayeur, sous les lois du devoir, 
Et d'un roi qui se venge adorer le pouvoir. 
Venez dans le conseil, par une adresse heureuse, 
Dissiper des soupçons l'atteinte dangereuse. 
Songez bien que des cœurs il faut les éloigner : 
Tromper habilement fait tout l'art de rçgner. 



FIN PU SECOND ACTE. 



ACTE III, SCENE I. 



ACTE TROISIEME 



SCÈNE I. 

LE CARDINAL DE LORRAINE, LE CHANCELIER 
DE L'HOPITAL. 

LE CARDINAL. 

Le conseil en ce lieu va bientôt s'assembler ; 
Au nom du bien public je voudrais vous parler. 
Promettez-moi surtout d'excuser ma franchise. 

LE CHANCELIER. 

Près d'un sujet, monsieur, elle est du moins permise. 

LE CARDINAL. 

J'aime votre vertu ; mais vous devez savoir 
Qu'il faut de ses soutiens respecter le pouvoir ; 
Qu'il faut plaire au monarque, et que votre naissance 
Semblait d'un si haut rang vous ôter l'espérance. 

LE CHANCELIER. 

D'un semblable discours j'ai lieu d'être surpris : 

Mais si le bien public vous dicte ces avis, 

Vous n'entendrez de moi ni reproche, ni plainte ; 

Je veux même y répondre, et m'expliquer sans feinte. 

Quels ministres placés auprès d'un potentat, 

L'aideront à porter le fardeau de l'état ? 

Des sujets vertueux, éclairés, équitables ; 

Ou ces grands, au monarque, au peuple redoutables, 

D'une auguste famille enfants dégénérés, 

Flétrissant les aïeux qui les ont illustrés ? 

Le sort m'a refusé, je ne veux point le taire, 

D'un long amas d'aïeux l'éclat héréditaire ; 

Et l'on ne me voit point, de leur nom revêtu, 

Par huit siècles d'honneurs dispensé de vertu : 

Mais je sais mépriser ces vains droits de noblesse, 

Que la force autrefois conquit sur la faiblesse. 



56 CHARLES IX. 

Ah ! Suger, Olivier, de qui les noms vantés 

Seront de siècle en siècle à jamais répétés, 

Aux postes les plus hauts s'ils ont osé prétendre, 

Fut-ce par leur naissance? et dois-je vous apprendre 

Que s'élevant d'eux-même à ce rang glorieux, 

Ils comptaient des vertus et non pas des aïeux? * 4 

Je ne me place point parmi ces grands modèles : 

Mais si le roi, monsieur, a des sujets fidèles, 

Parmi les plus zélés, j'ose au moins le penser, 

Et la France et vous-même avez dû me placer. 

LE CARDINAL. 

Il est vrai, je l'ai dit, je le redis encore, 

Votre vertu m'est chère, et la France l'honore : 

On pourrait toutefois, pardonnez cet aveu, 

Vos ennemis pourraient la soupçonner un peu, 

Malgré tant de mérite et tant d'expérience, 

Lorsque vous nous montrez si peu de prévoyance. 

Depuis qu'en un tournoi l'ardent Montgommeri 

Causa, sans le vouloir, le trépas de Henri, 

Nous voyons le torrent des guerres intestines 

Semer les champs français de meurtre et de ruines ; 

La paix a de nos. maux trois fois rompu le cours. 

Et toujours étouffés, ils renaissent toujours. 

Il faut détruire enfin ces germes homicides ; 

Mais vous ne donnez, vous, que des conseils timides ; 

Complaire tour-à-tour aux partis opposés, 

Voilà, dans tous les temps, ce que vous proposez. 

Unissons, dites-vous, protestant, catholique ; 

Et vous ne songez pas que votre politique 

Fomente autour de nous des troubles éternels, 

Qu'elle oïfense l'état, qu'elle insulte aux autels ! 

Ce projet trouverait un obstacle invincible ; 

On n'exécute rien quand on veut l'impossible. 

Je ne demande point la guerre et les combats ; 

Ils n'ont que trop duré ; mais dans tous les états 

Il faut, et c'est à vous, monsieur, que j'en appelle, 

Une religion constante, universelle, 

Solide, et craignant peu le vain emportement 



ACTE ÎII, SCÈNE t. S7 

Du peuple, qui toujours se plut au changement. 
Choisissons désormais. Ces deux cultes contraires 
Enfanteraient encor des malheurs nécessaires : 
Un seul doit réunir nos peuples et nos rois, 
Et tous les protestans sont ennemis des lois. 

LE CHANCELIER. 

Ministre des autels, quelle est votre espérance ? 

Eh 1 quoi ! prétendez-vous renouveler en France 

Ces sanglants tribunaux à Madrid révérés ? 

N'enchaînez point les cœurs par des liens sacrés. 

Dans le moindre mortel si vous voyez un frère, 

A ses yeux égarés présentez la lumière ; 

Mais ne vous placez pas entre le ciel et lui : 

Ce ciel n'a pas besoin de votre faible appui. 

La vertu des humains n'est point dans leur croyance : 

Elle est dans la justice et dans la bienfaisance. 

De quel droit des mortels parlant au nom des cieux, 

Nous imposeraient-ils un joug religieux? 

Gomment déterminer la borne des pensées ? 

N'allez pas recourir à des lois insensées 

Qu'une ignorante haine a pu seule établir : 

Loin de les réclamer, on doit les abolir. 

LE CARDINAL. 

Ce n'est pas là du moins ce que le roi veut faire ; 
Je ne reconnais point les leçons de sa mère : 
Tous deux sont fatigués de nos dissensions, 
Et je crois être sûr de leurs intentions. 
Un roi peut ce qu'il veut. 

LE CHANCELIER. 

Quelle horrible maxime ! 
Ainsi les souverains sont traînés dans l'abîme ! 
Si le roi vous croyait... Juste ciel! J'en frémis! 
Quoi ! de leur liberté lâchement ennemis, 
Je verrai les Français, martyrs du fanatisme, 
Sur leur trône, à l'envi, placer le despotisme ! 
Non, non, des souverains connaissez mieux les droits. 
Nous sommes leurs sujets ; ils sont sujets des lois. 



oH CHARLES IX. 

Il est, il est. monsieur, de ces princes sinistres, 

Destructeurs d'un pouvoir dont ils sont les ministres ; 

Mais lorsque tout-à-coup dissipant leurs flatteurs. 

Faisant évanouir les songes corrupteurs, 

Le jour est arrivé, le jour de la vengeance, 

Qui sous la main de Dieu va mettre leur puissance, 

Un éternel affront les attend au cercueil ; 

L'horrible solitude accompagne le deuil ; 

Et souvent en secret, sous de lugubres marques, 

Les peuples ont béni le trépas des monarques. 

Ne cachez point au roi, que parmi ses aïeux 

Il est des noms sacrés, et des noms odieux. 

Louis neuf à jamais laisse un modèle auguste ; 

Il fut brave et pieux, et surtout il fut juste ; 

Son sceptre ne fut pas trop faible ou trop pesant ; 

Et s'il eut des erreurs, quel homme en est exempt? 

Si l'excès d'un vain zèle a séduit son courage, 

A ce grand roi, du moins, rendons un digne hommage : 

Ses fautes sont du temps, ses vertus sont de lui ; 

La voix du monde entier le révère aujourd'hui. 

Le fils de Charles sept n'aima que les supplices ; 

Il redoutait son peuple, et jusqu'à ses complices : 

Fils et sujet rebelle, et roi dénaturé, 

De gardes, de flatteurs, de bourreaux entouré, 

Sa sombre tyrannie entassait les victimes, 

Et des prisons d'état il peuplait les abîmes. 

Il fut craint : mais l'histoire a dans tout l'avenir 

De haine et de mépris chargé son souvenir. 

Quel exemple aux mortels qui portent la couronne ! 

Laissons faire le temps : à la grandeur du trône 

On verra succéder la grandeur de l'état : 

Le peuple tout-à-coup reprenant son éclat, 

Et des longs préjugés terrassant l'imposture, 

Réclamera les droits fondés par la nature; 

Son bonheur renaîtra du sein de ses malheurs : 

Ces murs baignés sans cesse et de sang et de pleurs. 

Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses, 

S'écrouleront alors sous des mains généreuses: 

Au prince, aux citoyens imposant leur devoir, 



ACTE III, SCENE I. •><> 

Et fixant à jamais les bornes du pouvoir, 
On verra nos neveux, plus fiers que leurs ancêtres, 
Reconnaissant des chefs, mais n'ayant point de maîtres ; 
Heureux sous un monarque ami de l'équité, 
Restaurateur des lois et de la liberté. 

LE CARDINAL. 

Oui, ce discours, sans doute, est un élan sublime ; 
On reconnaît toujours l'esprit qui vous anime, 
Cet orgueil de sagesse, et ce langage outré 
D'un fougueux magistrat parle zèle égaré, 
Qui résistant au fils, et jugeant les ancêtres, 
Ose usurper le droit de condamner ses maîtres. 
Finissons. Mais je veux ne vous déguiser rien : 
Le crédit qui vous reste est peut-être le mien. 
Enfin vous me devez votre fortune entière ; 
Et lorsque Médicis, exauçant ma prière, 
Remit, sous le feu roi, les sceaux entre vos mains, 
Je suis, disais-je alors, garant de ses desseins ; 
Du seul bien de l'état son âme est occupée : 
Elle m'a cru, monsieur. 

LE CHANCELIER. 

Et l'avez-vous trompée ? 
C'est en effet l'état que j'ai dû soutenir. 
Mais le passé n'a point quitté mon souvenir. 
Sans vous, sans votre appui, peut-être ma fortune, 
Je veux bien l'avouer, eût été plus commune. 
Si le rang que j'occupe est un de vos bienfaits, 
Si je vous dois beaucoup, je dois plus aux Français. 
Il fallait enchaîner les discordes civiles, 
Fixer des droits rivaux les bornes difficiles ; 
Et quand tous les partis ont méconnu les lois, 
Faire entendre partout leur inflexible voix. 
Pour appui dès long-temps n'ayant que mon courage. 
Partout, jusqu'à ce jour, j'ai fait tête à l'orage ; 
J'ai tâché d'accomplir ou de montrer le bien, 
D'être sujet, monsieur, mais d'être citoyen, 
De bien servir mon prince, et non pas de lui plaire. 



00 CHARLES IX. 

LE CARDINAL. 
A part. 

Le roi vient. Je crains peu cette vertu sévère. 

SCÈNE IL 

LE ROI DE FRANCE, LA REINE-MÈRE, LE CHAN- 
CELIER DE L'HOPITAL, LE CARDINAL DE LOR- 
RAINE, LE DUC DE GUISE, autres membres du 

CONSEIL. 
Les gardes et les pages accompagnent le roi au conseil, et se retirent. 

LE ROI DE FRANCE. 

Prenez place, messieurs. Parlez, éclairez-moi; 

Ecouter ses sujets est le devoir d'un roi : 

Aidez de vos conseils un prince qui vous aime ; 

Songez à mon empire, et non pas à moi-même. 

Dix ans déjà passés, un édit important 

Permit dans mes états le culte protestant. 

Je veux qu'un tel édit fût alors nécessaire ; 

Mais il n'a pu donner qu'un calme imaginaire : 

Vous le savez, Madame ; et de nos deux traités 

Nous avons recueilli des fruits ensanglantés. 

Un troisième est conclu : qu'il nous soit moins funeste ! 

On se repent; je veux oublier tout le reste. 

Au destin de ma sœur Bourbon vient d'être uni; 

De gloire et de bienfaits j'ai comblé Coligni ; 

Je vois l'homme d'état et non plus le rebelle ; 

Je lui rends une estime, une amitié nouvelle; 

Condé me sera cher; et tous mes vrais amis 

Ne se compteront plus parmi leurs ennemis. 

Ne vous alarmez point : mes bontés, je l'espère, 

Vont les rendre aujourd'hui plus soigneux de me plaire. 

Mais du moins il est temps de cimenter la paix : 

Il est temps qu'un édit prescrive à mes sujets 

De rentrer dans le sein de l'église éternelle. 

A cette auguste loi s'il est quelque infidèle, 

Par son juste trépas c'est à moi de venger 

Rome, et ce Dieu puissant que l'on ose outrager. 



ACTE III» SCENE II. 61 



LA REINE-MERE. 



Rendez, rendez, mon fils, au trône, à la patrie, 

A la religion sa majesté chérie. 

Nos malheurs sont finis; ils semblent désormais 

Se perdre dans l'éclat d'une éternelle paix. 

Mais trop souvent, au gré des ligues mutinées, 

Un seul jour a détruit l'œuvre de vingt années. 

La mort frappe les rois; un lâche successeur, 

Ou peu digne, ou jaloux de son prédécesseur, 

De ses projets bientôt laisse tomber la gloire, 

Et veut dans le cercueil éteindre sa mémoire. 

Par-delà le tombeau régnez sur les Français; 

Sur les siècles futurs étendez vos bienfaits; 

Dans un repos certain que la France respire 

Que rien n'agite plus le culte ni l'empire. 

Vous imposez un frein à la rébellion, 

Le frein de la clémence; et, soit ambition, 

Soit pouvoir des bienfaits, soit crainte aussi peut-être. 

Les grands adopteront le culte de leur maître; 

Et nous verrons sans doute, après leur changement, 

Les restes du parti détruits en un moment. 

D'un œil imitateur le peuple les contemple ; 

De son premier modèle il suit toujours l'exemple : 

Pour eux, non pour Calvin, son choix s'est déclaré ; 

Il ne méprise point ceux qui l'ont égaré; 

Mais, frappé d'un retour injuste ou légitime, 

Il revient sur ses pas avec ceux qu'il estime. 

Le temps calmera tout. Ne croyez pas pourtant 

Être approuvé d'abord de ce peuple inconstant : 

Non, jusques aux bienfaits tout lui paraît à craindre ; 

Il ne voit que des maux, et veut toujours se plaindre. 

Ses cris vous parviendront; c'est à vous d'achever: 

Sachez le mépriser, mon fils, et le sauver. 

LE CARDINAL. 

Sire, du cœur des rois c'est le ciel qui dispose ; 
C'est lui qui vous inspire, et vous vengez sa cause : 
Il bénira vos jours. Tel est mon sentiment. 

4 



«52 CHARLES IX. 



LE DUC. 



Si Ton peut en effet s'expliquer librement, 
Sire, après nos malheurs renouvelés sans cesse, 
J'oserai demander pourquoi tant de faiblesse, 
Pourquoi tous ces traités que je ne conçois pas. 
Un poison dangereux infecte vos états ; 
L'amour de la discorde et des choses nouvelles, 
Enhardit contre vous un amas de rebelles. 
Ah! si Ton eût daigné leur imposer des lois, 
Votre frère, à mes yeux, les a* vaincus deux fois : 
Sire,. je lui connais des rivaux en courage; 
Mais vous ne voulez pas consommer votre ouvrage. 
Peut-être aurez-vous lieu de vous en repentir: 
Il faudrait les dompter, et non les convertir. 

LE CARDINAL. 

Il faut des saintes lois implorer la puissance , 

Punir, épouvanter la désobéissance, 

Et non tenter encor le hasard incertain 

D'une éternelle guerre où le sang coule en vain. 

Sire, un mal violent veut un remède extrême : 

L'état trop divisé s'est affaibli lui-même; 

Et si l'on veut guérir sa funeste langueur, 

Dix combats feront moins qu'un instant de rigueur. 

Soyez semblable au Dieu que le monde révère ; 

Montrez-vous à la ibis indulgent et sévère ; 

Avec le châtiment présentez le pardon ; 

Et faisant de vous-même un entier abandon, 

Sans épargner le sang, mais sans trop le répandre, 

Craignez les passions qui pourraient vous surprendre. 

Écoutez, chérissez les ministres du ciel; 

Tout le pouvoir du trône est fondé sur l'autel. 

De Pépin jusqu'à vous, Rome et les rois de France 

Conservèrent toujours une étroite alliance: 

Ainsi de jour en jour votre puissant état 

A vu par le saint-Siège augmenter son éclat. 

Soyez reconnaissant; croyez que votre zèle 

Ne saurait surpasser sa tendresse fidèle. 



ACTE III, SCENE II. 63 

LE ROI DE FRANGE au chancelier. 

Vous vous taisez, Monsieur? 

LE CHANCELIER. 

Sire, permettez-moi 

LE ROI DE FRANCE. 

Ainsi vous refusez d'éclairer votre roi ! 

LE CHANCELIER. 

Eh bien, vous l'ordonnez; je romprai le silence. 
On parle du saint-Siège et de reconnaissance : 
Est-il d'ingratitude où le bienfait n'est pas? 
Je pourrais vous citer des pontifes ingrats : 
L'Europe a vu cent rois armés pour leur défense, 
Et le sang des héros cimenta leur puissance. 
De notre antique histoire interrogez les temps; 
Qui leur a pu donner ces destins éclatants? 
Sujets des empereurs, qui les a rendus maîtres? 
Us doivent leurs états à l'un de vos ancêtres. 
Quel usage ont-ils fait de ces droits contestés ? 
Accumulant les biens, vendant les dignités, 
Ils osent commander en monarques suprêmes, 
Et d'un pied dédaigneux fouler vingt diadèmes. 
Un prêtre audacieux fait et défait les rois : 
Vos aïeux l'ont souffert. Mais voyez à sa voix 
Jean-sans-terre quittant, reprenant la couronne ; 
Sept empereurs chassés de l'église et du trône, 
Forcés de conquérir la foi de leurs sujets, 
Ou dans Rome à genoux courant subir la paix. 
Voyez Charles d'Anjou, le fils des rois de France, 
Remplir du Vatican l'odieuse espérance ; 
Il vole, il sacrifie à d'injustes fureurs 
Le reste infortuné du sang des empereurs, 
Et son ambition, cruellement docile, 
Prépare à nos Français les vêpres de Sicile. 
Un enfant, seul espoir de Naple et des Germains, 
Conradin, vers le ciel levant ses jeunes mains, 
Périt sur l'échafaud en demandant son crime, 
Convaincu du forfait d'être un roi légitime. 



6i CHARLES IX. 

A ce vertige affreux trois siècles sont livrés : 

Toujours du sang, toujours des attentats sacrés, 

Investiture, exil, meurtres et parricides, 

Et l'anneau du pêcheur scellant les régicides. 

Faut-il nous étonner si les peuples lassés, 

Sous l'inflexible joug tant de fois terrassés, 

Par les décrets de Rome assassinés sans cesse, 

Dès qu'on osa contre elle appuyer leur faiblesse, 

Bientôt, dans la réforme ardents à se jeter, 

D'un pontife oppresseur ont voulu s'écarter? 

C'est ainsi qu'au milieu des bûchers de Constance, 

Le schisme d'un moment puisa quelque importance ; 

Ainsi, que des prélats l'indiscrète fureur 

Conquit trente ans de guerre et la publique horreur. 

C'est ainsi que Luther, au Vatican rebelle, 

Etablit aisément sa doctrine nouvelle; 

Après lui, c'est ainsi que l'austère Calvin 

Dans Genève eut encore un plus brillant destin. 

Il n'est qu'une raison de tant de frénésie : 

Les crimes du Saint-Siège ont produit l'hérésie. 

L'évangile a-t-il dit : « Prêtres, écoutez-moi, 

« Soyez intéressés, soyez cruels, sans foi, 

« Soyez ambitieux, soyez rois sur la terre ; 

« Prêtres d'un Dieu de paix, ne prêchez que la guerre ; 

« Armez et divisez, pour vos opinions, 

« Les pères, les enfants, les rois, les nations? » 

Voilà ce qu'ils ont fait : mais ce n'est point là, Sire, 

La loi que l'évangile a daigné leur prescrire. 

Si Genève s'abuse, il la faut excuser ; 

Et sans être coupable, on pouvait s'abuser. 

Genève aura pensé que ce livre suprême, 

Bon, juste, plein du Dieu qui le dicta lui-même, 

Toujours cité dans Rome, et si mal pratiqué. 

Peut-être aussi dans Rome était mal expliqué. 

Dussions-nous de Calvin condamner l'insolence, 

Entre les deux partis l'Europe est en balance, 

Et parmi vos sujets le poison répandu, 

Jusque dans votre cour déjà s'est étendu. 

Ah! quoique vos sujets, si vous devez les plaindre; 



ACTE III, SCÈiNE II. 05 

Sire, vous n'avez pas le droit de les contraindre. 

Le dernier des mortels est maître de son cœur; 

Le temps amène tout, et ce n'est qu'une erreur; 

Et si quelques instants elle a pu les séduire, 

L'avenir est chargé du soin de la détruire. 

Mais affecter un droit qu'on ne peut qu'usurper! 

Commander aux esprits de ne pas se tromper! 

Non, non; c'est réveiller les antiques alarmes. 

En lisant votre édit, tout va courir aux armes ; 

Et vous verrez encor dans nos champs désolés, 

Par la main des Français les Français immolés, 

Après tant de traités les Français implacables, 

Et contraints par vous-même à devenir coupables. 

Citoyen de la France, et sujet sous cinq rois, 

Sous votre frère et vous ministre de ses lois, 

J'ai voulu raffermir ses grandes destinées; 

Elle est chère à mon cœur depuis soixante années. 

Sire, écoutez les lois, l'honneur, la vérité; 

Sire, au nom de la France, au nom de l'équité, 

Par cette âme encor jeune, et qui n'est point flétrie, 

Au nom de votre peuple, au nom de la patrie, 

Dirai-je au nom des pleurs que vous voyez couler, 

Que tant de maux sacrés cessent de l'accabler ! 

Rendez-lui sa splendeur qui dut être immortelle ; 

Votre vieux Chancelier vous implore pour elle : 

Ou bien, si ma douleur ne peut rien obtenir, 

Je ne prévois que trop un sinistre avenir ; 

Mais sachez que mon cœur n'en sera point complice : 

Avant les protestants qu'on me mène au supplice : 

Je condamne à vos pieds ce dangereux édit; 

Je ne le puis sceller; punissez-moi : j'ai dit. 

LE ROI DE FRANCE. 

Moi! je vous punirais! non, non, des traits de flamme, 
Tandis que vous parliez, ont pénétré mon âme. 
Chancelier, je vous crois, et je pleure avec vous ; 
Oui, je veux adopter des sentiments plus doux; 
Oui, c'est la vérité ; je dois la reconnaître. 
Oui, j'ai pu me tromper : on m'égarait peut-être. 
Adieu, Madame; et vous, suivez-moi, chancelier. 

4. 



66 CHARLES IX. 



SCENE III. 

LA REINE-MÈRE, LE CARDINAL DE LORRAINE, 
LE DUC DE GUISE. 

LE CARDINAL. 

L'ouvrage de mes mains commence à m'effrayer. 
D'un zèle ambitieux vous voyez le prestige ? 

LA REINE-MÈRE. 

Ne craignez rien. 

LE CARDINAL. 

Le roi... 

LA REINE-MÈRE. 

Ne craignez rien, vous dis-je. 
Aux discours d'un vieillard il s'est laissé troubler ; 
Mais c'est encor mon fils, et je vais lui parler. 

LE CARDINAL. 

Nos ennemis... 

LA REINE-MÈRE. 

Mourront. Rien ne peut les absoudre. 

LE DUC. 

Parlez-lui donc, madame, et daignez le résoudre, 
Goligni peut encor tramer quelque attentat, 
Et son culte nouveau renverserait l'état, 
Et de tous les forfaits ses amis sont capables, 
Et le bonheur public veut le sang des coupables. 
Le roi laisserait-il échapper les instants ? 
Voudrait-il reculer ? Songez qu'il n'est plus temps. 
A vous, à nous du moins, ce serait faire injure : 
Qu'il achève ; ou bientôt, c'est moi qui vous le jure, 
Dans sa cour, à ses yeux, vous verriez des sujets 
Assurer, malgré lui, le bonheur des Français. 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



ACTE IV, SCENE I. 



ACTE QUATRIEME. 



SCÈNE I. 

LA REINE-MÈRE, LE CARDINAL DE LORRAINE, 
LE DUC DE GUISE. 

LE CARDINAL. 

D'où peut venir, madame, un si prompt changement ? 

LA REINE-MÈRE. 

J'ai couru le chercher dans son appartement : 

L'Hôpital en sortait. Mon fils, à mon approche, 

A soudain contre nous exhalé le reproche ; 

Il s'est plaint de vous-même, et plus encor de moi ; 

Surtout de l'Hôpital il m'a vanté la foi. 

« C'est le seul, a-t-il dit, qui ne veut point me nuire. 

« Environné d'amis zélés pour me séduire, 

« Mon âme contre eux tous a besoin de s'armer, 

« Et je dois craindre enfin ce que je dois aimer. » 

A ces mots, l'observant d'un œil tendre et paisible, 

« Mon fils, à vos chagrins votre mère est sensible, » 

Ai-je dit,, « et pour vous mon ardente amitié 

« Va presque en ce moment jusques à la pitié. 

« De votre chancelier je connais la prudence ; 

« Mais ce faste imposant de sa vaine éloquence 

« Peut, je crois, attirer quelque soupçon sur lui : 

« On a moins de chaleur en parlant pour autrui. 

« Vous ne comprenez pas quel intérêt l'anime ? 

« La France, dont jadis il mérita l'estime, 

« L'accuse de pencher en secret pour Calvin : 

« Le jugement public ne saurait être vain. - 

« Vous craignez qu'avec vous je ne sois pas sincère ? 

« Le fils le plus chéri peut redouter sa mère ! 

« L'ambition souvent inspire des sujets : 

« Mais moi, si je vous trompe, où tendent mes projets ? 



08 CHARLES IX. 

« Mon éclat vient de vous, mes destins sont les vôtres, 
« Vos intérêts les miens : je n'en puis avoir d'autres. 
« Jugez-nous maintenant. » Ce discours l'a frappé. 
Longtemps de me répondre il semblait occupé ; 
D'un silence plus tendre il éprouvait les charmes ; 
Il pleurait : à ses pleurs j'ai mêlé quelques larmes ; 
J'ai calmé lentement son esprit combattu, 
Vantant sa piété, la première vertu. 
Des éloges flatteurs son oreille est éprise ; 
Je l'ai cent fois nommé le vengeur de l'église, 
Son enfant le plus cher, son plus ferme soutien : 
Et des embrassements ont fini l'entretien. 

LE DUC. 

Mais osez-vous compter sur cette âme incertaine, 
Qu'un mot peut émouvoir, et qu'un instant ramène ? 

LA REINE-MÈRE. 

Je conçois votre doute ; et pour nous garantir 
Des dangereux effets d'un nouveau repentir, 
Je viens d'avoir recours à mes agents fidèles. 
J'ai fait semer partout que le chef des rebelles, 
Pour d'utiles forfaits renonçant aux combats, 
De Gharle et de moi-même a juré le trépas ; 
Qu'il a dans Orléans fait son apprentissage ; 
Que d'un second Poltrot il voudrait faire usage. 
Cependant j'ai, sur l'heure, envoyé près du roi 
Des serviteurs zélés dont je connais la foi ; 
Et, par eux informé de ce bruit populaire, 
Vous sentez à quel point va monter sa colère. 
Il est extrême en tout ; je réponds du succès. 

LE CARDINAL. 

Ainsi l'on vous devra le salut des Français. 

LA REINE-MÈRE. 

Qu'il agisse aujourd'hui ; demain qu'il se repente : 
J'y consens. Mais vers nous c'est lui qui se présente. 
Il paraît égaré. 



ACTE IV, SCÈNE II. 69 

SCÈNE II. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE -MÈRE, LE 
CARDINAL DE LORRAINE, LE DUC DE GUISE, 

COURTISANS, GARDES, PAGES. 

LE ROI DE FRANCS troublé, sans voir personne 

Porter la main sur moi ! 

LE CARDINAL à la Reine-mère. 

Il pense à Goligni. 

*LE ROI DE FRANCE. 

Tel est le sort d'un roi 1 

LA REINE-MÈRE aux Guises. 

Je l'entends qui se plaint. 

LE ROI DE FRANCE. 

Et l'on nous porte envie ! 
Trop heureux le mortel qui peut cacher sa vie ! 
Le trône est bien souvent chargé d'infortunés. 

A la Ileine-Mère. 

C'est vous! je vous cherchais. Ah ! madame... apprenez... 
Vous ne me trompiez pas... et tant de barbarie... 
De l'indigne Amiral savez-vous la furie ? 

LA REINE-MÈRE. 

Je sais tout ; je crois tout. 

LE DUC. 

Il faut le prévenir. 

LE CARDINAL. 

Punissez Coligni. 

LE ROI DE FRANCE. 

Si je veux le punir! 

LA REINE-MÈRE. 

Cachez votre courroux; notre ennemi s'avance. 

LE ROI DE FRANCE. 

Il oserait encore affronter ma présence ! 
Non. Qu'il n'approche pas ! 



70 CHARLES IX. 

LE CARDINAL. 

Calmez vos sens troublés. 

LA REINE-MÈRE. 

Songez à la vengeance. Il vient : dissimulez. 



SCENE III. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE, LE CAR- 
DINAL DE LORRAINE, LE DUC DE GUISE, LE 
ROI DE NAVARRE, L'AMIRAL DE COLIGNI, LE 
CHANCELIER DE L'HOPITAL, protestants de la 
suite de l'amiral, courtisans, gardes, pages. 

l'amiral. 
On n'a point fait la paix, Sire, en quittant Tes armes ; 
Et je viens à vos pieds déposer mes alarmes ; 
Je viens auprès du trône invoquer un appui, 
Dans les nouveaux périls qu'on m'annonce aujourd'hui. 
Ce prince généreux, devenu votre frère, 
L'Hôpital, de nos lois le ministre sévère, 
Et ceux qui m'ont jadis suivi dans les combats, 
Ont voulu près de vous accompagner mes pas. 
Au destin d'un ami leur grand cœur s'intéresse : 
Us ont tous entendu votre auguste promesse. 
Un récit, toutefois, qui me semble douteux, 
Annonce plus d'un crime et des pièges honteux. 

LE ROI DE FRANCE. 

Plus d'un crime ! expliquez... 

l'amiral. 

L'un n'est qu'imaginaire. 
Au sein de votre cour, une main sanguinaire 
Déjà, dit-on, s'apprête au plus lâche attentat, 
Et veut par un seul coup renverser tout l'état. 
Il s'agit de frapper... 

LE ROI DE FRANCE. 

Qui donc ? 



ACTE IV, SCÈNE III. 71 

l'amiral. 

Votre personne. 

LE ROI DE FRANGE. 

Quel est le criminel ? 

l'amiral. 

C'est moi que l'on soupçonne. 
Des courtisans jaloux ont répandu ces bruits ; 
Ils veulent par ma mort en recueillir les fruits. 
Je sais quels ennemis pensent ternir ma gloire. 
Et je frémis pour vous, si vous daignez les croire. 

LE ROI DE FRANGE. 

Moi ! je les croirais ! 

l'amiral. 
Non : j'ose au moins l'espérer. 
On ajoute, et d'abord je dois vous déclarer 
Que de mes envieux la funeste puissance 
M'a fait à ce discours donner quelque croyance : 
Je sais trop qu'à me perdre ils sont tous occupés, 
Et c'est le sort des rois d'être souvent trompés : 
On ajoute, on prétend qu'une troupe perfide 
M'impute auprès de vous cet affreux parricide, 
Et qu'enfin de ma vie on doit trancher le cours. 

LE ROI DE FRANGE. 

Se peut-il... 

l'amiral. 
Oui, j'apprends qu'on en veut à mes jours. 
Je viens savoir de vous ce qu'il faut que j'en pense. 

LA REINE-MÈRE. 

Le roi devait s'attendre à plus de confiance. 

l'amiral. 
Vous le voyez assez ; mon cœur se fie au sien. 
Puisque je viens, madame, implorer son soutien. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Pardonnez ; le soupçon me paraît excusable. 
Punit-on Maurevert ? ou n'est-il point coupable ? 



7-2 CHARLES IX. 

LA REINE-MÈRE. 

Prince, on doit le punir. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Le roi Pavait promis. 

LA REINE-MÈRE. 

Eh quoi ! douteriez-vous des serments de mon fils ? 

LE ROI DE NAVARE. 

Je ne sais point douter de la foi d'un monarque. 

LA REINE-MÈRE. 

Vous avez de la sienne une infaillible marque, 
Et l'hymen de sa sœur est un gage assuré 
Qu'il est prêt à tenir tout ce qu'il a juré. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Eh bien, par ce saint nœud, par le doux nom de frère, 

Sire, à vos intérêts ne soyez point contraire. 

Protégez un guerrier redoutable et soumis ; 

Dans ses persécuteurs voyez vos ennemis. 

Un prince est vraiment grand lorsqu'il punit le crime ; 

Plus grand, lorsqu'il soutient la vertu qu'on opprime. 

LE ROI DE FRANCE. 

De tous ses ennemis l'Amiral est vainqueur ; 

Ses conseils vertueux sont au fond de mon cœur : 

Craindrait-il que son maître eût dessein de lui nuire ? 

l'amiral. 
Je crains votre bonté trop facile à séduire. 

LA REINE-MÈRE, à lAmiral. 

Au milieu des faux bruits qui vous ont alarmé, 
Des sentiments du roi l'Hôpital informé 
Pouvait tenter au moins de rassurer votre âme. 
Il le devait peut-être. 

LE CHANCELIER. 

Et je l'ai fait, madame. 
l'amiral. 
Le roi seul est garant des volontés du roi, 
Madame : un mot de lui peut calmer mon effroi. 



ACTE IV, SCENE III. 73 

LA REINE-MÈRE. 

LE ROI DE FRANGE, regardant toujours la Reine-mère. 

Le ciel, maître des destinées, 
Ne peut hâter par vous la fin de mes années. 
Non ; je dois vous compter au rang de mes soutiens : 
Si vos drapeaux souvent ont combattu les miens, 
C'est des troubles civils la suite accoutumée ; 
Des Français à la France opposaient une armée : 
Ces fautes sont du sort, je les veux excuser ; 
C'est le malheur des temps qu'il en faut accuser : 
Je connais votre cœur, et n'ai pas à m'en plaindre. 

L'AMIRAL, aux Guises. 

Vous l'entendez, messieurs. 

LE ROI DE FRANGE. 

Vous n'avez rien à craindre. 
l'amiral. 
A mes persécuteurs puis-je opposer mon roi ? 

LE ROI DE FRANGE. 

Vous le pouvez, sans doute, et j'en donne ma foi. 

l'amiral. 
Je dédaigne à présent leurs trames criminelles. 

LE DUC. 

Nous verrons donc finir ces craintes éternelles ? 

l'amiral. 
Je puis craindre à la cour, mais non pas aux combats ; 
J'étais déjà fameux quand vous n'existiez pas. 

LE DUC. 

Le soupçon ne convient qu'à des âmes timides. . 

l'amiral. 
Jeune homme, on le connaît au milieu des perfides. 

LE DUC. 

Quant à moi, je ne vois qu'un traître dans ces lieux. 

5 



74 CHARLES IX. 

-l'amiral. 
Il en est deux pourtant qui s'offrent à mes yeux. 

Montrant sa blessure. 

Ce coup n'a point rempli leur cruelle espérance. 

LE DUC. 

Celui qui l'a porté voulut venger la France. 

LE ROI DE FRANGE. 

Guise 1 

l'amiral. 
Ah ! du meurtrier on a conduit la main. 



Qui? 



Vous. 



LE DUC. 

l'amiral. 
Vous pourriez le dire. 

LE DUC. 

Expliquez-vous enfin. 
l'amiral. 

LE DUC. 

Je ne Pai point fait; mais je l'aurais dû faire. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Comment ! 

LE DUC. 

J'aurais puni l'assassin de mon père. 

lias, à la Reine-mère. 

Adieu. Je vais hâter l'instant de nous venger. 



SCENE IV. 

LE ROI DE FRANCE, LA REINE-MÈRE, LE CAR- 
DINAL DE LORRAINE, LE ROI DE NAVARRE, 
L'AMIRAL DE COLIGNI, LE CHANCELIER DE 
L'HOPITAL ; protestants de la suite de l'amiral, 
courtisans, gardes, pages. 

l'amiral. 
Ainsi, de son aveu, mes jours sont en danger I 



ACTE IV, SCENE IV. 75 

LA REINE-MÈRE. 

De cet ambitieux nous blâmons l'insolence; 
Mais son orgueil demain gardera le silence : 
Vous n'aurez point formé des souhaits superflus, 
Et de vos ennemis vous ne vous plaindrez plus. 

l'amiral. 

Sire, excusez encor ma sombre défiance, 
Ce fruit amer de Page et de l'expérience . 
Que votre cœur m'écoute : il semble que ma voix 
Se l'ait entendre à vous pour la dernière fois. 
Le trône où vous régnez est entouré de pièges, 
De guerriers corrupteurs, de prêtres sacrilèges. 
O mon roi ! pensez-y ; profitez des instants : 
Hélas! demain peut-être il ne sera plus temps. 

LE CARDINAL. 

C'est ainsi qu'à la haine un guerrier s'abandonne : 
Un pontife outragé le plaint, et lui pardonne. 

l'amiral. 

Qui? vous, me plaindre ! ô ciel ! vous, m'oser pardonner ! 

Un tel excès d'injure a de quoi m'étonner. 

Quant à moi, je ne puis vous pardonner vos crimes. 

Toujours les protestants ont été vos victimes : 

C'est vous qui réclamiez, pour soumettre les cœurs, 

Le secours des bourreaux et des inquisiteurs : 

C'est vous qui menaciez du plus honteux supplice 

De malheureux sujets qui demandaient justice : 

Vous, enrichi des pleurs et du sang des Français, 

Comblé tout à-la-fois de biens et de forfaits. 

Sire, j'ai désiré de sauver votre empire, 

Mais à le renverser je vois que tout conspire. 

Sur une cour perfide ouvrez enfin les yeux, 

Et craignez, craignez tout de ce sang odieux : 

Voilà les ennemis du trône et de la France. 

Si vous ne les chassez loin de votre présence, 

Si vous ne les chargez de tout votre courroux, 

Ces méchants, croyez-moi, perdront l'état et vous. 



76 CHARLES IX. 



SCÈNE V. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE, LE 
CARDINAL DE LORRAINE, courtisans, gardes, 

PAGES. 

LA REINE-MÈRE. 

Douterez-vous encor des projets de sa haine? 

LE CARDINAL. 

Est-il pour ce rebelle une assez grande peine ? 

LE ROI DE FRANCE. 

Et son cœur inhumain semble exempt de remord! 

LA REINE-MÈRE. 

Il va tout expier en recevant la mort. 

Nos défenseurs sont prêts, et je les vois paraître. 



SCÈNE VI. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE, LE CAR- 
DINAL DE LORRAINE, LE DUC DE GUISE, 

courtisans, gardes, pages. 

la reine-mère. 
Venez, braves guerriers, soutiens de votre maître, 
Contre un sang odieux noblement conjurés, 
Et chargés désormais des intérêts sacrés. 
Que la rébellion, que le crime s'expie! 
Le trône est attaqué par une secte impie : 
Accusant chaque jour le trop lent avenir, 
Vos cris semblaient hâter l'instant de la punir : 
Votre juste fureur, trop longtemps retenue, 
Peut éclater enfin ; la nuit, l'heure est venue : 
Faites votre devoir, et, comblant nos souhaits, 
Sachez de votre roi mériter les bienfaits. 

LE DUC. 

Sitôt que le signal se sera fait entendre, 



ACTE IV, SCÈNE VI. 77 

Vous verrez qu'à ce prix nous pouvons tous prétendre. 

Nous partirons, madame, aux accents de l'airain 

Qui va sonner pour nous dans le temple prochain. 

Ma main, je l'avoûrai, dans une nuit si belle, 

Voudrait seule immoler tout le parti rebelle; 

Mon cœur même conçoit un déplaisir secret, 

Et, plein d'un tel honneur, le partage à regret. 

Mes compagnons, du moins, sont dignes de me suivre, 

De cueillir les lauriers que le destin nous livre ; 

Et contre les proscrits dès longtemps animés, 

De l'ardeur qui me brûle ils sont tous enflammés. 

LE ROI DE FRANCE. 

Vous m'aimez, je le crois; vous servez Votre maître : 
Mais longtemps mon esprit, trop timide peut-être, 
Conçut avec- frayeur un si hardi dessein ; 
D'une amertume affreuse il remplissait mon sein : 
Jusque dans mon sommeil la redoutable idée 
S'offrait... Ne craignez rien, mon âme est décidée. 
Puisque le ciel vengeur ordonne leur trépas, 
Puisqu'au fond de l'abîme il entraîne leurs pas, 
Puisqu'il faut opposer le parjure au parjure, 
Puisqu'il s'agit enfin de la commune injure, 
Du salut de mon peuple et de ma sûreté, 
Je ne balance plus; le sort en est jeté : 

La cloche sonne trois fois, lentement. 

Versezle sang, frappez. Ciel ! qu'entends-je? Ah ! madame. 

LE DUC. 

Reine, c'est à vos soins de raffermir son âme. 
Pour nous, le glaive en main, nous jurons à genoux 
De venger Dieu, l'état, le roi, l'église, et nous. 
Roi, chassez maintenant ces stériles alarmes : 
Exhortez-nous, pontife, et bénissez nos armes. 

La cloche sonne trois fois, lentement. 
Le duc de Guise et tous les autres courtisans mettent un genou en 
terre, en croisant leurs épées. Ils restent dans cette position 
pendant le discours du cardinal de Lorraine. 

LE CARDINAL. 

De l'immortelle église humble et docile enfant, 
Et créé par ses mains prêtre du Dieu vivant, 



78 CHARLES IX. 

Je puis interpréter les volontés sacrées. 
Si d'un zèle brûlant vos âmes pénétrées 
Se livrent sans réserve à l'intérêt des cieux : 
Si vous portez au meurtre un cœur religieux, 
Vous allez consommer un important ouvrage, 
Que les siècles futurs envîront à notre âge. 
Gourez et servez bien le Dieu des nations . 
Je répands sur vous tous ses bénédictions : 
Sa justice ici-bas vous livre vos victimes ; 
Sachez qu'il rompt au ciel la chaîne de vos crimes; 
Oui, si jusqu'à présent vous en avez commis. 
Par le Dieu qui m'inspire, ils vous sont tous remis. 
L'église, en m'imprimant un signe ineffaçable, 
Défendit à mes mains le sang le plus coupable ; 
Mais je suivrai vos pas, je serai près de vous, 
Au nom du Dieu vengeur je conduirai vos coups. 
Guerriers, que va guider sa sainte providence, 
Ministres de rigueur, choisis par sa prudence, 
Il est temps de remplir ses décrets éternels; 
Couvrez-vous saintement du sang des criminels : 
Si dans ce grand projet quelqu'un de vous expire, 
Dieu promet à son front les palmes du martyre. 

Le tocsin sonne depuis ce moment jusqu'au commencement du 
cinquième acte. 

LE ROI DE FRANGE. 

D'une héroïque ardeur mon cœur se sent brûler. 
Acceptez, ô mon Dieu! le sang prêt à couler. 

LA REINE-MÈRE. 

Il vous entend, mon fils; il reçoit votre hommage. 
Venez, et de ces lieux présidez au carnage. 

LE DUC. 

Et vous, suivez-moi tous. Amis, guerriers, soldats, 

Au toit de Coligni courons porter nos pas. 

C'est l'ennemi du trône, et l'artisan du crime; 

Qu'il soit de cette nuit la première victime : 

Que tous les protestants à-la-fois accablés. 

Dans les murs, hors des murs, soient en foule immolés. 



ACTE IV, SCENE VI. 79 



LE CARDINAL. 



Périsse et leur croyance, et le nom d'hérétique ! 
Et que demain la France, heureuse et catholique, 
D'un roi chéri du ciel bénisse les destins, 
Et Tordre salutaire accompli par nos mains ! 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



80 CHARLES IX. 



ACTE CINQUIEME. 

SCÈNE I. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Quel signal effrayant tout-à-coup me réveille ? 
De sinistres clameurs ont frappé mon oreille ; 
Et de l'airain surtout les lugubres accents 
D'une subite horreur ont glacé tous mes sens. 
J'entends encor des cris. Ah! mon ami peut-être 
Succombe en ce moment sous le glaive d'un traître; 
De ses persécuteurs l'implacable courroux 
Peut-être en ce moment.... 

SCÈNE II. 

LE ROI DE NAVARRE, LE CHANCELIER DE 
L'HOPITAL. 

LE ROI DE NAVARRE. 

L'Hôpital, est-ce vous? 

LE CHANCELIER. 

Sire.... 

LE ROI DE NAVARRE. 

Eh bien? 

LE CHANCELIER. 

Apprenez.... 

LE ROI DE NAVARRE. 

•Que me faut-il apprendre? 
Et d'où viennent les pleurs que je vous vois répandre? 

LE CHANCELIER. 

Les protestants.... 

LE ROI DE NAVARRE. 

Parlez. 



ACTE V, SCENE II. 81 

LE CHANCELIER. 

Ils sont trahis, vendus. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Coligni.... 

LE CHANCELIBR. 

C'en est fait; Coligni ne vit plus. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Il ne vit plus! grand Dieu! quel bras inexorable.... 

LE CHANCELIER. 

J'ai vu cent bras percer ce guerrier vénérable ; 

J'ai vu porter sa tête en ce Louvre odieux ; 

J'ai vu de tous côtés un peuple furieux, 

Trop docile instrument des vengeances de Rome, 

Frapper, fouler aux pieds les restes d'un grand homme. 

LE ROI DE NAVARRE. 

forfait! 

LE CHANCELIER. 

Dans nos murs le sang coule en ruisseaux. 
Tout ce qui vit encore, excepté les bourreaux, 
Tout frémit : le ciel même a voilé sa lumière; 
Et Paris maintenant n'est qu'un vaste repaire 
Où la mort.... 

LE ROI DE NAVARRE. 

C'est assez. Pressentiments affreux ! 
Les voilà donc remplis ! Venez... courons... je veux... 

LE CHANCELIER. 

Arrêtez. Ont-ils donc besoin d'un nouveau crime ? 
Vivez, au mom du ciel, vivez, roi magnanime ; 
Parmi tant d'assassins ne portez point vos pas, 
Et gardez-nous un sang qu'ils n'épargneraient pas. 
Non, vous n'avez pas vu cette nuit déplorable : 
Tantôt des cris, tantôt un silence exécrable ; 
Guise et tous ses amis combattant de forfaits, 
En invoquant un Dieu qu'ils n'ont connu jamais ; 
Les prêtres, plus cruels, sur les pas de Lorraine, 
Échauffant à l'envi cette effroyable scène, 
Dans leurs perfides mains tenant le bois sacré, 



82 CHARLES IX. 

Soufflant tous leurs poisons sur ce peuple égaré. 
Et semblant redouter, au milieu du carnage, 
Qu'un seul des protestants puisse éviter leur rage ; 
Criant : Frappez ! du roi c'est Tordre souverain. 
Gharle, au milieu du Louvre, une arquebuse en main, 
S'enivrant à longs traits d'un plaisir sanguinaire, 
Et cherchant son devoir dans les yeux de sa mère. 
C'est ici, près de nous, que le roi des Français 
Sous le plomb destructeur fait tomber ses sujets : 
C'est ici, je l'ai vu, que sa main forcenée, 
De nos appuis, "des siens, tranche la destinée : 
Mais quand la cruauté ne connaît plus de frein, 
Paisible, gardant seule un front calme et serein, 
Près de lui Médicis applaudit à ses crimes, 
Exalte son adresse, et compte ses victimes. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Le cri de la pitié, parmi tant de forfaits.... 

LE CHANCELIER. 

La pitié n'entre plus dans le cœur des Français. 
On voit de tous côtés, sans armes, sans défense, 
Tomber de cet état la gloire ou l'espérance : 
Malgré ses cheveux blancs, le vieillard immolé; 
Sous un gros d'assassins le jeune homme accablé, 
Qui de son corps mourant protège encore un père"; 
L'enfant même égorgé sur le sein de sa mère : 
Les uns, percés de coups au moment du réveil; 
Les autres, plus heureux, frappés dans leur sommeil ; 
Les époux expirants dans les bras de leurs femmes; 
Auprès de leurs enfants, ceux-ci livrés aux flammes ; 
De leurs toits embrasés ceux-là précipités ; 
D'autres en se sauvant par le glaive arrêtés ; 
D'autres fuyant la mort dans les flots de la Seine, 
Et retrouvant la mort sur la rive prochaine : 
Les cadavres fumants, les membres dispersés, 
Partout dans les chemins, dans le fleuve entassés. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Effroyable attentat ! cour infâme et cruelle ! 

Quoi! leurs mains.... Que fais-tu, providence éternelle? 



ACTE V, SCÈNE II. 83 

De tous mes compagnons ils ont percé le sein ! 

LE CHANCELIER. 

Oui, vos amis ont tous achevé leur destin. 

Ce vieillard, qui jadis éleva votre enfance, 

A du fer catholique éprouvé la vengeance. 

On veut les convertir en les assassinant : 

A de nouveaux traités recourons maintenant. 

deuil! ô souvenir de notre antique gloire! 

Oh! d'une affreuse nuit périsse la mémoire! 

Nos fils, et que le ciel, trop longtemps en courroux, 

Daigne les rendre, hélas! moins barbares que nous! 

Nos fils détesteront des trames infernales, 

Liront en pâlissant nos sanglantes annales, 

Avec un long effroi contempleront ces lieux, 

Et maudiront les jours où vivaient leurs aïeux. 

Je fuis ce roi crédule, et ces lâches ministres: 

Je vais chercher la paix loin de ces bords sinistres. 

Ces débris malheureux, sans asile, sans roi, 

Qu'ils viennent, j'y consens, se ranger près de moi : 

J'aurai toujours pour eux l'intérêt le plus tendre, 

Un toit à leur offrir, et mon sang à répandre. 

Comme on nous a trompés! Sire, je suis vaincu. 

Mais cette cour approche; adieu, j'ai trop vécu. 

Puisse encore, et voilà ma dernière espérance, 

Puisse un roi tel que vous, éprouvé dès l'enfance. 

Mûri dans les travaux et dans l'adversité, 

Purifier un jour ce trône ensanglanté ! 



sort. 



LE ROI DE NAVARRE. 



De la cour d'un tyran la probité s'exile, 
Et du crime honoré la vertu fuit l'asile. 



84 CHARLES IX. 

SCÈNE III. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE, LE ROI 
DE NAVARRE, LE CARDINAL DE LORRAINE, 
LE DUC DE GUISE, courtisans, gardes, pages 
avec des flambeaux. 

Le roi de France veut sortir en apercevant lo roi de Navarre ; 
la Reine-mère lui fait signe de rester. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Mon admiration doit enfin éclater, 

Sire, et je vous attends pour vous féliciter. 

Vous devenez des rois le plus parfait modèle ; 

Nul ne poussa si loin la prudence et le zèle; 

Nul n'exerça jamais ce courage pieux, 

Et ne sut massacrer son peuple au nom des cieux, 

LA REINE-MÈRE. 

Ce discours maintenant peut sembler téméraire ; 
Et ce qu'on a fait, prince, il a fallu le faire. 
Le roi vous devait-il compte de ses projets? 

LE ROI DE NAVARRE. 

Non : mais il est au moins comptable à ses sujets ; 
Il est comptable au ciel qui venge le parjure. 

LE CARDINAL. 

Penseriez-vous qu'au ciel on ait fait une injure ? 
Le culte sacrilège est bientôt aboli, 
Et l'honneur des autels à la fin rétabli. 
Pour Coligni, ce mot va vous blesser peut-être, 
Mais c'est la vérité : Coligni fut un traître. 

LE ROI DE NAVARRE. 

Lui? Coligni! 

LE DUC. 

Lui-même ; et son cœur dès longtemps 
Méditait.... 

LE ROI DE NAVARRE. 

Il est mort : n'êtes-vous pas contents ? 
Vous regorgez, cruels ! et votre bouche impie 



ACTE V, SCÈNE III. 85 

Ose encore attenter à l'éclat de sa vie ! 

Vous lui rendez justice : un nom si glorieux 

A mérité l'honneur de vous être odieux. 

Voilà donc les héros, les soutiens de la France ! 

Quelle exécrable joie ! ou quelle indifférence ! 

Quoi! je fais dans ce Louvre éclater mes douleurs, 

Sans trouver un Français qui réponde à mes pleurs ! 

LA REINE-MÈRE. 

D'un indigne regret si votre âme est atteinte, 
Du moins.... 

LE ROI DE NAVARRE. 

N'attendez plus de servile contrainte. 
Cet art, à nos Français si longtemps étranger, 
De flatter sa victime avant de l'égorger, 
Que ne le laissiez-vous au fond de l'Italie ! 
Cruelle ! ainsi par vous la France est avilie ! 
Ainsi vous flétrissez le nom de Médicis ! 
Vous renversez nos lois, vous perdez votre fils, 
Vous perdez tout l'état, reine et mère coupable. 
Consommez vos destins, monarque déplorable. 
Ah ! des devoirs d'un roi qui ne serait jaloux ? 
Rendre son peuple heureux est un bonheur si doux ! 
Et vous, de vos sujets destructeur inflexible, 
Roi d'un peuple vaillant, bon, généreux, sensible, 
Vous vous rendez l'effroi de ce peuple indigné, 
Et, sur le trône assis, vous n'avez point régné. 
D'un forfait sans exemple infortuné complice, 
Vous n'éviterez pas votre juste supplice : 
Il commence; et je vois dans vos yeux égarés, 
Le désespoir des cœurs en secret déchirés. 
Eh bien ! vous n'avez fait que la moitié du crime ; 
Je respire ; il vous reste encore une victime ; 
Prenez-la. Mais bientôt le ciel va vous punir. 
A tant d'infortunés le ciel va vous unir ; 
Votre front est marqué du sceau de sa colère : 
Un repentir tardif vous parle et vous éclaire ; 
Ce sentiment affreux, précipitant vos jours, 
Au sein des voluptés en corrompra le cours; 



86 CHARLES IX. 

Vous craindrez et la France, et vous-même, et la vie ; 

A Goligni mourant vous porterez envie; 

Le sommeil, ce seul bien qui reste aux malheureux, 

N'interrompra jamais vos ennuis douloureux; 

Pour de nouveaux tourments vous veillerez sans cesse ; 

Et quand la mort viendra frapper votre jeunesse, 

Vous chercherez partout des yeux consolateurs ; 

Et vous verrez, non plus vos indignes flatteurs, 

Mais de vos attentats l'épouvantable image, 

Mais votre lit de mort entouré de carnage, 

Vos sujets massacrés s'élevant contre vous, 

Le juge incorruptible enflammé de courroux, 

La France, applaudissant au trépas de son maître, 

A vos derniers soupirs commençant à renaître, 

Et votre nom royal à l'opprobre livré, 

Et l'éternel supplice aux méchants préparé. 

Vous gémirez alors : vos plaintes inutiles, 

Vos remords impuissants, vos souffrances stériles, 

Vengeront les Français et le ciel offensé ; 

Et vous rendrez le sang que vous avez versé. 



SCÈNE IV. 

LE ROI DE FRANGE, LA REINE-MÈRE, LE CAR- 
DINAL DE LORRAINE, LE DUC DE GUISE, 
courtisans, gardes, pages avec des flambeaux. 

LA REINE-MÈRE. 

Je ne prévoyais pas un tel excès d'audace. 
A la mort échappé, l'imprudent vous menace! 
Vous gémir! vous, mon fils! C'est à lui de trembler. 
La main qui l'a sauvé peut encor l'accabler. 

LE ROI DE FRANGE. 

Il a dit vrai. 

LA REINE-MÈRE. 

Comment ? 

LE ROI DE FRANCE. 

J'ai commis un grand crime. 



ACTE V, SCENE IV. 87 

LE CARDINAL. 

Un roi doit se venger du parti qui l'opprime. 

LE ROI DE FRANGE. 

Je ne suis plus un roi ; je suis un assassin. 

LA REINE-MÈRE. 

Ah! tout vous inspirait cet important dessein. 
Votre intérêt. 

LE CARDINAL. 

Le ciel. 

LE DUC. 

L'éclat de votre empire. 

LE ROI DE FRANCE. 

A me tromper encor leur perfidie aspire! 
Les attentats des rois ne sont pas impunis ; 
Cruels, à mes tourments soyez du moins unis. 
C'est vous qui me coûtez des larmes éternelles. 
Mes mains, vous le savez, n'étaient point criminelles; 
Sans crainte et sans remord je contemplais les cieux : 
Tout est changé pour moi; le jour m'est odieux. 
Où fuir, où me cacher dans l'horreur des ténèbres? 
nuit ! couvre-moi bien de tes voiles funèbres. 

LA REINE-MÈRE. 

Mon cher fils.... 

LÉ ROI DE FRANCE. 

En ces lieux qui vous a rassemblés? 
Attendez un moment ; ne marchez pas ; tremblez. 
Pour qui ces glaives nus ? quels sont vos adversaires? 
Vous courez immoler, qui? vos amis ! vos frères ! 
Arrêtez; je défends.... Mais que vois-je, inhumains? 
Quel meurtre abominable ensanglante vos mains ? 
Moi-même.... Ah! qu'ai -je fait? Cruel, ingrat, perfide, 
Parjure à mes serments, sacrilège, homicide, 
J'ai des plus vils tyrans réuni les forfaits, 
Et je suis tout couvert du sang de mes sujets. 
Ces lieux en sont baignés : sous ces portiques sombres, 
Des malheureux proscrits je vois errer les ombres : 



88 CHARLES IX. 

Une invisible main s'appesantit sur moi. 

Dieu ! quel spectre hideux redouble mon effroi ! 

C'est lui ; j'entends sa voix terrible et menaçante : 

Coligni.... Voyez- vous cette tête sanglante ? 

Loin de moi cette tête et ces flancs entr'ouverts ! 

Il me suit, il me presse, il m'entraîne aux enfers. 

Pardon, Dieu tout-puissant, Dieu qui venge les crimes; 

Toi, Coligni ; vous tous, vous trop chères victimes, 

Pardon : si vous étiez témoins de mes douleurs, 

A votre meurtrier vous donneriez des pleurs. 

Des cruels ont instruit ma bouche à l'imposture ; 

Leur voix a, dans mon âme, étouffé la nature; 

J'ai trahi la patrie, et l'honneur, et les lois : 

Le ciel, en me frappant, donne un exemple aux rois. 



FIN DE CHARLES IX. 



NOTES 



LA TRAGÉDIE DE CHARLES IX 



ACTE PREMIER. 



Ce palais retentit des chants de l'hyménéc. 

Le mariage du jeune roi de Navarre, alors âgé de 19 ans, avec 
Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, fut célébré au Louvre 
fort peu de temps avant le massacre de la Saint-Barthélemi. 

Maurevert a commis un crime mercenaire. 

Personne n'ignore que l'amiral de Coligni fut blessé d'un coup 
d'arquebuse, deux ou trois jours avant le massacre : le meurtrier 
se nommait Maurevel ou Maurevert. Il était attaché aux Guise ; 
et la part qu'ils avaient à cet assassinat ne peut raisonnablement 
être mise en doute. 

Dans le sang espagnol courons baigner nos mains. 

Philippe II, roi d'Espagne, fut lié toute sa vie avec la faction des 
Guise. Il fut l'âme et le soutien de la Ligue. L'amiral de Coligni, 
persuadé qu'on devait à ce monarque hypocrite et cruel une grande 
partie des malheurs de la France, ne négligea rien pour engager 
Charles IX à porter la guerre en Espagne et en Flandre. .Outre les 
raisons de vengeance, Coligni donnait des raisons politiques pour 
déterminer cette entreprise; il croyait qu'une guerre étrangère 
pourrait seule faire cesser la guerre civile en France. 

Et vous devez savoir que des plus vils complots 
Ils ont aussi, monsieur, soupçonné des héros. 

Le duc François de Guise fut assassiné par Poltrot, au siège 
d'Orléans, en 1563 ; la faction des Guise accusa l'amiral d'avoir 
commandé cet assassinat. 

cher prince ! ô mon fils ! cette douleur amère 
Ne pourra du tombeau rappeler votro mère. 

Jeanne d'Albret, reine de Navarre et mère de Henri IV, mourut 
à Paris le 9 de juin 1572. Les Protestants assuraient qu'elle avait 
été empoisonnée par un parfumeur florentin, nommé René : le poi- 



90 NOTES SUR LA TRAGÉDIE 

son fut, dit-on, communiqué à des gants de senteur, et le crime 
était ordonné par Catherine de Médicis. Au reste, ce fait n'est pas 
prouvé, et les historiens varient beaucoup sur le degré de certi- 
tude qu'il mérite. 

Trois fois les dés sanglants ont effrayé ma vue. 

Cette anecdote est très-connue. A la place de ce morceau, il y 
avait, aux premières représentations, un songe du roi de Navarre 
qui était fort accueilli : quelques critiques disaient pourtant que 
j'avais rendu le roi de Navarre trop superstitieux, et qu'un roi tel 
que Henri IV ne pourrait être frappé d'un songe. Si j'ai retranché 
le songe, ce n'est pas que je me sois rendu à cette critique; la su- 
perstition était dans ce temps l'esprit général, et il s'en faut bien que 
Henri IV en fût exempt. Lisez dans les mémoires de Sully ses 
longs pressentiments sur sa mort L'anecdote des gouttes de sang 
sur la table et sur les dés est infiniment plus superstitieuse qu'un 
songe. Mon unique intention, en faisant ce changement, a donc été 
de substituer une chose neuve, et fondée sur le témoignage des his- 
toriens, à un morceau d'invention dont les formes étaient déjà fort 
connues sur la scène française. 

Le poison terminant les jours de votre frère. 

Le parti catholique fit empoisonner, dit-on, par un valet de 
chambre, le cardinal de Chàtillon, frère de Coligni : ce prélat s'était 
réfugié à Londres; il mourut en 1571. 

Nos succès, nos revers, et les champs odieux 

Où Condé, ce grand homme, expira sous nos yeux. 

Le prince de Condé, oncle de Henri IV, fut tué en 1569 à la ba- 
taille de Jarnac, par Montesquiou, capitaine des gardes du duc 
d'Anjou. 

Que les lieux où jadis s'écoulait mon enfance, 
Avec un tel séjourent peu de ressemblance ! 

L'éducation fait les hommes presque autant que la nature. 
Henri IV, élevé au château de Coarasse en-Béarn, parmi des ro- 
chers et des montagnes, devint un grand prince, parce qu'il ne fut 
point gâté à plaisir ; il ne connut point dès son enfance la mollesse 
et la flatterie. S'il eût été accoutumé à vivre en fils de roi, il 
n'eût pas été si digne de régner. Lisez dans Péréfixe des détails 
sur son éducation agreste et vigoureuse. Les talents d'un institu- 
teur, quelque grands qu'ils soient, ne peuvent lutter avantageuse- 
ment contre des habitudes corruptrices. Qu'importent les leçons 
des Fénélon et des Condillac, s'ils sont obligés de parler à leur 
élève avec un profond respect ? si l'instituteur, homme fait, homme 
éclairé, doit s'humilier devant le prince dans l'âge de la faiblesse et 
de l'ignorance ? Tant que vous traiterez les enfants des rois comme 
s'ils étaient au-dessus des hommes, n'espérez pas qu'ils s'élèvent 
au niveau des hommes : ils vivront et mourront enfants. 



DE CHARLES IX. 91 



ACTE II. 

Flétrissant tout à coup le nom de connétable. 

Le connétable de Bourbon persécuté par la duchesse d'Angou- 
lême, mère de François I er , se vit contraint de chercher un asile à 
la cour de Charles-Quint dont il commanda les armées. La haine 
qui anima contre lui la duchesse d'Angoulôme ne venait, disent 
quelques historiens, que d'un amour dédaigné. Le connétable de 
Bourbon quitta la France en 1523; il gagna, l'année suivante, contre 
l'amiral de Bonnivet, la bataille de Rébec où Bayard fut tué ; et en 
1525, la célèbre bataille de Pavie, où l'amiral de Bonnivet fut tué, 
et François I er fait prisonnier. Il mourut en 1527, au siège de 
Rome. 

Deux fois le duc d'Anjou, confondant leurs desseins, 
Dans un sang criminel a pu tremper ses mains. 

Le duc d'Anjou, depuis Henri III, avait gagné deux batailles contre 
le parti calviniste ; celle de Jarnac et celle de Moncontour. 

Vous n'aimez que mon frère ; et je passe mes jours 
A l'entendre louer, à l'admirer toujours. 

Des quatre fils de Catherine de Médicis, Henri III fut celui qu'elle 
aima le plus ; Charles IX était jaloux de cette préférence, et de la 
gloire qu'il avait acquise avant de régner. 

Hélas ! ce prince aveugle, à lui-même contraire, 
Repoussait les conseils et le cœur de sa mère. 

François II, dans l'espace très-court de son règne, fut gouverné 
uniquement par le duc de Guise, et son frère le cardinal de Lor- 
raine. 

Nièce du grand Léon, fille des Médicis, 

c'est-à-dire, petite-nièce de Léon X, fille de Laurent de Médicis, 
duc d'Urbin, neveu de ce pontife célèbre. 

Avec Montmorenci je vis enfin s'éteindre 

Le nom des Triumvirs qui n'était plus à craindre. 

Le triumvirat était formé du duc de Guise, du connétable de 
Montmorency et du maréchal de Saint-André. Ce dernier mourut 
en 1562, à la bataille de Dreux ; le duc de Guise fut assassiné l'an- 
née suivante au siège d'Orléans ; le connétable de Montmorency fut 
tué, en 1567 à la bataille de Saint-Denis : il ne savait ni lire ni 
écrire. La mort de ces trois hommes renforça beaucoup le parti 
protestant, déjà très-fort depuis le massacre de Vassi, premier si- 
gnal des guerres civiles. Les grandes injustices révoltent. Ceux 
qu'on voulait opprimer deviennent plus grands. Après le massacre 
de Vassi, les calvinistes furent en état de livrer des batailles. La 



92 NOTES SUR LA TRAGÉDIE 

Saint-Barthélemi produisit la Ligue. Les protestants ne furent point 
détruits ; et ceux même qui avaient conseillé le crime, pour relever, 
disaient-ils, l'autorité royale prête à tomber en France, profitèrent 
de l'horreur universelle pour anéantir cette autorité. L'assassinat 
du duc de Guise, aux États de Blois, fit égorger Henri III et son 
illustre successeur. 

Carlos, avant le temps au tombeau descendu, 
Jette un cri douloureux qui n'est pas entendu : 
Le sang de votre sœur demande aussi vengeance. 

Isabelle de Valois, sœur de Charles IX, épousa Philippe II, roi 
d'Espagne. Elle avait été promise à don Carlos, et périt empoisonnée, 
dit-on, pour s'être montrée trop sensible à l'amour de ce jeune 
prince. Ils moururent tous les deux en 1568. 

Pensez-vous qu'il oublie, en faveur de la France, 
Et leurs communs aïeux, et leur double alliance ? 

L'empereur Maximilien II, et le roi d'Espagne Philippe II, étaient 
cousins germains. Maximilien avait épousé Marie d'Autriche, sœur 
de Philippe ; et Philippe, Marguerite d'Autriche, sœur de Maximi- 
ien. 

Au temps où Charles-Quint, lassé de sa grandeur, 
Nommant son fils monarque, et son frère empereur. 

En 1555, Charles-Quint abdiqua la couronne d'Espagne en faveur 
de Philippe II son fils, et, trois ans après, la couronne impériale 
en faveur de son frère Ferdinand I er , père de Maximilien IL Cette 
division de l'héritage de Charles-Quint changea l'équilibre de l'Eu- 
rope. C'est par cet événement que la France parvint, un demi- 
siêcle après, à prendre son rang de puissance dominante. 

Ah! si Rome oubliait qu'un roi... de votre nom, 
Réduisit Alexandre à demander pardon. 

Il est ici question de Charles VIII et d'Alexandre VI. L'entrée 
triomphante de Charles VIII dans la ville de Rome, est de 1495. 
Après avoir conquis presque toute l'Italie, il revint en France, 
épuisé d'hommes et d'argent. L'exemple de ce prince ne désabusa 
point Louis XII et François I er , ses successeurs, de cette chimé- 
rique conquête de l'Italie. Leurs succès ruinèrent la France, malgré 
l'économie de Louis XII, et la vénalité des charges établie sous 
François I er . Les finances de France, écrasées de jour en jour de- 
puis la mort de Louis XI, ne se relevèrent que sous le ministère 
de Sully. 

Il s'élève pour nou* aux champs de l'Amérique, 
De nouveaux intérêts, une autre politique. 

L'amiral de Coligni fut le premier qui envoya une colonie fran- 
çaise dans le nord de l'Amérique. La découverte de ce continent, 
et la découverte bien plus importante de l'imprimerie, ont changé 
la face de l'univers. La communication des idées est devenue si 



DE CHARLES IX. 93 

rapide, qu'on peut prédire avec assurance que la tyrannie et la su- 
perstition seront exilées du monde dans quelques siècles, et de 
l'Europe entière avant cent années. Cette pensée m'a toujours do- 
miné : c'est en songeant à ce commerce de pensées si continuel et 
si rapide, que je me suis écrié, dans un dithyrambe sur l'Assem- 
blée nationale : 

Le Russe et l'Ottoman, l'Afrique plus grossière, 
Presque tous les humains sous le joug abrutis, 

Au sein d'une antique poussière 

Baissent leurs fronts anéantis. 
Tout sera libre un jour : un jour la tyrannie, 
Sans appui, sans états, d#l'univers bannie, 
Ne verra plus le sang cimenter ses autels ; 

Et, des vertus mère féconde, 

La liberté, reine du monde, 
Va, sous d'égales lois, rassembler les mortels. 

Où donc est ce pouvoir grossi par tant de crimes ? 
Où donc est, diront-ils, ce monstre audacieux ? 

Ses pieds touchaient aux noirs abîmes ; 

Son front se perdait dans les cieux. 
Il osait commander : les peuples en silence, 
De ses décrets impurs adoraient l'insolence ; 
Le monde était aux fers : le monde est délivré; 

Et l'auteur de son esclavage, 

Vomi par l'infernal rivage, 
Dans le fond des enfers est à jamais rentré. 



ACTE III. 

x..Et que votre naissance 
Semblait d'un si haut rang vous ôter l'espérance. 

Le père du chancelier de l'Hôpital était médecin du connétable 
de Bourbon, et petit-fils d'un juif d'Avignon, si l'on en croit Va- 
rillas. 

Ah ! Suger, Olivier, de qui les noms vantés 
Seront de siècle en siècle à jamais répétés. 

Suger fut ministre ou sénéchal sous Louis VII ; Olivier fut chan- 
celier de France, sous Henri II. La vertu du chancelier Olivier est 
vantée souvent dans les épîtres du chancelier de l'Hôpital qui lui 
succéda immédiatement. 

La paix a de nos maux trois fois rompu le cours, 
Et toujours étouffés ils renaissent toujours. 

La première paix entre les protestants et les catholiques lut con- 
clue en 1363, très-peu de temps après l'assassinat du duc François de 
Guise ; la seconde fut conclue en 1568; elle est connue sous le nom 
de paix de Longjumeau. La troisième fut conclue en 1570 à Saint- 
Germain ; cette troisième paix ne fut proposée, de la part de Cathe- 
rine de Médicis, que pour attirer à Paris les chefs du parti protes- 
tant. 



9i NOTES SUR LA TRAGÉDIE 

Comment déterminer les bornes des pensées? 

Des philosophes ont demandé longtemps la tolérance religieuse ; 
mais ce mot de tolérance est très- déplacé, quand il s'agit d'opi- 
nions métaphysiques. Dans un pays libre, on doit avoir la liberté la 
plus illimitée de manifester ses opinions, sauf à être puni, d'après 
la loi, si les opinions manifestées ont pu nuire à la société : mais, 
en fait d'opinion, la calomnie seule est nuisible, la calomnie seule 
est punissable; tout le reste doit être indifférent. 

La liberté religieuse n'est encore établie sur la terre que dans 
quelques provinces de l'Amérique septentrionale ; et ces provinces 
sont encore le seul pays, jusqu'à ce jour, où les hommes aient joui 
d'une véritable liberté. 

Dix ans déjà passés, un édit important 
• Permit dans mes États le culte protestant. 

Cet édit est de 1562. 

Ils doivent leurs États à l'un de vos ancêtres. 

Pépin, fils de Charles Martel, étant devenu roi des Français, donna 
l'exarcat de Ravenne au pape Etienne III, pour en jouir à perpé- 
tuité, lui et ses successeurs. Son fils Charlemagne confirma cette 
donation sous le pontificat d'Adrien I ; les papes étaient alors vas- 
saux des rois de France. Telle est l'origine de ces longues guerres 
de l'empire et du sacerdoce, qui ont désolé si longtemps l'Italie et 
l'Allemagne. De là vinrent tous les malheurs de la célèbre maison 
de Souabe, qui descendait de Charlemagne. 

Jean sans Terre quittant, reprenant la couronne. 

Jean-sans-Terre, roi des Anglais, fut excommunié par le pape 
Innocent III. Ce pontife accorda l'investiture du royaume d'Angle- 
terre au dauphin Louis, fils de Philippe- Auguste ; mais le faible 
Jean-sans-Terre, ayant mis son empire sous la protection du pape, 
et s'étant déclaré vassal du saint-siége, le pontife équitable retira 
son excommunication. Le roi de France fut excommunié à son tour, 
aussi bien que son fils, qui, malgré les défenses de la cour de Rome, 
avait passé la mer pour se mettre en possession du royaume d'An- 
gleterre. L'infortuné Jean mourut bientôt, consumé de chagrins; son 
fils Henri III lui succéda. Le dauphin repassa en France, après 
avoir été roi des Anglais durant une année : à son retour, il fut 
contraint de se soumettre à la pénitence qui lui fut imposée par le 
souverain pontife ; ses chapelains allèrent à Rome demander par- 
don pour lui, et ce pardon lui fut accordé, à condition qu'il donne- 
rait, deux ans de suite, au saint-siége, la dime de ses revenus. 

Sept empereurs chassés do l'Église et du trône. 

Les sept empereurs dont il s'agit, sont Henri IV, Henri V, Fré- 
déric I surnommé barbe-rousses Philippe le régent, Othon IV, 



DE CHARLES IX. 95 

Frédéric II, Conrad IV. Les lecteurs seront bien aises peut-être de 
jeter un coup-d'œil rapide sur cette foule d'attentats des souverains 
pontifes. 

L'empereur Henri IV est excommunié par Grégoire VII. par Vic- 
tor III, par Urbain II, principal auteur des croisades, et par Pas- 
cal II. Soutenu et conseillé par la cour de Rome, le fils de ce grand 
et malheureux empereur se fait élire à la place de son père vivant ; 
Henri IV demande grâce à ce fils coupable, et meurt à Liège en ap- 
pelant sur lui les vengeances du ciel. Henri V fit déterrer le corps 
de son père qui était mort rebelle au Saint-Siège, et chargé des 
excommunications des quatre souverains pontifes. 

Henri V, une fois affermi sur le trône impérial, change de dispo- 
sitions envers la cour de Rome. Il est excommunié par Pascal II, 
par Gélase II, et par Calixte IL 

Le duc de Saxe, Lothaire, élu empereur après la mort d'Henri V, 
conserve la paix avec la cour de Rome, à force de complaisance, 
ou plutôt de bassesse. Il fut, dit-on, le premier empereur qui baisa 
les pieds du pape. Le Vatican érigea dès lors en usage inviolable, 
cette humiliante cérémonie. Pour s'y soustraire, Conrad III, son 
successeur, n'alla point se faire couronner en Italie. 

Frédéric I er , successeur et neveu de Conrad III, et si célèbre 
sous le nom de Frédéric barbe-rousse, baise les pieds d'Adrien IV, 
et conduit sa mule dans Rome ; il est excommunié par Alexandre III; 
il crée deux anti-papes, et après vingt ans de victoire, il finit par 
faire la paix avec ce même Alexandre III : cette paix fut conclue à 
Venise ; Frédéric baisa les pieds de son ennemi, et conduisit sa 
mule dans la place de Saint-Marc. 

Henri VI, étant devenu empereur, après la mort de Frédéric I, 
son père, ménage constamment les souverains pontifes pour oppri- 
mer le reste de l'Italie sans obstacle. Il fut injuste, avide et cruel, 
mais il ne fut point excommunié. 

Philippe I est excommunié par Innocent III , pour s'être dit 
empereur sans la permission du pape : Innocent III lui propose de 
lever l'excommunication, s'il veut donner sa sœur en mariage au 
neveu du souverain-pontife; Innocent III demande aussi, pour la 
dot de cette princesse, plusieurs provinces de l'Italie ; la propo- 
sition n'est pas acceptée. 

Le même Innocent III excommunie Othon IV qu'il avait long- 
temps soutenu sous le règne de Philippe I. 

Grégoire IX, frère d'Innocent III, excommunie Frédéric II, suc- 
cesseur d'Othon IV et petit-fils de Barberousse, qu'il égalait par le 
courage et l'ambition. Durant toute sa vie, Frédéric II ne cessa de 
combattre et de négocier, pour établir en Italie le siège de l'Em- 
pire : aussi nul empereur ne fut plus odieux au Vatican. Céles- 
tin IV et Innocent IV l'excommunièrent, comme avait fait Gré- 
goire IX. La cour de Rome attribua le livre de tribus impostori- 
bus, à son chancelier Desvignes. 

Conrad IV hérita de l'excommunication lancée contre son pèro, 



96 NOTES SUR LA TRAGEDIE 

de la haine du Saint-Siège et des malheurs qui poursuivaient sa 
maison, depuis plus de deux siècles. Les factions guelfes et gibe- 
lines déchirèrent l'Italie pendant son règne, comme durant les règnes 
de ses prédécesseurs. Il mourut empoisonné, dit-on, par Mainfroi, 
bâtard de Frédéric II, et chef d'un parti considérable qui lui donna 
le trône de Naples et de Sicile. 

Voyez Charles d'Anjou, le fils des rois de France. 

Ce fougueux pape Innocent IV, après avoir déposé Frédéric II 
dans le concile de Lyon, après avoir prêché une croisade contre 
Conrad IV, et une autre contre Mainfroi, proposa le royaume de 
Naples au comte d'Anjou, frère de Louis IX, roi de France. Trois 
successeurs d'Innocent IV firent les mêmes offres au comte d'An- 
jou qui résolut enfin de les accepter. Il se rendit maître de Naples 
et de la Sicile; le jeune Conradin fut défait en bataille rangée; 
Charles d'Anjou eut la barbarie de lui faire trancher la tête, ainsi 
qu'à son cousin le duc d'Autriche ; il eut la barbarie plus grande de 
revêtir cet assassinat des formes de la justice ; ces deux jeunes 
princes furent condamnés par un jugement juridique ; ce jugement 
fut exécuté en 1268. Quinze ans après, les vêpres siciliennes ven- 
gèrent la mort de ces innocentes victimes. 

C'est ainsi qu'au milieu des bûchers de Constance, 
Le schisme d'un moment puisa quelque importance. 

Le Concile de Constance fut convoqué en 1414 par le pape 
Jean XXIII; on y condamna les opinions de Wiclef et de Jean Huss ; 
l'année suivante, le concile fut terminé par le supplice de Jean Huss 
et de son disciple Jérôme de Prague. Jean Huss avait un sauf-con- 
duit de l'empereur Sigismond. Ces deux hérésiarques furent brûlés 
avec beaucoup de cérémonie, en présence du pape, de l'empereur et 
des pères du concile, pour l'édification des fidèles. Ces meurtres oc- 
casionnèrent en Allemagne une guerre longue et cruelle, vulgaire- 
ment appelée guerre des Hussites. Martin Luther, dans le même 
siècle, renouvela, avec un succès prodigieux, les opinions de Wiclef 
et de Jean Huss. 



Citoyen de la France, et sujet sous cinq rois, 
Sous votre frère et vous ministre de ses lois. 



Il était né en 1505; par conséquent il avait vu Louis XII, Fran- 
çois I, Henri II, François II et Charles IX. Le cardinal de Lorraine, 
qui fut longtemps son protecteur, le fit nommer chancelier sous 
François II. 

ACTE IV, 

La France, dont jadis il mérita l'estime, 
L'accuse de pencher en secret pour Calvin. 

Le chancelier de l'Hôpital défendit la cause des protestants au 



DE CHARLES IX. 97 

colloque de Poissi, en 1561 ; et l'année suivante, à l'assemblée de 
Saint- Germain. Le discours qu'il prononça au colloque de Poissi, 
fut censuré par la Sorbonne. Cette chaleur qu'il mit à défendre un 
tiers des Français, fut attribuée par la multitude à son penchant 
pour les opinions nouvelles : de là, le proverbe populaire, gar- 
dons-nous de la messe du Chancelier. 

J'ai fait serment partout que le chef des rebelles, 
Pour d'utiles forfaits renonçant aux combats, 
De Charle et de moi-même a juré le trépas. 

Simon le Mai, accompagné de plusieurs assassins, voulut atten- 
ter, en 1566, à la vie de Charles IX, de Catherine de Médicis et 
du duc d'Anjou ; les meurtriers tentèrent ces assassinats sous 
l'hôtel-de- ville, un soir que la famille royale, après souper, retour- 
nait du Louvre à Saint- Maur, maison de plaisance de Charles IX. 
La faction des Guise prétendit que l'amiral de Coligni était le 
premier auteur de ce crime, comme elle avait assuré, en 1563, 
qu'il avait déterminé Poltrot à tuer le duc François de Gujse. 

...Le roi l'avait promis. 

Trois heures après l'exécution du crime de Maurevert, Charles IX 
alla voir l'amiral de Coligni, et lui promit de rechercher et de faire 
punir les auteurs du complot : c'était le 22 août 1572 ; il le fit 
égorger deux jours après. 

Toujours les protestants ont été vos victimes : 
(l'est vous qui réclamiez, pour soumettre les cœurs, 
Le secours des bourreaux et des inquisiteurs : • 
C'est vous qui menaciez du plus honteux supplice, 
De malheureux sujets qui demandaient justice ; 
Vous, enrichi des pleurs et du sang des Français, 
Comblé tout à la fois de biens et de forfaits. 

Le cardinal de Lorraine avait neuf évôchés ou archevêchés, et 
autant d'abbayes : au concile de Trente, il s'opposa fortement à 
l'établissement du divorce en France ; mais, en récompense, il 
proposa pour ce royaume l'établissement de l'inquisition. Dès ce 
moment, il avait conçu le dessein de perdre l'amiral, et tous les 
chefs des protestants. Ecoutons Pasquier, cité par Bayle, article 
du cardinal de Lorraine. Parce que les ministres, dit-il, ga- 
gnaient auparavant le peuple par prêches et exhortations ; 
aussi, M. le cardinal de Lorraine a voulu faire le semblable 
entre nous. Il a premièrement prêché en V église Nôtre-Dame, 
oui d'une incrédibile affluence d'auditeurs : et depuis, en 
l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, toutes les fériés et octa- 
ves de la Fête-Dieu, par entre-suites de journées, lui prê- 
chant un jour, et le lendemain le minime dont je vous ai 
ci-dessus écrit; admonestant, sur toute chose, le peuple, qu'il 
fallait plutôt mourir et se laisser épuiser jusqu'à la dernière 
goutte de sang, que de permettre, contre l'honneur de Dieu 
et de son église, qu'autre religion eût cours en France, que 

6 



98 NOTES SUR LA TRAGEDIE DE CHARLES IX. 

celle que nos ancêtres avaient si étroitement et si religieuse- 
ment observée. Ce m'a été chose aussi nouvelle de voir prêcher 
un cardinal, comme peu auparavant un ministre : il a excité 
grandement le peuple aux armes. Bayle termine cet article par 
une invective éloquente contre le cardinal de Lorraine, dont les 
mœurs étaient aussi peu évangéliques que le caractère. Cette éner- 
gique sortie trouvera sa place ici ; et peut-être l'autorité de Bayle 
en imposera à quelques gens qui, ne connaissant pas mieux l'his- 
toire que la poésie dramatique, m'ont reproché d'avoir représenté 
ce cardinal bénissant à Paris le glaive des assassins. Il était à 
Rome, sans doute ; mais, de Rome, il dirigeait les meurtres qu'il 
avait conseillés ; mais il donna mille écus d'or au courrier qui lui 
apporta la nouvelle du massacre. « C'était un grand cardinal, qui 
« ne s'exposait à rien, en allumant par tous les coins du royaume 
« la guerre civile : il était assuré de suivre toujours la cour, à 
or l'abri de tout danger et de toute peine, et que, pendant que les 
« provinces seraient un théâtre de carnage, il continuerait à se 
« vautrer dans les voluptés ; que son luxe, sa pompe, sa bonne 
« chère, ses amourettes ne souffriraient point d'interruption. C'est 
« là un sujet de scandale, qui doit augmenter prodigieusement 
« l'horreur que fait aux âmes véritablement chrétiennes, un prédi- 
« cateur boute-feu, cornet de guerre, et de supplices, et de tue- 
« ries, homme qui, à proprement parler, n'est point de la religion 
« de J.-C. mais de celle de Saturne, et qui, dans le fond, pratique 
« ce que les prêtres de Carthage pratiquaient anciennement en 
i l'honneur de ce faux dieu ; ils lui immolaient des hommes, et 
« s'imaginaient que sa religion demandait de telles victimes ». 

Voyez ci-après, la Lettre aux auteurs de la Chronique de 
Paris, sur un article du Mercure. 



ACTE V. 

Pardon, Dieu lout puissant, Dieu qui venge les crimes. 

Quelques historiens ont révoqué en doute les remords de 
Charles IX ; mais je crois que, d'après son caractère, il est impos- 
sible qu'il n'en ait pas éprouvé. Mahomet, Henri VIII, Cromwell, 
sont des scélérats sans remords : mais l'irrésolution avant le crime 
annonce nécessairement le repentir après l'exécution du crime. 



FIN' DES NOTES. 



DISCOURS 

PRONONCÉ 

DEVANT MM. LES REPRÉSENTANTS 

DE LA COMMUNE 

Le vingt- trois aoiït 1789 



Messieurs , 

Je suis l'auteur de la tragédie de Charles IX, que le publie a 
bien voulu demander. Je viens vous l'apporter. Je ne me dessai- 
sirai point de mon manuscrit ; mais je suis prôt^ à lire la pièce 
devant les personnes qu'il vous plaira de nommer pour en prendre 
connaissance ; ou bien, si vous l'aimez mieux, l'un de vous, Mes- 
sieurs, la lira devant les arbitres, pourvu que je sois présent à la 
lecture. 

Quelques membres du public ont désiré que cette tragédie, avant 
d'être représentée, fût soumise à votre examen. La confiance que 
vous avez méritée peut justifier, jusqu'à un certain point, cette 
censure provisoire, et vos avis sont faits pour m'éclairer. Mais je 
parle devant des citoyens aussi instruits que vertueux : je dois 
leur parler en citoyen. Le peuple français veut être libre, et vous 
avouerez qu'il en est digne. Tout homme libre doit publier sa pensée 
de quelque manière que ce soit, comme il doit pouvoir subir la peine 
prononcée par la loi, s'il est condamné par la loi. Les citoyens ne 
doivent être soumis qu'aux lois, et l'opinion d'un seul homme ou 
de plusieurs hommes n'est point une loi. Il n'est pas question de 
changer de censeurs ; il est question d'abolir la censure. Toute 
espèce de censure est une atteinte au droit des hommes : et 
qu'importe le nom, quand la chose est exactement la même? 

Vainement voudrait-on établir une différence entre la presse et 
le théâtre. Une pièce de théâtre est un moyen de publier sa pen- 
sée. Tout homme libre, je le répète, doit pouvoir publier sa pen- 
sée, dès qu'il se rend responsable. Quand un principe est évident, 
tous les résultats nécessaires ne peuvent être contestés. Or, ce 
n'est point parmi des hommes aussi éclairés que vous, qu'un pa- 
reil principe trouvera des contradicteurs. 

Si, du principe général, nous descendons au cas particulier dont 
il s'agit en ce moment, je vous dirai, Messieurs, que ne connais- 
sant point la tragédie de Charles IX, vous pourriez vous en former 
une idée fausse. On vous aura dit, peut-être, que cette tragédie 
serait très -dangereuse dans les circonstances actuelles. S'il est 
dangereux de faire détester le fanatisme et la tyrannie ; s'il est 



100 DISCOURS PRONONCE DEVANT LA COMMUNE. 

dangereux de faire aimer la vertu, les lois, la liberté, la tolérance, 
permettez-moi de me vanter ici qu'il est peu d'ouvrages aussi 
dangereux que Charles IX. 

En peignant la rage des guerres civiles, cette pièce n'en peut 
inspirer que l'horreur. En peignant un roi perfide, sanguinaire et 
bourreau de son peuple, elle doit faire aimer, plus que jamais, le 
gouvernement d'un monarque dont la franchise et la bonté sont 
connues ; d'un monarque, second père du peuple, et restaurateur 
de la liberté française ; d'un monarque, digne héritier de ce 
Henri IV, dont j'ai voulu présenter la jeunesse à l'amour d'une na- 
tion généreuse, et devenue libre. 

Quant aux allusions, car il faut trancher le mot ; quant aux allu- 
sions prétendues que pourrait offrir l'ouvrage, après celle de Henri IV, 
je n'en connais qu'une possible, et je la crois inévitable. En écou- 
tant le Chancelier de l'Hôpital, le public croira, sans doute, écouter 
ce grand ministre, né, comme lui, dans le corps du peuple, qu'on 
avait osé nommer le tiers-état ; rappelé, comme lui, au ministère 
dans les circonstances les plus difficiles ; comme lui, écrivain 
philosophe ; comme lui, réunissant les vertus d'un sage, et les 
talents d'un homme d'état. 

Ces allusions, je ne les ai point cherchées; le temps les a ren- 
dues naturelles. J'ai composé mon ouvrage quand elles n'existaient 
pas encore, quand la' France regrettait cet excellent administrateur, 
quand la révolution qui s'opère ne pouvait pas même être devinée. 
Ceux qui me connaissent, ne me soupçonneront pas de flatterie. Je 
ne demande, je n'attends, je ne veux rien qu'une seule chose, 
l'exercice légitime de mes droits d'homme et de citoyen. Dans ces 
droits est compris celui de publier ma pensée, sans être assujetti à 
aucune censure, et celui de n'être soumis qu'aux lois établies par 
les Représentants de la Nation. 

Peut-être, Messieurs, dans un moment où aucun pouvoir n'est 
fixé d'une manière irrévocable ; peut-être le nouveau tribunal, 
qu'une partie du public m'a indiqué, doit paraître nécessaire à la 
tranquillité de cette capitale. Mais je dois vous dire, Messieurs, 
qu'après l'établissement des lois ce serait une injustice inutile, et 
que toute espèce de censure est une vexation. Je publierai mon 
discours, pour faire savoir comment je me soumets à l'examen 
qu'on a désiré. La lecture de la tragédie de Charles IX vous prou- 
vera ce que j'ai avancé ; et, comme il n'est pas ici question de 
talents, je suis convaincu que vous y trouverez les intentions d'un 
bon citoyen, seul titre dont je sois jaloux. Si, par un malheur que 
j'aime à croire impossible, vous jugiez la représentation d'une telle 
pièce dangereuse en ce moment, j'ose vous prier, Messieurs, de 
vouloir bien publier vos motifs, afin que je puisse y répondre pu- 
bliquement. Je vous respecte beaucoup, Messieurs ; mais je res- 
pecte encore plus la justice et la vérité. Votre estime me sera bien 
chère ; mais celle du public, que vous représentez, m'est encore 
plus précieuse. 



ADRESSE 

/ 

AUX 

SOIXANTE DISTRICTS DE PARIS 



Messieurs, 

Si je n'y étais forcé, je ne me permettrais pas de vous demander 
un moment de l'attention que vous consacrez à la chose publique. 
Mais j'apprends que dans quelques districts, plusieurs personnes ont 
parlé de la tragédie de Charles IX, comme d'un ouvrage dangereux. 
Un ouvrage ne peut être dangereux que de trois manières : s'il est 
calomnieux, s'il est contraire aux mœurs, s'il est contraire à la mo- 
rale. Mon ouvrage est-il dans un des cas énoncés? il est perni- 
cieux, sans doute. N'y est-il pas? toute personne qui l'accuse, so 
rend coupable de calomnie. 

Il y a quinze mois, Messieurs, que la tragédie de Charles IX a 
été reçue à la comédie française. Il y a deux mois que le public l'a 
demandée ; il a désiré que messieurs les Représentants de la Com- 
mune en prissent connaissance. Messieurs les Représentants de la 
Commune ont nommé des commissaires pour l'examiner et les com- 
missaires ont jugé que la pièce ne pouvait être défendue. Elle était 
calomniée dès -lors par les ennemis du peuple; par ceux qui vou- 
draient maintenir en France les préjugés, le fanatisme et la tyran- 
nie ; par ceux qui jadis avaient diffamé Tartuffe et Mahomet. Je ne 
veux établir sans doute aucune comparaison de mérite entre Char - 
les IX et ces deux pièces admirables ; il n'est ici question que de 
moralité. 

Quelques gens ont osé dire que j'avais retracé le crime de la 
nation. Ce n'est plus me calomnier, c'est calomnier la nation entière. 
Le crime que j'ai retracé dans ma pièce, et que M. de Voltaire 
avait peint avant moi dans le second chant de la Henriade, est le 
crime de Charles IX, de Catherine de Médicis, des Guise; mais 
nullement celui de la nation. Dans aucune pièce de théâtre, j'ose 
le dire, la nation française n'est aussi vantée que dans Charles IX; 
dans aucune, la cause du peuple et des lois n'est plus fortement 
défendue. Aucune ne fait haïr davantage la tyrannie, le fanatisme, 
le meurtre, les guerres civiles ; aucune ne fait aimer davantage la 
vertu, la liberté, la tolérance. S'il s'agissait d'une farce indécente et 
obscène, ou d'une pièce infectée d'adulation et de servitude, peut- 
être n'y aurait-il point de réclamations ; mais c'est l'ouvrage d'un 
homme libre. Il n'est fait ni pour des esclaves, ni pour des cour- 
tisanes ; il est fait pour une nation qui a conquis sa liberté, pour 

6. 



102 ADRESSE AUX SOIXANTE DISTRICTS DE PARIS. 

une nation gouvernée par un roi juste, confiant, généreux, digne 
d'elle, et qu'elle chérira toujours, par la même raison qu'elle détes- 
tera toujours la mémoire des Louis XI et des Charles IX. 

Voulez-vous bien, Messieurs, prendre acte de l'adresse que j'ai 
l'honneur de vous envoyer? Si l'ouvrage, une fois connu, se trouve 
calomnieux, ou contraire, aux mœurs, ou contraire à la morale, je 
me dévoue au mépris des gens de bien, comme j'aurai droit à 
leur estime si tout ce que j'affirme est la vérité. Si quelques per- 
sonnes jugeaient à propos de vous dénoncer l'ouvrage, soit avant, 
soit après sa représentation, je vous supplie, Messieurs, de les en- 
gager à publier leurs noms, afin que je puisse repousser ouver- 
tement leurs attaques, et les poursuivre, s'il en est besoin, comme 
calomniateurs. Vous approuverez la sensibilité d'un citoyen dont le 
patriotisme ne devrait pas être attaqué. Mon dévouement aux bons 
principes est connu de tous ceux qui ont entendu prononcer mon 
nom. Je supplie ceux dont je suis ignoré, de ne pas se laisser 
entraîner par les clabauderies des citoyens mal intentionnés. En 
composant un ouvrage de la nature de celui dont il s'agit, j'ai dû 
m'attendre à des cabales très -violentes; mais aussi j'ai dû m'at- 
tendre à trouver un appui dans tous les hommes qui ont une âme 
énergique et libre, c'est-à-dire, dans tous les vrais Français. 



DE LA 



LIBERTE DU THEATRE 

EN FRANCE 



I. Ceux qui pensent et qui savent exprimer leurs pensées, sont les 
plus redoutables ennemis de la tyrannie et du fanatisme, ces deux 
grands fléaux du monde. L'imprimerie doit détruire, à la longue, 
la foule innombrable des préjugés. Grâce à cette découverte, la 
plus importante de toutes, on ne verra plus l'esprit humain rétro- 
grader, et des siècles de barbarie succéder aux siècles de lumières. 
En vain ceux qui sont intéressés à tromper les peuples voudraient 
maintenant ralentir la communication des idées. La persécution 
contre les livres ne fait qu'irriter le génie : elle ne saurait empê- 
cher, ni même retarder les révolutions qui s'opéreront, de siècle 
en siècle, dans l'esprit général ; et les persécuteurs ne réussiront 
qu'à se rendre odieux, en troublant, il est vrai, le repos des écri- 
vains illustres, mais en augmentant leur célébrité. 

IL Cependant, lorsqu'un gouvernement s'efforce, quoique infruc- 
tueusement, de gêner, de quelque manière que ce soit, le commerce 
des pensées, on peut en conclure, sans hésiter, que la nation 
soumise à ce gouvernement ne connaît aucune liberté. Lorsque 
cette nation, lasse d'être avilie, veut ressaisir des droits impres- 
criptibles, elle doit commencer par secouer ces entraves ridicules 
qu'on donne à l'esprit des citoyens. Alors il devient permis de publier 
ses pensées, sous toutes les formes possibles. Il ne faut pas s'ima- 
giner qu'on pense librement chez une nation où le théâtre est 
encore soumis à des lois arbitraires, tandis que la presse est libre; 
et ce n'est pas à la fin du dix-huitième siècle, que des Français 
peuvent contester l'extrême importance du théâtre. 

III. Les mœurs d'une nation forment d'abord l'esprit de ses 
ouvrages dramatiques; bientôt ses ouvrages dramatiques forment 
son esprit. L'influence du théâtre sur les mœurs n'a pas besoin 
d'être prouvée, puisqu'elle est indispensable. L'amour-propre, 
mobile de toutes les actions humaines, principe des bonnes et 
mauvaises qualités chez tous les hommes, les rend peu disposés à 
profiter de l'instruction directe. Mais dans une belle pièce de théâ- 
tre, le plaisir amène le spectateur à l'instruction sans qu'il s'en 
aperçoive, ou qu'il y puisse résister. L'homme est essentiellement 
sensible. Le poète dramatique, en peignant les passions, dirige 



104 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE 

celles du spectateur. Un sourire qui nous échappe en écoutant une 
pièce comique, ou, dans l'éloquente tragédie, des pleurs que nous 
sentons couler de nos yeux, suffisent pour nous faire sentir une 
vérité, que l'auteur d'un traité de morale nous aurait longuement 
démontrée. Ajoutez que notre sensibilité, et même nos lumières, 
sont infiniment augmentées par celles de nos semblables qui nous 
environnent. Un livre dispersé dans les cabinets parvient à faire 
lentement une multitude d'impressions différentes, mais isolées, mais 
presque toujours exemptes d'enthousiasme. La sensation que fait 
éprouver à deux mille personnes rassemblées au théâtre français, 
la représentation d'un excellent ouvrage dramatique, est rapide, 
ardente, unanime. Elle se renouvelle vingt fois par an, dans toutes 
les villes de France, dans toutes les capitales de l'Europe; et quand 
l'ouvrage est imprimé, il unit à ce grand effet qui lui est particu- 
lier, le seul effet que peut produire un bon ouvrage d'un autre 
genre. 

IV. Un gouvernement équitable encouragerait tout ce qui peut 
corriger les mœurs publiques. Un gouvernement éclairé concevrait 
que, plus les hommes seront instruits, plus ils tendront à l'égalité 
politique, seule base solide d'une constitution. Un gouvernement 
ami des hommes, voudrait le bonheur de chaque citoyen, et l'éclat 
de la société entière. Mais le bonheur de chaque citoyeft dépend de 
l'égalité politique de tous les citoyens ; et plus chaque citoyen est 
heureux dans son intérieur, plus la société entière est puissante et 
respectable au-dehors. Tout dépend donc, pour une nation, de la 
masse de ses lumières. Le gouvernement est donc coupable envers 
une nation, quand il gêne la publication de la pensée en tout ce 
qui ne nuit point au droit des citoyens. Or, comme ce droit des 
citoyens est essentiellement égal pour tous, il est très-évident que 
les différentes manières de publier sa pensée, doivent être égale- 
ment libres. Il doit donc être permis de représenter ce qu'il est 
permis d'imprimer. Il ne peut être nuisible de faire réciter ce qu'il 
est utile d'écrire. 

V. Sous la régence d'Anne d'Autriche, et dans la jeunesse du roi 
Louis XIV, la nation française commençait à s'instruire en écou- 
tant, à son théâtre, les scènes admirables de Pierre Corneille, et les 
excellentes comédies de Molière. Ces deux poètes lui apprenaient à 
penser, tandis que ses plus éloquents prosateurs bornaient encore 
tout leur génie à défendre Jansénius, ou à flatter en chaire les" princes 
morts et les princes vivants. Mais quand on s'aperçut de cette route 
nouvelle que la raison se frayait en France, on résolut de la lui fermer. 
Plus nos poètes dramatiques avaient illustré la nation chez l'étranger, 
plus on sut les avilir; et plus leur art parut propre à former des 
hommes libres, plus on crut devoir rendre esclaves tous ceux qui 
le cultivaient. Ce n'est donc point assez d'avoir composé en France 
une pièce de théâtre; ce n'est point assez d'avoir à essuyer les 
intrigues, les cabales, les dégoûts sans nombre inséparables de la 
carrière dramatique; ce n'est point assez d'avoir à supporter les 



EN FRANCE. 105 

tracasseries les plus étranges, les rivalités les plus humiliantes: 
pour faire représenter une pièce, il faut monter d'échelon en éche- 
lon; de M. le censeur royal, à M. le lieutenant général de police; 
quelquefois à M. le ministre de Paris; quelquefois à M. le magis- 
trat de la librairie; quelquefois à M. le garde-des-sceaux : voilà 
pour la ville. Veut-on faire représenter sa pièce à la cour? c'est 
une autre échelle à monter. Il faut s'adresser à M. l'intendant des 
plaisirs dits menus; et de M. l'intendant des plaisirs dits menus, 
à M. le premier gentilhomme de la chambre en exercice. Tous ces 
messieurs ont leur coin de magistrature, leur droit d'inspection sur 
les pièces de théâtre, leur privilège; car où n'y en a-t-il pas en 
France? Il est bien vrai qu'une pièce peut être représentée à 
Paris et à la cour, quand il est avéré qu'elle ne contrarie aucune 
opinion particulière d'aucun des arbitres; mais on doit sentir, en 
récompense, que rien n'est moins possible, quand la pièce n'est 
pas tout-à-fait insignifiante. 

VI. On a établi des censeurs, agents subalternes du gouverne- 
ment, qui recherchent avec un soin scrupuleux, dans les pièces de 
théâtre, ce qui pourrait choquer la tyrannie et combattre les pré- 
jugés qu'il lui convient d'entretenir. Tout ce qui est dépourvu de 
sens est approuvé par ces Messieurs; les adulations basses et 
rampantes sont protégées; les farces même les plus indécentes 
sont représentées sans obstacle : les vérités fortes et hardies sont 
impitoyablement proscrites. La mission des censeurs est de faire 
la guerre à la raison, à la liberté; sans talents et sans génie, leur 
devoir est d'énerver le génie et les talents : ce sont des eunuques 
qui n'ont plus qu'un seul plaisir, celui de faire d'autres eunuques. 

VII. Du moins, si l'on connaissait des lois établies qu'il ne fût 
pas permis de transgresser; s'il y avait des bornes marquées, au- 
delà desquelles le génie ne pourrait plus avancer impunément; si 
l'on savait bien précisément jusqu'à quel point la raison est tolérée 
en France ; quelque circonscrit que fût le cercle des idées, en rou- 
gissant de l'avilissement où la nation est plongée, en gémissant sur 
la tyrannie qui nous environne, nous pourrions tenter de nous y 
soumettre. Mais tout est arbitraire; tout suit la volonté d'un garde- 
des-sceaux, d'un lieutenant-général de police, ou même d'un cen- 
seur. C'est du caractère particulier, c'est du degré de lumières, 
c'est du caprice de quelques hommes, que dépend la permission de 
représenter une pièce de théâtre. Crébillon déclarant à l'auteur de 
Mahomet qu'il lui est impossible d'approuver cette pièce, Crébillon 
suffit pour suspendre, pendant plusieurs années, la représentation 
du chef-d'œuvre. Il faut obtenir le suffrage d'un souverain pontife, 
moins scrupuleux parce qu'il était plus éclairé ; il faut contrebalancer 
le refus d'un rival timide et jaloux, en trouvant un censeur raison- 
nable; il faut vaincre la froide obstination d'un prêtre octogénaire, 
et de quelques autres ministres à peine capables de comprendre 
cette profonde tragédie. 

VIII. Quand la comédie de Tartuffe, écrite soixante ans aupara- 



106 DE LA LIBERTE DU THEATRE 

vant, fit marcher la nation vers la vérité, d'une manière aussi forte 
et plus directe, Molière déchiré, calomnié par la cabale des prêtres, 
Molière insulté en pleine église par Bourdaloue, Molière en insérant 
dans sa pièce un panégyrique de Louis XIV, sut intéresser l'orgueil 
de ce prince, et s'assurer de son appui. Ce despote, jeune alors, 
aidé d'un esprit droit et d'une forte volonté, donna, pour un mo- 
ment, au théâtre d'un peuple asservi, un peu de cette liberté qui 
caractérise le théâtre des nations gouvernées par elles-mêmes. Il 
aida Molière à triompher de ses ennemis, et cette admirable comé- 
die fut représentée. Elle ne l'aurait pas été, je pense, en des temps 
postérieurs au règne de Louis XIV ; elle éprouverait de grandes dif- 
ficultés dans ce moment-ci. Louis XIV, lui-même, n'aurait pas tou- 
jours été si favorable à Molière. Lorsque dans ses dernières années, 
affaibli par l'âge et par les chagrins, lassé d'une puissance arbitraire 
exercée pendant plus d'un demi -siècle, il traînait les restes de sa 
vie entre son confesseur jésuite, et sa maîtresse janséniste, il n'est 
pas probable qu'il eût pris plaisir à voir tourner en ridicule les char- 
latans de dévotion; et leurs cris auraient infailliblement étouffé, 
près du vieux monarque, les réclamations du philosophe. 

IX. Ainsi, tout variait en France sous le despotisme aristocra- 
tique dont nous voulons secouer le joug : ainsi la loi d'hier n'était 
plus celle d'aujourd'hui, et celle d'aujourd'hui se voyait le lende- 
main remplacée par une autre : ainsi le moindre ami du prince, un 
valet -de-chambre, une courtisane en faveur, la maîtresse d'un 
ministre ou d'un premier commis, persécutait insolemment la phi- 
losophie, ou la protégeait plus insolemment. On a vu Voltaire, lut- 
tant à chaque nouveau chef-d'œuvre contre la foule des envieux 
et des fanatiques, forcé de ménager des courtisans qu'il méprisait, 
déplorant la pusillanimité de ses concitoyens, disant la vérité par 
vocation, par besoin, par enthousiasme pour elle, se rétractant, se 
reniant lui-même pour échapper à la persécution ; admiré sans doute, 
mais dénigré, mais haï, mais enfermé deux fois dans les cachots de 
la Bastille, exilé, contraint de vivre éloigné de sa patrie, osant à 
peine venir expirer dans cette ville qui se glorifie de l'avoir vu 
naître, jouissant des honneurs d'un triomphe, et trouvant à peine 
un tombeau ; avant ce dernier opprobre, poursuivi pendant trente 
années, jusqu'au pied du Mont-Jura, par des mandements et des 
réquisitoires; flattant sans cesse et les flatteurs et les maîtresses 
du feu roi ; et laissant à la postérité, avec un exemple de force, 
un exemple de faiblesse qui déposera moins contre lui que contre 
son siècle, indigne encore, à bien des- égards, d'être éclairé par un 
si grand homme. 

X. Et que n'eût-il pas fait dans des circonstances plus heureuses ? 
quel essor n'eût pas pris son génie? quelle importance n'eût point 
acquise la tragédie dans notre siècle, si des obstacles puériles 
n'eussent point arrêté la marche de Voltaire? Il a parfaitement 
connu la majesté de ce beau genre de poésie. Dans Mérope et dans 
Oreste, il a transporté sur notre scène l'austère simplicité de la 



EN FRANCE. 107 

scène grecque. Dans Mahomet et dans Alzire, il a su déployer, avec 
une énergie jusque-là inconnue des Français, cet amour de l'hu- 
manité, cette haine du fanatisme, cette passion pour la tolérance, 
qui fait aimer ses beaux ouvrages autant qu'on les admire. Combien 
il aurait donné de plus grandes leçons, s'il n'eût pas été forcé d'af- 
faiblir ou de voiler ses intentions en présentant sur la scène des 
mœurs étrangères et des faits inventés ! Quelle carrière immense 
ce redoutable ennemi de la superstition aurait vu s'ouvrir devant 
ses pas, en jetant les'yeux sur l'histoire moderne! Là, tous les 
grands préjugés s'offrent à combattre. De quels traits de feu n'eût- 
il pas su peindre les usurpations et les fureurs du sacerdoce ; l'éta- 
blissement de l'inquisition ; les forfaits d'un Alexandre VI ; les 
guerres longues et sanglantes que le fanatisme allumait, tour-à- 
tour, dans tous les coins de l'Europe ; des millions d'hommes égor- 
gés pour des querelles théologiques; et; malgré tant d'atrocités, les 
peuples courbant toujours la tête sous un joug imbécile et cruel, 
que leur sang avait tant de fois rougi ! 

XI. Il n'aurait point, sans doute, (je suppose toujours des temps 
plus heureux,) il n'aurait point dégradé la tragédie nationale en la 
consacrant, comme a fait un homme médiocre, à des aventures sans 
importance, à des fanfaronnades militaires, à des flatteries serviles, 
flétrissantes pour l'auteur qui ose les risquer et pour l'auditoire 
qui peut les souffrir. Voltaire, poète, historien et philosophe, était 
vraiment digne de créer parmi nous une scène nationale. On peut 
lui reprocher d'avoir médiocrement aimé la liberté : on peut lui re- 
procher même d'avoir souvent déifié les tyrans et la tyrannie. Mais 
les grands hommes sont ceux qui ont moins de préjugés que le 
vulgaire. En faisant marcher l'esprit de son siècle. Voltaire dépen- 
dait lui-même de cet esprit; ou peut-être il a cru qu'il devait subir 
un joug pour qu'on lui permit d'en briser un autre. S'il avait vu 
autour de lui se former une puissance publique, il aurait écrit 
avec plus de hardiesse et de profondeur sur les matières poli- 
tiques. Dans les circonstances où nous sommes, l'autorité arbitraire 
n'aurait point eu d'adversaire plus intrépide. Il aurait compris que 
la tyrannie est mille fois plus dangereuse que le fanatisme. Le fa- 
natisme, sans la tyrannie, ne saurait avoir aucune puissance : avec 
de l'argent et des soldats, la tyrannie est toujours toute-puissante. 

XII. Échauffé, dès mon enfance, par les écrits des grands 
hommes, pénétré des vérités sublimes qu'ils ont exprimées avec 
tant d'énergie, passionné pour l'indépendance, et révolté contre 
toute espèce de tyrannie ; mais, par une suite de ce caractère, me 
sentant très-incapable de parvenir à la faveur, sous un gouverne- 
ment arbitraire, je m'étais livré de bonne heure à la philosophie et 
aux belles -lettres. J'avais compris que dans un état où l'intrigue 
dispose de toutes les places, un bon livre, c'est-à-dire un livfe 
utile, devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne 
veut point descendre à des démarches humiliantes. Entraîné vers la 
tragédie, non-seulement par un penchant irrésistible, mais par un 



108 DE LA LIBERTE DU THEATRE 

choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage 
ne peut avoir autant d'influence sur l'esprit public, j'avais conçu le 
projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de 
l'histoire moderne, et particulièrement de l'histoire nationale ; d'at- 
tacher à des passions, à des événements tragiques, un grand intérêt 
politique, un grand but moral. La tragédie est plus philosophique 
et plus instructive que l'histoire, écrivait jadis Aristote. J'avais cru 
qu'on pouvait rendre notre théâtre plus sévère encore que celui 
d'Athènes. J'avais cru qu'on pouvait chasser de la tragédie ce fatras 
d'idées mythologiques et de fables monstrueuses, toujours répétées 
dans les anciens poètes. J'avais cru enfin qu'en joignant à la gra- 
vité, à la profondeur des mœurs de Tacite, l'éloquence harmonieuse, 
noble et pathétique des vers de Sophocle, un talent supérieur au 
mien pourrait faire dire un jour à tous les gens raisonnables, ce 
qu'Aristote écrivait il y a près de trois mille ans. 

XIII. J'ai du moins saisi la seule gloire où il m'était permis 
d'aspirer, celle d'ouvrir la route, et de composer le premier une 
tragédie vraiment nationale. Je dis le premier, car tout le monde 
doit sentir que des romans en dialogue sur des faits très-peu im- 
portants, ou traités avec l'esprit de la servitude, ne sauraient s'ap- 
peler des tragédies nationales ; et les personnes un peu lettrées 
n'ignorent pas qu'on avait fait, il y a plus d'un siècle, des tentatives 
en ce genre. J'ai choisi, pour mon coup d'essai, le sujet, j'ose le 
dire, le plus tragique de l'histoire moderne, la saint-Barthelemi. 
Nul autre ne pouvait offrir, peut-être, une aussi forte peinture de la 
tyrannie jointe au fanatisme. J'ai tâché de représenter fidèlement 
le caractère irrésolu, timide et cruel du roi Charles IX, la politique 
sombre et perfide de Catherine de Médicis, l'orgueil et l'ambition 
du duc de Guise, ce même orgueil, cette même ambition masquée, 
dans le cardinal de Lorraine, d'un zèle hypocrite pour la religion 
catholique. J'ai opposé à cette cour de conspirateurs, la fière et 
intrépide loyauté de l'amiral de Coligni, la noble candeur de son 
élève le jeune roi de Navarre, depuis notre bon roi Henri IV, et le 
grand sens du chancelier de l'Hôpital, ce ministre ami des lois et 
de la tolérance. Que le public me permette de l'entretenir un mo- 
ment, non pas précisément de cet ouvrage qui n'a pas encore été 
soumis à son jugement, mais des difficultés qu'il a fait naître à 
plusieurs lectures, et des prétendus inconvénients que quelques 
gens ont trouvés à sa représentation. Mes lecteurs voudront bien 
remarquer qu'en répondant aux objections faites contre cette tragé- 
die, j'aurai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les 
tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées 
îvec cette liberté austère et impartiale, avec cette haine des abus, 
avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien 
philosophe. S'il se trouve, et certainement il s'en trouvera parmi 
ceux qui jetteront un coup-d'œil sur cet écrit ; s'il se trouve des 
personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrage ne serait pas 
moins utile qu'il serait intéressant pour la nation ; s'il se trouve, et 



EN FRANCE. 109 

certainement il s'en trouvera, des personnes étonnées de la puéri- 
lité des objections que je m'apprête à réfuter, je les prie d'observer 
que ces objections m'ont surpris plus qu'un autre ; et je les prie 
encore de vouloir bien se joindre à moi, d'unir, sur ce point, leur 
voix à la mienne, et d'employer, pour soutenir la raison, un peu 
du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font pro- 
fession de la combattre. 

XIV. Est-il possible de représenter, sur le théâtre, un roi de 
France tout à-la-fois homicide et parjure, un roi de France qui 
verse le sang de ses sujets? ne serait-ce pas au moins très-indé- 
cent ? Voilà la première objection. Que veut-elle dire ? A qui craint- 
on de manquer de respect ? sont-ce des courtisans de Charles IX 
qui parlent? Est-ce bien sous le règne d'un prince équitable, d'un 
prince qui a senti lui-même le besoin de limiter son pouvoir, qu'on 
peut trouver de l'indécence à faire justice d'un tyran, deux siècles 
après sa mort? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un 
Louis IX, un Louis XII, un Henri IV. Mais quand un roi de vingt- 
deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du 
monde fasse mention, celui d'un roi qui conspire contre son peuple, 
l'indécence est sans contredit à penser un seul moment qu'une na- 
tion, victime de sa rage, lui doit encore des égards, et qu'un citoyen 
de cette nation ne peut la venger après deux siècles écoulés, en 
livrant, sur le théâtre, la mémoire de ce monstre à l'exécration 
publique. 

XV. N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens 
sur le théâtre? n'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la religion, 
surtout si l'on fait parler ceux qui ont mérité la haine publique ? 
Telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots 
faisaient autrefois contre la comédie de Tartuffe. Ainsi les charla- 
tans, qui trompent les peuples, font toujours semblant de confondre 
la cause des hommes et la cause de Dieu. Mais leur fausse dialec- 
tique ne séduit plus personne. Non, sans doute, un ouvrage où le 
fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses 
véritables couleurs -, non sans doute, un ouvrage où la tolérance est 
prêchée sans cesse, ne saurait nuire à la religion, à moins que la 
religion ne soit essentiellement fanatique et prodigue du sang des 
hommes. Si cela était, ceux qui voudraient l'abolir seraient les bien- 
faiteurs de l'humanité. Mais cela n'est pas. Les jours sont venus 
où la religion s'épure, et s'identifie, pour ainsi dire, avec la morale* 
On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres ; 
et l'on sait qu'un ministre de Dieu peut être coupable. Le prêtre 
convaincu d'un crime est puni comme un autre homme ; et les pri- 
vilèges de l'église doivent être anéantis au théâtre comme ail- 
leurs, par la raison, maintenant connue, qu'un privilège est une 
chose absurde. 

XVI. On m'a fait une troisième objection, qui me serait bien plus 
sensible si elle n'était parfaitement ridicule, et peut-être Indigne de 
la réponse sérieuse que je vais y faire. « Vous voulez composer des 

7 



110 DE LA LIBERTE DU THEATRE 

et tragédies nationales ; et pour coup d'essai vous choisissez dans 
« l'histoire de France un fait qui est l'opprobre de la nation ; vous 
« voulez retracer à vos concitoyens une époque flétrissante pour 
« eux, et qui devrait être à jamais effacée du souvenir des hom- 
t mes. » Courtisans patriotes, vous croyez donc que le massacre 
de la Saint-Barthélemi est l'opprobre de la nation ! J'admets pour 
un moment cette proposition, que je vais bientôt vous nier. Vous 
ne pensez pas du moins qu'un crime exécuté en 1572 puisse flétrir 
la nation française en 1789. Quand les Danois assemblés par repré- 
sentants, en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée, 
certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les 
peuples qui avaient alors quelque idée du droit politique ; mais si 
les Danois aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes, et 
qu'il ne convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul, 
vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs ancêtres pèserait en- 
core sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que la gloire : 
l'un et l'autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que 
chez les individus ; et la honte des Danois en 1660, ne subsisterait 
plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois 
en 1660 ne saurait lier leur postérité, 

XVII. Il en est ainsi des Français. En supposant que le massacre 
de la saint-Barthélemi soit le crime de la nation, les Français de ce 
temps-là sont flétris, mais non ceux d'aujourd'hui, qui n'étaient pas 
nés encore. En vous accordant (ce qui n'est point mon avis) qu'un 
écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par res- 
pect pour sa nation, vous conviendrez du moins qu'il doit ce res- 
pect seulement à la génération qui existe , et qu'il ne doit que la 
vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et 
d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle, 
s'est beaucoup affaibli parmi nous ; mais quand il subsisterait dans 
toute sa force, quand il serait encore l'esprit général, quand les par- 
tisans effrénés du dogme auraient conservé sur la nation cette in- 
fluence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que 
de la tromper? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer? 
Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens, celui qui 
dans des écrits timides caresserait leurs préjugés, ou celui qui ris- 
querait de leur déplaire en disant tout haut des vérités énergiques? 
Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation, comme un véritable 
ami traite son ami ? N'est-ce pas servir son ami, que de le désabu- 
ser d'une erreur funeste ? et ne vaut-il pas mieux servir son ami 
que de le flatter. 

XVIII. Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du 
seizième siècle, je n'ai fait que ce que fait un historien ; vous voyez 
bien que j'ai tout au plus accusé la nation française du seizième 
siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois 
obéissance et respect ; vous voyez encore que si j'avais attaqué les 
erreurs de la nation française actuelle, bien loin de lui manquer de 
respect, j'aurais fait le devoir d'un bon citoyen : par conséquent il 



EN FRANCE. 111 

est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais, 
par surabondance de droit, je vous nie maintenant ce que j'ai pu 
vous accorder tout à l'heure. Le massacre de la Saint-Barthélemi 
n'est point le crime de la nation ; c'est le crime d'un de vos rois : 
et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie, malgré los_ 
maximes d'esclaves qu'on vous débite à vos théâtres, dans vos pré- 
tendues pièces nationales. C'est le crime de Charles IX, de sa mère, 
du duc de Guise, du cardinal de Lorraine ; c'est le crime du gouver- 
nement, comme la révocation de l'édit de Nantes, les massacres des 
Cévennes, et, pour ne pas faire une énumération trop longue, 
comme tous les malheurs qui ont affligé, durant quatorze siècles, 
cette grande et superbe nation, écrasée de règne en règne et de 
ministre en ministre, mais qui est fatiguée de la servitude, et qui 
sent enfin sa dignité. 

XIX. Il n'est pas vrai que ces événements désastreux doivent 
être effacés du souvenir des hommes ; cette pensée fausse n'est 
digne que d'un rhéteur pusillanime : ils doivent y vivre à jamais, au 
contraire, pour leur en inspirer sans cesse une nouvelle horreur, 
pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le 
germe est toujours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les 
fanatiques assurent qu'il n'y a plus de fanatisme ; les tyrans, qu'il 
n'y a plus de tyrannie; et la foule des gens à préjugés ne cesse de 
crier que les préjugés n'existent plus. Quand tous ces mensonges 
seraient autant de vérités, les tragédies d'un peuple libre, d'un peu- 
ple éclairé, devraient toujours avoir un but moral et politique ; et 
les principes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il 
faudrait toujours, à ne considérer môme que la perfection de l'art, 
représenter sur la scène ces grands événements tragiques, ces 
grandes époques de l'histoire, qui intéressent tous les citoyens ; et 
non plus ces intrigues amoureuses, qui n'intéressent que des 
femmes ; non plus ces passions si fades, éternel aliment de cent 
tragédies qui se répètent sans cesse, et qui se ressemblent toutes 
par la mollesse et l'absence d'idées. Poètes tragiques français, lisez, 
relisez Sophocle et Tacite ; connaissez bien le siècle où le sort vous 
a placés ; et songez, en observant le peuple nouveau qui vous en- 
vironne, qu'il est temps d'écrire pour des hommes, et que les en- 
fants ne sont plus. 

XX. Racine ! poète sublime et naïf dans Athalie, austère dans 
Britannicus, partout sensible et touchant, partout correct, élé- 
gant, harmonieux, loin de moi l'esprit des barbares qui méconnais- 
sent tes admirables beautés ! Certes, malgré tes défauts qui sont 
ceux de ton siècle, et que tes grands talents peut-être ont rendus 
plus contagieux, je vois et je révère en toi le génie le plus parfait 
qui ait illustré les arts de l'Europe. Mais fallait-il abaisser ce génie 
au rôle de complaisant de cour ? fallait-il ambitionner des succès 
aux petits appartements de Versailles, ou dans le couvent de Saint- 
Cyr ? fallait- il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allé- 
goriques, à retracer en vers excellents, mais peu tragiques, et en- 



112 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE 

core moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV et de la 
fille de Charles premier, ou les amours du vieux Louis XIV et de 
la veuve Scarron ? Homme fait pour éclairer la France, qu'impor- 
taient à la France Esther et Bérénice ? Ah ! si, au lieu d'écrire cette 
longue élégie royale, tu avais traité le grand sujet que j'ai tenté ; 
si tu avais employé ton temps et ton éloquence à donner à tes con- 
citoyens d'énergiques leçons de tolérance et de liberté, tu aurais 
servi ta nation qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus 
de talents que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV 
n'aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX; 
peut-être l'industrie des Français n'aurait pas enrichi l'étranger de 
notre ruine ; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé 
sur les échafauds du Languedoc, pour des opinions théolo- 
giques. 

XXI. Si je réclamais la liberté du théâtre dans l'auguste assem- 
blée des Représentants de la Nation, ou si j'étais sûr de n'avoir 
pour lecteurs que des hommes éclairés comme eux et soumis au 
seul empire de la raison, je n'invoquerais l'autorité d'aucune épo- 
que ni d'aucune nation ; je n'exposerais que des motifs tirés du 
droit légitime de publier sa pensée. Ce chapitre est donc spéciale- 
ment écrit pour ceux dont le jugement est moins exercé, qui exa- 
minent moins sévèrement les idées qu'ils ont adoptées, qui pren- 
nent souvent l'usage pour le droit et sont plus aisément persuadés 
par des exemples que convaincus par des raisonnements. Ministres, 
commis, censeurs royaux, agents ou partisans du despotisme, 
écoutez. Je ne vous parlerai point des Athéniens ; vous me diriez 
qu'ils vivaient au sein d'une démocratie : comme si le droit des 
hommes dépendait de la forme des gouvernements ! comme si le 
droit des hommes n'était pas le même dans Athènes et dans Paris, 
sous le trente-neuvième degré et sous le quarante-neuvième, à 
Tornéo et sous la ligne ! Mais laissons dans ce moment les peuples 
qui n'ont point oublié la dignité de l'homme. Je vous dirai qu'au 
commencement du seizième siècle, on représenta sur différents 
théâtres d'Italie, et même à Rome, devant le pape Léon X, la co- 
médie de la Mandragore, du célèbre Florentin Machiavel. Dans 
ce pajs superstitieux, on vit sans frémir, sur la scène, un religieux 
qui se joue de la confession, et qui est l'agent d'un adultère. Il faut 
voir, dans l'original, les conseils que frère Timothée donne à sa pé- 
nitente. Cette scène est admirable, j'ose le dire; elle est égale, en 
tout sens, à celle où Tartuffe veut séduire la femme de son bienfai- 
teur ; et, ce qui doit plus étonner, Machiavel a écrit sa comédie 
cent cinquante ans avant celle de Molière. Cette pièce n'est pas 
sans doute une école de bonnes mœurs ; mais son immoralité ne 
serait pas un titre d'exclusion, à Paris, où l'on représente journel- 
lement les farces de Montfleuri, de Dancourt, et de M. de Beaumar- 
chais. Rappelez-vous bien que la Mandragore fut composée au com- 
mencement du seizième siècle ; dans un pays où les monastères 
ont fourni tant de souverains pontifes ; dans les moments où la cour 



EN FRANCE. 113 

de Rome avait besoin d'exagérer le respect qu'on doit aux prêtres ; 
quand l'église était divisée par une foule d'hérésies ; quand Martin 
Luther ébranlait déjà le trône apostolique. Jetons maintenant un 
coup-d'œil sur le théâtre d'Angleterre. Shakespeare écrivait à la fin 
du même siècle. Voyez dans ses pièces nationales, les rois, les 
princes, les pairs du royaume, les prêtres, les prélats de l'église 
romaine, et ceux de l'église anglicane, introduits sur la scène, et 
pesés, pour ainsi dire, avec un esprit de liberté que le philosophe 
David Hume est loin d'avoir égalé dans son histoire. Croit- on que 
les Anglais fussent libres du temps de Shakespeare ? Ah ! de quelle 
liberté jouissait l'Angleterre avant la fuite de Jacques II ! Sous les 
règnes sanglants de Henri VIII et de ses filles, les lois se taisaient 
devant le monarque ; la crainte et la corruption enchaînaient les 
parlements ; et l'antique charte nationale, bien loin d'être réclamée 
par les Anglais, était presque ignorée d'eux. Agents ou partisans du 
despotisme, tel fut pourtant, sous le despotisme, le théâtre de 
l'Angleterre et de l'Italie. 

XXII. Je sais que depuis ce temps, et même depuis la révolu- 
tion de 1688, on a tenté d'abolir, en Angleterre, la liberté dont jouis- 
sait le théâtre. Je sais que Walpole est parvenu à consommer 
cette iniquité ministérielle. Grâce à cet Anglais lâche et vil, le 
théâtre est soumis dans son pays à des formes arbitraires. Par une 
suite nécessaire des mœurs anglaises, ces formes sont beaucoup 
moins vexatoires, beaucoup moins infâmes qu'en France; mais elles 
sont toujours arbitraires et par conséquent tyranniques. Si l'on ne 
savait combien les ministres Anglais ont de moyens de corrompre 
les membres du parlement, si l'on ne savait combien il leur est fa- 
cile de déterminer en leur faveur la pluralité des voix, il serait im- 
possible d'imaginer qu'une nation qui se croit libre et qui se vante 
de penser, jouisse de la liberté de la presse, sans jouir en même 
temps de la liberté du théâtre. Comment ne pas voir, en effet, que 
l'une et l'autre sont également fondées sur le droit qu'ont tous les 
hommes de publier leurs pensées? Cet avilissement du théâtre une 
fois consommé, nul homme d'un véritable génie n'est entré dans la 
carrière. Les tragédies des Anglais sont devenues froides, sans ces- 
ser d'être monstrueuses. C'est un non-sens perpétuel, aussi bien 
que leurs comédies, dont rien n'égale la licence, grâce à la censure 
des chanceliers, qui ne craignent que la raison. 

XXIII. Députés des communes de Franco, éloquents soutiens de 
l'assemblée nationale; et vous, nobles, qui avez protesté contre 
l'esprit de scission, et qui voulez être de la nation française; et 
vous, prêtres, qui ne dédaignez point le nom de citoyens français; 
c'est à vous maintenant que je m'adresse. Prêtres, ne soyez point 
effrayés par le sujet de cet ouvrage : ne soyez pas plus scrupuleux 
que le pape Léon X, qui n'a cessé d'encourager l'art dramatique ; 
que le cardinal de Richelieu, qui l'a cultivé lui-même; que le car- 
dinal Mazarin, qui a présidé à la naissance de l'opéra chez les 
Français; que le cardinal Bibiéna, qui a fait la première comédie 



114 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE 

régulière écrite chez les modernes ; que l'archevêque Trissino, à qui 
nous devons aussi le premier essai régulier dans l'art tragique. Le 
théâtre est comme la chaire, un moyen d'instruction publique : 
l'instruction publique est importante pour tous les citoyens. Prêtres 
qui siégez parmi les Représentants de la Nation, vous êtes citoyens, 
vous êtes envoyés dans cette assemblée pour y exercer des fonctions 
civiques, et non des fonctions sacerdotales. 

XXIV. Vous tous, législateurs élus par le Souverain, citoyens de 
toutes les professions ; vous tous que nous avons chargés de rendre 
à la France les droits qu'on avait usurpés sur elle, ces droits qui 
sont à tous les hommes, et qui ne sauraient dépendre ni des cli- 
mats, ni des époques, parcourez un moment cet écrit; vous sup- 
pléerez par vos lumières au peu d'étendue des miennes. Vous pen- 
serez ce que je n'ai peut-être pas su dire. Vous sentirez combien 
la liberté du théâtre est à désirer pour l'utilité publique. Cette rai- 
son devrait seule déterminer des citoyens, mais cette raison, déjà si 
forte, n'est ici que secondaire, puisqu'il est question d'une chose 
rigoureusement juste. Il faut poser des lois écrites, des lois coër- 
citives, des lois consenties par ceux qui représentent la Nation. Il 
faut que ces lois prononcent sur tous les cas. Dans un pays libre, 
tout ce qui n'est pas expressément défendu par les lois, est permis 
de droit. 

XXV. Mais, me dira-t-on, les Représentants de la Nation ne 
pourraient-ils pas autoriser la censure par une loi écrite, et par 
conséquent rendre légale l'autorité de tous ceux qui gênent la pu- 
blication de la pensée? Demandez-moi s'ils peuvent rendre le Des- 
potisme légal. Ne frémissez pas, vous m'aurez fait la même de- 
mande. Qu'est-ce que le despotisme? c'est l'autorité arbitraire. Si 
elle peut être juste en un seul cas, elle peut être juste dans tous. 
Mais elle est injuste par son essence. Du moment que vous admet- 
tez une seule partie de l'ordre public où l'opinion du magistrat fait 
la loi, vous violez le droit naturel, et le despotisme est en vigueur. 
Les magistrats sont les instruments de la puissance législative, et 
non pas ses dépositaires. Ils doivent obéir aveuglément aux lois 
écrites, comme l'automate de Vaucanson obéissait à des lois méca- 
niques. Malheur au pays où les magistrats sont législateurs! Ce pays 
est un pays d'esclaves ; et les magistrats sont législateurs partout 
où leur opinion particulière décide. Mais ne sentez- vous pas les in- 
convénients d'une liberté sans limites? Je les sens, et je veux des 
limites, puisque je veux des lois. Quand l'opinion des magistrats dé- 
cide, il n'y a point de limites. 11 n'y en a ni pour l'esclavage, ni 
pour la licence. N'avons-nous pas vu représenter sur nos théâtres 
les parades les plus indécentes et les plus insolents libelles? La re- 
présentation de Tartuffe, ce chef-d'œuvre de morale comique, n'a- 
t-elle pas été suspendue pendant plusieurs années, tandis que la 
Femme juge et partie ne souffrait aucune difficulté? Des hommes 
du premier mérite n'ont-ils pas été, de leur vivant, désignés avec 
outrage, et presque nommés sur le théâtre, tandis qu'on ne per- 



EN FRANCE. 115 

mettait pas d'y dénoncer, d'une manière vague et générale, les vexa- 
tions les plus tyranniques, et les abus les plus criants? 

XXVI. Mais, me diront encore ces hommes que la raison effraye 
toujours, pensez-vous qu'il soit possible d'établir des lois qui pro- 
noncent sur tous les cas? J'avoue que j'ai quelque peine à com- 
prendre cette objection. Quand on dit que des lois coërcitives doi- 
vent prononcer sur tous les cas, on entend sur tous les cas où il y 
a délit. Quant à moi, je ne saurais concevoir un délit, sans conce- 
voir aisément une loi qui prononce des peines contre ce délit. Mais 
des lois qui prononceraient sur tous les cas, ne seraient-elles pas au 
moins très -difficiles à poser en pareille matière? Cette objection me 
parait plus ridicule que l'autre, et c'est beaucoup dire. Sans doute 
elles seraient difficiles à poser; mais elles sont importantes; mais 
elles sont justes; mais il serait souverainement injuste de conserver 
des formes arbitraires. Qu'importe la difficulté ? Faut-il regarder les 
représentants de la nation française comme des enfants lâches et pa- 
resseux, qui n'aiment point l'esclavage ; mais qui pourtant demeu- 
rent esclaves, par la raison qu'il faudrait se donner trop de peine 
pour être libres? 

XXVII. Mais la liberté du théâtre n'intéresse que les gens de 
lettres. La proposition est fausse. Le théâtre, je l'ai dit, est un 
moyen d'instruction publique ; par conséquent, il intéresse la nation 
entière. Mais les seuls gens de lettres feront des réclamations sur 
ce point. Quand cela serait vrai, n'est-ce point à ceux qui sont lésés 
par une injustice, qu'il appartient de réclamer contre elle ? et fau- 
dra-t-il ne point écouter un homme qui crie à l'oppression ? faudra- 
t-il négliger ses plaintes, précisément parce qu'il est opprimé? 
Voilà sans doute une singulière logique. Eh! les gens de lettres 
n'ont-ils pas le droit de réclamer pour eux-mêmes, après avoir ré- 
clamé pour tant de monde? N'est-ce point un homme de lettres 
qui a demandé justice pour les Calas et pour Sirven ? Ne sont-ce 
point des gens de lettres qui ont tonné contre la superstition, contre 
le fanatisme, et contre nos lois criminelles, et contre les injustices 
des tribunaux, et contre les jugements par commission, et contre les 
lettres de cachet, et contre la corvée, et contre les déprédations du 
fisc, et contre tous les abus qui ont abâtardi les nations et dégradé 
l'espèce humaine? J'aime à voir des importants de Versailles, des 
valets grands seigneurs , bardés d'un cordon rouge ou bleu, s'ima- 
ginant avoir réfuté les raisons les plus évidentes, quand ils ont ré- 
pondu d'un air froid, qu'il n'est question, sur ce point, que des in- 
térêts des gens de lettres. Français ! si vous ne méritez plus ce 
nom de Welches qu'un grand homme vous donnait souvent, si vous 
voulez devenir une nation libre et raisonnable, rendez-en grâce à 
vos gens de lettres. L'orgueil et la faiblesse des monarques, la va- 
nité des princes, la bassesse des courtisans, les préjugés et l'ambi- 
tion du clergé, l'avarice, l'insolence et l'incapacité des ministres, les 
prétentions des corps toujours armés les uns contre les autres, 
voilà ce qui a réduit votre nation au néant politique, où elle s'est 



116 DE LA LIBERTÉ DU THEATRE 

vue plongée si longtemps. Vos gens de lettres l'ont retirée insensi- 
blement de l'abîme, On n'a rien oublié sans doute pour les rendre 
aussi souples, aussi rampants que le reste des sujets : on les a ef- 
frayés par la persécution, avilis par la protection : on les a écartés 
soigneusement de tous les emplois importants, presque toujours 
remplis par des fripons ou des imbéciles : on les a réunis dans des 
sociétés littéraires, pour les retenir plus aisément sous la verge du 
despotisme. L'ambition d'un homme de lettres était nécessairement 
bornée, en France, au fauteuil académique, à quelque misérable 
pension qu'il fallait mériter par la bassesse, à quelque place de 
censeur royal qu'il fallait remplir en espionnant, en interceptant la 
vérité. Tout au plus Voltaire et Racine ont-ils pu prétendre à des 
emplois subalternes de gentilhomme de la chambre, ou d'historio- 
graphe de France. Ce système d'avilissement était conforme à l'es- 
prit de la tyrannie. Il devait réussir; il a réussi. Cependant, comme 
il n'était pas possible que des hommes, plus éclairés que le reste 
de la nation, n'eussent pas des moments d'énergie, la raison a fait 
entendre, sur le théâtre et dans les livres, une voix timide, il est 
vrai, mais puissante ; car c'était la voix de la raison. Chaque jour, 
dans le cabinet des écrivains illustres, dans les tours de la Bastille 
ou de Vincenne, et même au sein des académies, la masse des idées 
s'est augmentée. Il s'est trouvé quelques hommes dans notre siècle 
qui ont uni la philosophie à l'éloquence ; ils ont écrit avec une noble 
hardiesse, qui sera surpassée par leurs successeurs. N'outragez 
donc plus vos gens de lettres ; ils vous ont fait presque autant de 
bien, que vos rois, vos ministres et votre clergé vous ont fait de 
mal. Apprenez que sans les gens de lettres, la France serait, en ce 
moment, au point où se trouve encore l'Espagne ; et si l'Espagne 
possédait aujourd'hui cinq ou six écrivains du premier ordre, appre- 
nez que dans cinquante ans, elle serait arrivée au point où se 
trouve aujourd'hui la France. 

XXVIII. Il est donc démontré que les gens de lettres Français 
ont des droits à la reconnaissance de la nation; mais cette recon- 
naissance doit se borner à une estime spéciale, et c'est ce qu'ils 
ont obtenu : car c'est la seule chose qu'on ne pouvait leur enlever. 
Et quel homme confondra jamais la considération passagère d'un 
ministre toujours flatté durant son ministère, avec la considération 
d'un Racine, d'un Fénelon, d'un Voltaire, ou d'un Montesquieu? 
Leur gloire grossit, pour ainsi dire, à mesure qu'elle s'éloigne; elle 
rajeunit de siècle en siècle. Les gens dé lettres, sans doute, et même 
ces grands hommes, n'ont pas droit d'attendre des lois une protec- 
tion particulière, que ne partagerait point le reste des citoyens. Des 
lois équitables ne connaissent point d'acception pour certaines classes 
de citoyens; mais elles ne connaissent pas non plus d'exception. 
Si cette locution, le premier, le dernier des citoyens, n'était pas 
une locution absurde, il serait vrai de dire que le dernier des ci- 
toyens doit jouir, dans la même étendue que le premier, des avan- 
tages de la constitution. Tous les deux doivent être également ré- 



EN FRANCE. . 117 

primés par les lois. Ce qui est juste, ce qui est injuste à l'égard 
d'un citoyen, est juste, est injuste à l'égard d'un autre. Il s'ensuit 
très -évidemment, qu'il n'est pas raisonnable d'interdire au théâtre 
la représentation d'un seul état de la société, s'il en est un dont la 
représentation soit permise. J'ose dire qu'il n'y a qu'une manière de 
répondre à ce raisonnement ; c'est d'employer encore le galimatias 
inintelligible des défensaurs de l'autorité arbitraire ; c'est de propo- 
ser, comme le modèle d'une bonne constitution ; ce monstrueux 
ordre de choses, où des gens en place ordonnaient, défendaient ce 
qu'ils voulaient, sans alléguer d'autre motif de leur volonté, que leur 
volonté ; où, dans leurs décisions, tous les agents subalternes de 
l'autorité copiaient, au moins pour le sens, la formule inhumaine et 
dérisoire qui termine les édits des rois de France : car tel est notre 
plaisir. 

XXIX. Nous touchons à l'époque la plus importante qui marque, 
jusqu'à ce jour, l'histoire de la nation française ; et la destinée de 
vingt-cinq millions d'hommes va se décider. Si les intérêts parti- 
culiers s'anéantissent devant l'intérêt public, si l'on fait aux pré- 
jugés cette guerre ardente et vigoureuse, digne du peuple qui 
s'assemble, et du siècle qui voit s'opérer une aussi grande révolu- 
tion, alors le nom de Français deviendra le plus beau nom qu'un 
citoyen puisse porter ; alors nous verrons s'élever des vertus véri- 
tables ; alors le génie, sans cesse avili par le despotisme, repren- 
dra sa fierté naturelle. A des arts esclaves succéderont des arts 
libres; le théâtre, si longtemps efféminé, si longtemps adulateur, 
rappelé désormais à son but respectable, n'inspirera, dans ses 
jeux, que le respect des lois, l'amour de la liberté, la haine du 
fanatisme, et l'exécration des tyrans. 

XXX. Mais si, quand il faut de puissants remèdes, on nous 
donne des palliatifs; si l'on veut ménager encore les prétentions 
arbitraires, et cet empire de l'habitude, cette autorité des anciens 
usages ; si l'on se contente de remplacer un gouvernement absurde 
par un gouvernement supportable ; si l'on ne fait que perfectionner 
le mal pour me servir de l'expression du vertueux Turgot; si, 
quand il faut établir une grande constitution politique, on s'occupe 
de quelques détails seulement; si l'on oublie un instant que les 
lois doivent également protéger tous les citoyens, que toute accep- 
tion de personnes ou d'état est une chose monstrueuse en légis- 
lation, que tout ce qui ne gêne point l'ordre public doit être permis 
aux citoyens, et que, par une conséquence nécessaire, il doit être 
permis de publier ses pensées, en tout ce qui ne gène point l'ordre 
public, de quelque manière, sous quelque forme que ce soit, par la 
voie de l'impression, sur le théâtre, dans la chaire et dans les tribu- 
naux ; si l'on néglige cette portion importante de la liberté individuelle, 
la France ne pourra point se vanter d'avoir une bonne constitu- 
tion : les âmes fières et généreuses, que le sort a fait naître en nos 
climats, envieront encore la liberté anglaise que nous devions sur- 
passer : nous perdrons, peut-être pour des siècles, l'occasion si 

7. 



118 DE LA LIBERTE DU THEATRE 

belle qui se présente à nous, de fonder une puissance publique; et 
les philosophes français, écrasés, comme autrefois, sous la foule 
des tyrans, seront contraints de sacrifier aux préjugés, ou de quit- 
ter le pays qui les a vu naître pour aller chercher une patrie : car 
il n'y a point de patrie sans liberté. 

XXXI. Quant à moi, je ne respecterai point des convenances 
arbitraires. Tant que j'écrirai, ma plume, soumise à la véritable 
décence, ne se permettra jamais ces affreux libelles, répandus do 
nos jours avec tant de profusion, pour troubler le repos des citoyens 
et déshonorer des familles entières. Mais je ne concevrai jamais 
comment, dans les ouvrages qui ont pour objet la correction des 
mœurs et la peinture de la société, l'on peut raisonnablement oublier 
certaines professions, ou traiter ces professions privilégiées avec des 
ménagements qu'on n'a point pour les autres. Je ne concevrai 
jamais comment ce qui paraît instructif dans l'histoire, peut sembler 
nuisible sur la scène : comment, par quel principe conforme à la 
liberté que la nation revendique à si juste titre, on peut raisonna- 
blement interdire aux poètes dramatiques les personnages les plus 
importants de nos annales. Je ne concevrai jamais comment la 
représentation d'un prêtre fanatique peut être préjudiciable à la 
tolérance morale : comment la représentation d'un roi tyrannique, 
ou d'un magistrat injuste, peut détruire la puissance des lois. Je ne 
croirai jamais que l'unique but de la tragédie soit d'intéresser, 
pendant deux heures, à quelque intrigue amoureuse, terminée par 
un dénoûment romanesque. Je serai toujours persuadé que le but 
de ce genre si important est de faire aimer la vertu, les lois et la 
liberté, de faire détester le fanatisme et la tyrannie. Si cela est 
incontestable, il est aussi incontestable que le vrai moyen de faire 
aimer la vertu, que le vrai moyen de faire détester le fanatisme et 
la tyrannie, c'est de les représenter fidèlement. La mémoire de 
Charlemagne et de Henri V ne sera point déshonorée, par la raison 
que dans des pièces de théâtre on aura fait parler et agir Louis XI 
et Charles IX comme des tyrans qu'ils étaient. Fénelon ne sera 
point flétri, lorsque dans une tragédie on aura peint le cardinal de 
Lorraine comme un prélat séditieux et intolérant. Sully, l'Hôpital 
et Turgot ne descendront point du rang où les a placés l'opinion 
publique, du moment que sur la scène on aura retracé avec 
énergie l'administration despotique d'un Duprat ou d'un Richelieu. 
Ainsi, dans la ferme résolution où je suis de faire servir au bien 
de ma patrie les faibles talents que j'ai reçus de la nature, je 
représenterai dans mes tragédies, le plus énergiquement qu'il me 
sera possible, et les vertus et les vices des hommes qui sont 
livrés au jugement de l'histoire. Je n'aurai pas plus de ménage- 
ment pour les rangs et pour les professions, que n'en aurait un 
historien véritablement instruit des droits de l'humanité. Si des 
tragédies composées dans un but aussi moral, aussi patriotique, 
ne peuvent encore être représentées en France, je m'occuperai, dans 
le silence du cabinet, d'une génération plus heureuse et plus rai- 



EN FRANCE. 119 

sonnable que la nôtre; je travaillerai pour ceux qui viendront 
après nous : c'est d'eux que j'attendrai la récompense de mes 
travaux. Cependant je gémirai sur la faiblesse de mes concitoyens. 
Leur négligence sur cet article ne pourra qu'être la suite de leur 
négligence sur beaucoup d'autres points. Ils se seront occupés de 
la liberté individuelle; mais la liberté individuelle n'existe pas 
dans un pays où il n'est pas permis de publier ses pensées ; mais 
il n'est pas permis de publier ses pensées dans un pays où le 
théâtre ne participe pas à la liberté de la presse. En effet, la 
représentation d'une tragédie, d'une comédie, est une manière de 
publier ses pensées. D'ailleurs, pour qu'une nation jouisse de la 
liberté individuelle, il faut que tout citoyen de cette nation puisse 
faire librement tout ce qui n'attaque pas la liberté personnelle, 
l'honneur et la probité des autres citoyens. Aucun homme juste, 
aucun homme doué de raison ne peut révoquer en doute l'évidence 
de ce principe; et la constitution n'est pas libre, je ne dis pas 
quand une classe de citoyens, mais quand un seul citoyen ne jouit 
pas de cette liberté dans sa plus grande étendue. 

XXXII. Je relis ce que je viens d'écrire, et je crois pouvoir 
terminer ici des réflexions présentées avec la franchise altière d'un 
ami de la vérité, et d'un citoyen digne de respirer un air libre. Je 
n'adopterai jamais ces formules timides, ce style équivoque qui 
convient à l'imposture, et dont on a souvent masqué la raison. Les 
gens imbus d'anciennes erreurs s'étonneront de cette importance 
que j'attache à la liberté du théâtre, du théâtre qui change insensi- 
blement les mœurs nationales. Les opinions les plus certaines sont 
traitées de chimères, quand elles contrarient les pensées de la 
multitude ; mais le temps de la justice vient tôt ou tard ; et sur 
la question que j'ai traitée dans cet ouvrage, le temps de la justice 
n'est pas, je crois, fort éloigné. Ces idées qui, au moment de leur 
publicité, sembleront peut-être des paradoxes à plusieurs classes 
de lecteurs, répétées sans cesse après moi, seront bientôt devenues 
des vérités triviales. La génération qui s'avance aura peine à con- 
cevoir qu'on ait pu les contester; mais, en plaignant les erreurs 
de notre siècle, elle sera soumise elle-même à d'autres erreurs, 
qui, poursuivies sans relâche dans mille écrits énergiques, finiront 
par succomber, à leur tour, sous les efforts de la philosophie. 
Ainsi marche l'esprit humain ; ainsi l'art de penser et d'écrire ren- 
dra chaque jour les hommes plus éclairés, et par conséquent plus 
vertueux, et par conséquent plus heureux. 



15 juin 1789. 



LETTRE 



AUX 

AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS 

27 août 1789 

Vous avez inséré, Messieurs, dans votre journal d'aujourd'hui, 
une lettre anonyme sur la censure des théâtres. Cette lettre est ab- 
solument dénuée de principes ; et si elle n'avait pour lecteurs que 
des hommes d'une raison exercée, je ne me donnerais pas la peine 
d'y répondre : mais elle pourrait produire une espèce de petit effet, 
dans un moment où les idées du grand nombre ne sont pas très- 
nettes, dans un moment où mille esprits timides reculent devant la 
liberté, et semblent regretter l'esclavage. La liberté est un fruit 
d'une digestion pénible ; il ne saurait convenir aux estomacs débiles. 
La tragédie de Charles IX, demandée par le public, a peut-être 
occasionné en partie les discussions actuelles sur la censure des 
ouvrages dramatiques. J'ai traité cette importante question dans un 
écrit particulier. J'ose y renvoyer les personnes qui peuvent se 
laisser convaincre par la justice et la raison. Je vais, pour les mêmes 
personnes, rassembler ici quelques principes, reconnus évidents par 
tous ceux qui entendent les matières politiques. Une fois ces prin- 
cipes admis, je ne demande aux lecteurs que d'être conséquents. 

N'est-il pas vrai que dans toute déclaration des droits de l'homme, 
le premier principe, le voici : Tous les hommes sont égaux en 
droits? N'est-il pas vrai que de ce premier principe découle celui-ci: 
Tout homme doit pouvoir exercer ses facultés physiques et morales 
en tout ce qui ne nuit point aux droits d'un autre homme? N'est- 
il pas vrai que de ce second principe découle celui-ci : Tout homme 
doit pouvoir publier sa pensée de quelque manière que ce soit, 
sauf à être puni, s'il a blessé le droit d'un autre homme? N'est-il 
pas vrai qu'il y a trois manières de publier sa pensée, la parole, 
l'écriture et l'impression? N'est-il pas vrai que la première manière 
peut s'exercer par la voie du théâtre, de la chaire, des tribunaux 
et de la simple conversation? Remontons aux principes, soyons con- 
séquents, et ne craignons pas notre raison. 

On cherche la liberté dans l 'indépendance; elle n'est que 
dans la règle, dit l'anonyme. Je suis de cet avis. Il en conclut 
qu'il faut une censure pour le théâtre. Ce n'est pas raisonner con- 
séquemment : on doit en conclure tout le contraire. Il faut une 
règle, c'est-à-dire, une loi. Vous ne pouvez établir une censure, 
sans établir l'opinion d'un seul homme ou de plusieurs hommes 
décidant souverainement. L'opinion d'un seul homme, ou de plu- 



LETTRE AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS. 121 

sieurs hommes, n'est point une loi; c'est dans la loi qu'est la 
règle. La liberté consiste à ne dépendre que des lois. 

L'anonyme prétend, Messieurs, qu'il est une borne où la liberté 
doit s'arrêter. Rien n'est plus vrai. Là commence la censure, 
dit-il. Ce n'est pas raisonner conséquemment. Il fallait dire : Là 
commence la loi. Supposez des hommes tels que vous voudrez ; 
ils seront des hommes, ils jugeront avec passion. La loi seule est 
sans passion ; la loi seule est une borne véritable. Du moment 
qu'il existe une censure, il n'y a plus de borne véritable, puisque 
la borne est dans l'opinion de ceux qui exercent la censure. Ceci 
est l'évidence. Que l'anonyme réfléchisse, qu'il soit conséquent, et 
qu'il ne craigne point sa raison. 

L'anonyme nous parle des Grecs, des Romains et des Anglais. 
Faut-il encore, Messieurs, à la fin du dix-huitième siècle, employer 
cette manière de raisonner? Regardons -nous les Grecs, les Romains 
et les Anglais comme le modèle de la perfection? Si cela est, ayons 
des ilotes, établissons chez nous l'esclavage, les combats des gla- 
diateurs, une chambre haute, un parlement septénaire. Si ces choses 
nous paraissent vicieuses, examinons aussi les autres. Mais les 
autres sont'raisonnables. Ici la question de fait devient une question 
de droit. En vérité, ce n'était pas la peine de parler des Grecs, des 
Romains et des Anglais. Les législateurs anglais, travaillant il y a 
cent années, ont établi la liberté sur une base plus solide que les 
peuples anciens. Les Anglais se sont élevés à la hauteur de leur 
siècle : élevons -nous à la hauteur du nôtre. Un siècle entier n'a-t-il 
rien ajouté à la somme des lumières? Cette opinion serait trop 
ridicule. Soyons conséquents, et ne craignons pas notre raison. 

L'anonyme assure que l'Angleterre est le seul gouvernement 
moderne où existe la liberté de la presse. L'anonyme se trompe : 
elle existe en Suisse, en Hollande. Il ne fallait pas oublier surtout 
l'Amérique septentrionale, pays où la liberté politique et civile est 
infiniment plus étendue, plus solide, et mieux établie qu'en Angle- 
terre, grâce aux lumières du dix-huitième siècle Heureux pays, où 
la liberté de publier sa pensée est illimitée, sauf à être puni dans 
les cas déterminés par la loi. Revenons au théâtre. Pendant long- 
temps, en Angleterre, il a été-libre, comme la presse. Ce fut Wal- 
pole qui le rendit esclave. Ce fut ce ministre Walpole ; et c'est tout 
dire pour ceux qui connaissent l'Angleterre. Les hommes éclairés, 
les hommes justes de son temps s'élevèrent contre lui, particuliè- 
rement mylord Chesterfield ; mais ce fut en vain. Walpole était sûr 
d'avoir la pluralité des voix dans tout ce qu'il proposait. J'ai fait 
ailleurs des observations sur ce point; mais sur ce point-là même, 
un homme de beaucoup de mérite, M. Brissot de Warville, m'avait 
déjà prévenu. 

L'anonyme méprise beaucoup l'ancienne censure des théâtres. Je 
suis charmé qu'il soit, sur ce point, de l'opinion générale. Il veut 
que la censure soit désormais exercée par des gens éclairés. Je ne 
demande point s'il connaît quelque Monsieur Guillaume qui 



122 LETTRE AUX AUTEURS 

veuille vendre des tapisseries; mais que ces nouveaux censeurs 
unissent l'intégrité aux lumières, et je dirai ce que j'ai déjà dit : 
Ce sont des hommes, ils auront des passions. Je veux encore 
les supposer sans passions, ce qui répugne à la nature humaine; 
et je dis que ce tribunal d'hommes parfaits tiendra tout au plus lieu 
d'une loi excellente ; et je dis encore que leur autorité sera souve- 
rainement injuste, par cela seul qu'elle sera arbitraire, par cela seul 
qu'elle tiendra lieu de la loi. 

Mais, dit-on, Messieurs, la loi n'est pas faite. Je le sais. 
Mais elle serait difficile a poser. Qu'importe, si elle est possible? 
Or, elle est possible. En effet, du moment que nous concevons un 
délit, nous concevons une peine contre ce délit; par conséquent, 
une loi qui détermine la peine. 

Mais il vaut mieux prévenir les délits que les punir. Mais, 
tout homme ayant le droit de publier sa pensée, sauf à subir la 
peine déterminée par la loi, du moment que nous l'empêchons de 
publier sa pensée, nous le dépouillons d'un droit. Or, dépouiller 
un homme d'un droit, c'est le punir. Ainsi, nous punissons un 
homme avant qu'il soit coupable, le tout pour ne pas le punir. 
Voilà sans doute une merveilleuse invention. D'ailleurs, on ne pré- 
vient les délits que par la crainte des châtiments ; par conséquent, 
il faut DES LOIS. 

Il vaut mieux prévenir les délits que les punir. Par bon- 
heur, Messieurs, l'auteur n'est pas conséquent. S'il l'était, armé de 
ce beau principe, il nous ôterait la liberté de la presse ; il nous 
rendrait l'espionnage de la police et les lettres de cachet; il nous 
donnerait une inquisition religieuse, et une inquisition d'état. Qui 
ne voit que les institutions les plus sinistres seront excusées, si 
l'on admet ce principe vague et sans but? C'est celui des tyrans et 
des esclaves. C'est ainsi que, pour n'avoir point de délits à punir, 
on a commis l'éternel délit de ravir à l'humanité ses droits impre- 
scriptibles. 

Mais la liberté du théâtre mérite une tout au^re considération 
que la liberté de la presse. Des trois manières de publier sa pensée, 
la parole, l'écriture et l'impression,' certainement la première est 
celle dont les effets sont le plus importants. D'après cela, établi- 
rons-nous une censure pour les tribunaux? établirons-nous une 
censure pour la chaire, dont les effets sont encore plus populaires 
que ceux du théâtre ? Le malheureux qui manque de pain, ne don- 
nera pas quarante-huit sous pour écouter une tragédie: il entendra 
le sermon gratis. Faut-il une censure pour les sermons? L'homme 
qui parle dans la. rue peut enflammer le peuple par ses discours : 
ne pourra-t-on parler dans la rue sans consulter un, censeur? Ah! 
laissons de misérables objections qu'inspire l'habitude de l'escla- 
vage. Une vue courte aperçoit aisément les inconvénients de la 
liberté de publier sa pensée : une vue étendue découvre le remède 
dans cette liberté môme assujettie à des lois. Lisez des mande- 



DU JOURNAL DE PARIS. 123 

ments et des réquisitoires ; vous y verrez que Voltaire, J. J. Rous- 
seau, Raynal, sont des incendiaires, et que des livres ont produit 
tous les crimes. Les raisonnements qu'on fait maintenant contre la 
liberté du théâtre, on les a faits contre la liberté de la presse. La 
raison nous a donné l'une, la raison nous donnera l'autre; c'est 
une révolution inévitable : mais on peut lutter plus ou moins long- 
temps contre la raison. 

Remarquez, Messieurs, que la liberté du théâtre a un grand 
inconvénient de moins que la liberté de la presse, C'est que nul ne 
peut échapper a la loi. Il est possible de faire imprimer un livre 
sans nom d'auteur, ni d'imprimeur, ni de libraire ; il est encore 
possible d'imprimer de faux noms : mais en fait de pièces de théâtre, 
l'auteur peut être forcé de se nommer; c'est a la loi de l'ordon- 
ner; c'est aux comédiens à ne point se charger d'une pièce ano- 
nyme. Croyez-vous, après cela, qu'il y ait beaucoup de délits? 
croyez-vous, Messieurs, qu'on affronte un châtiment certain? 

Mais on peut éluder la loi. Dites qu'on peut n'être pas dans 
le cas de la loi. En fait de personnalités, par exemple, il faut que 
la personnalité soit démontrée, pour que l'auteur soit puni. Éta- 
blissons une censure quelconque , nous ne bannirons point du 
théâtre les personnalités qui ne sont pas démontrées. Si nous vou- 
lons les empêcher, nous élèverons u-n tribunal inquiet, soupçon- 
neux, cent fois pire que l'ancienne censure, trouvant partout des 
allusions, des personnalités. Si un auteur éprouve quelque injustice, 
il aura, dit-on, recours aux magistrats, qui jugeront d'après leurs 
opinions. Quoi ! toujours des hommes ! toujours des opinions ! et 
jamais des lois ! C'est dans la loi qu'est la règle. La liberté con- 
siste à ne dépendre que des lois. 

Les idées me gagnent en foule, et je finis, de peur de faire un 
livre. Si l'anonyme n'est pas convaincu, qu'il me réfute ; qu'il lise 
mon écrit sur la Liberté du Théâtre; qu'il lise encore ma Dénon- 
ciation des Inquisiteurs de la pensée; qu'il tâche d'y répondre, 
non par des autorités, ni par des récits pathétiques de tous les 
maux qu'il suppose gratuitement, mais en prouvant que mes prin- 
cipes sont faux, ou que mes conséquences ne découlent point de 
mes principes. En attendant, ne craignons pas notre raison. Les 
citoyens ne doivent être soumis qu'aux lois, établies par les Repré- 
sentants de la Nation. Toute espèce de magistrats, ou d'assemblées 
d'administration, doit seulement faire exécuter les lois. Poursui- 
vons partout l'arbitraire; détruisons l'arbitraire; ou ne prononçons 
plus le mot de liberté, si nous ne pouvons concevoir la chose. 
Quand la génération, vieillie dans le délire de l'esclavage, aura 
quitté la vie, il viendra sans doute une génération plus courageuse, 
plus raisonnable, plus digne d'élever l'édifice de la liberté, que nos 
faibles mains ne peuvent construire. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 



124 LETTRE AUX AUTEURS 



II e LETTRE 

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS 

18 OCTOBRE 1789 

J'ai lu, Messieurs, avec surprise, la seconde lettre de l'anonyme 
sur la censure du théâtre. Quand je dis avec surprise, ce n'est pas 
que la seconde soit mieux raisonnée que la première. Je suis seu- 
lement étonné que l'anonyme n'ait pas tenté de réfuter un seul 
des principes contenus dans ma réponse. Je ne compromettrai point 
ma raison, en répétant des vérités désormais"" triviales pour tous 
les hommes un peu au fait de la politique : je n'ajouterai ici que 
quelques mots à tout ce quej'ai écrit sur ce point. Des citoyens libres 
ne sont responsables que devant la loi. L'anonyme parle d'une 
censure légale. Cette alliance de mots n'est qu'absurde : j'aimerais 
autant parler de despotisme légal. La censure ne peut être 
légale, puisqu'elle est nécessairement arbitraire. Mais on peut por- 
ter une loi qui autorise la censure. On peut aussi porter une loi 
qui autorise l'inquisition : on peut aussi, par une loi, placer la dic- 
tature absolue dans les mains d'un homme ou d'un sénat. De 
pareilles lois ordonneraient de se passer des lois. L'anonyme n'est 
pas très-fort sur les principes. 

Je conçois que des censeurs royaux trouvent la censure néces- 
saire. C'est le raisonnement de M. Josse qui est orfèvre, et de 
M. Guillaume qui vend des tapisseries. On connaît le mot de l'abbé 
Desfontaines, il faut que je vive; mais on connaît aussi la 
réponse foudroyante de M. d'Argenson, je n'en vois pas la néces- 
sité. 

L'anonyme suppose une pièce qu'on aurait pu faire jouer, il y a 
deux mois, sur le théâtre deNicolet. C'est dommage qu'il n'ait pas 
essayé de l'écrire ; mais s'il n'a pas l'imagination nécessaire pour 
exécuter ce chef-d'œuvre, il est assurément très-digne de compo- 
ser une poétique à l'usage des grands danseurs du roi. La fable 
parle d'un animal timide qui se couvrait de la peau du lion ; il eut 
le malheur de laisser passer un bout de l'oreille : ici beaucoup de 
gens assurent qu'ils ont aperçu des oreilles entières. L'autruche, 
poursuivie par des chasseurs, cache sa tête derrière un arbre, et 
se flatte de n'être point vue ; mais l'autruche doit être avertie 
qu'elle se trompe. 

Si j'en crois mes amis, cette lettre, où l'on trouve, je ne sais 
pourquoi, les mots de talents, de génie, de savoir et d'esprit, 
vient, aussi bien que la première, d'un homme qui n'a rien de tout 



DE LA CHRONIQUE DE PARIS. 125 

cela, mais qui est parvenu, je ne sais comment, à s'ensevelir 
de son vivant dans un coin d'une académie célèbre. On veut aussi 
que dans sa lettre d'aujourd'hui il ait osé désigner injurieusement 
la tragédie de Charles IX. Dans tous les cas, les lignes suivantes 
trouveront leur adresse, et renferment une excellente morale. C'est 
une bassesse de porter ses coups dans l'ombre ; c'est une bas- 
sesse d'attaquer indirectement ceux qu'on n'ose attaquer en face : 
mais il est possible que certains personnages trouvent leur compte 
à garder l'anonyme, en disant des injures. Ils évitent la plus 
grande qu'on pourrait leur répliquer; celle de leur nom. 

Au reste, Messieurs, comme la tragédie de Charles IX est 
calomniée tous les jours par une foule d'ennemis du peuple, qui 
sont les vrais ennemis du trône, je publierai incessamment une 
défense de cette pièce, où je développerai ma conduite, et toutes 
les manœuvres employées pour empêcher sa représentation ; toutes 
les misérables tracasseries qu'elle m'a occasionnées dans plus d'un 
genre. En attendant, voici ce que je déclare hautement. La tra- 
gédie dont il s'agit a été commencée il y a plus de trois ans, reçue 
à la comédie française il y a quinze mois, portée, sur la demande 
du public, à Messieurs les Représentants de la Commune, exa- 
minée, approuvée par trois commissaires qu'ils ont nommés. On 
me force de le répéter sans cesse, elle est parfaitement morale. 
Elle fait détester la tyrannie, le fanatisme, le meurtre, les guerres 
civiles; elle fait aimer la vertu, les lois, la liberté, la tolérance. 
Dans aucune pièce, la nation française n'est aussi vantée. Tout 
homme qui dira, qui écrira le contraire de ce que j'avance ici, se 
rendra coupable d'une calomnie. Je sais tout le mépris qu'on doit 
aux libelles anonymes ; mais qu'un accusateur se nomme : alors, 
mon ouvrage à la main, je le conduirai devant les tribunaux; et 
certainement il subira la peine portée contre le calomniateur. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 



IIP LETTRE 

AUX AUTEURS DE LA CHRONIQUE DE PARIS 

29 NOVEMBRE 1789 

Je viens de lire, Messieurs, dans le Mercure d'hier, un article 
sur la tragédie de Charles IX, qui me semble mériter une réponse. 
Si l'on attaquait cette pièce du côté littéraire, je garderais le 



126 LETTRE AUX AUTEURS 

silence : on semble attaquer son but moral ; je suis forcé de pren- 
dre la plume. 

L'auteur de cet article assure qu'il n'est point de Français qui ne 
doive rougir, comme homme, en songeant au massacre de la Saint- 
Barthélemi. Il est impossible de calomnier toute une nation plus 
indécemment; et cette calomnie est digne d'un journal ci-devant 
privilégié. Le crime affreux dont il s'agit est celui de Catherine 
de Médicis, des Guise, de Charles IX et de sa cour. Une nation 
qui n'a aucune part à son gouvernement, ne peut être accusée des 
atrocités de son gouvernement J'ai déjà exprimé cette pensée en 
d'autres termes dans mon écrit sur la Liberté des Théâtres. Je suis 
étonné qu'il me faille si souvent répéter des idées aussi simples. 

Celui qui ose calomnier la nation entière, prétend que je n'ai pas 
dû faire bénir, par le cardinal de Lorraine, les armes des catholi- 
ques qui vont égorger les protestants. Je sais que ce cardinal était 
à Rome à l'instant du massacre de la Saint-Barthélemi ; mais il 
serait absurde d'exiger du poète qui compose une tragédie natio- 
nale, la scrupuleuse exactitude d'un historien Dans une tragédie, 
il suffit de ne faire agir ses personnages que d'une manière con- 
forme à leur caractère connu. Je serais blâmable, par exemple, si 
j'avais peint le chancelier de l'Hôpital comme un homme intolé- 
rant et sanguinaire, ou le cardinal de Lorraine comme un prélat 
vertueux. On n'ignore pas que ce prêtre ambitieux et superbe, qui 
avait obtenu des gardes pour l'accompagner, qui avait accumulé sur 
sa tête tant d'évêchés et tant d'abbayes, maître de l'esprit de Médi- 
cis, et par elle de l'esprit de ses enfants, fut le principal auteur 
des désastres qui ont souillé les règnes de François II et de Char- 
les IX. On n'ignore pas, et le critique l'avoue, qu'il voulut établir 
en France le tribunal de l'inquisition. On n'ignore pas qu'il con- 
duisit l'abominable projet de la Saint-Barthélemi; et ce fait fut 
démontré par les lettres que le cardinal de Pellevé lui adressait à 
Rome, lettres que les huguenots interceptèrent. Qui n'a pas entendu 
parler de l'édit des gibets, en 1559? Qui n'a pas entendu parler de 
cette bulle de 1543, où le pape Clément VII lui accordait pour lui et 
pour douze personnes à son choix, l'absolution des plus grands 
crimes, tels que l'homicide, l'inceste, le sacrilège, deux fois pour 
lui, et une fois pour chacune des personnes choisies? Et, s'il faut 
en croire le Mercure de France, je n'aurais pas dû représenter le 
cardinal de Lorraine bénissant les exécuteurs des meurtres qu'il 
avait conseillés ! Ah! tous les amis de la vertu, tous les ennemis 
du crime doivent me rendre grâce, j'ose le dire, d'avoir mis son 
fanatisme en action, de la manière la plus énergique, et d'avoir 
livré ce prêtre infâme à l'exécration de la postérité. 

Mais quel est le but de la tragédie de Charles IX? Cette de- 
mande du critique est d'une simplicité précieuse, ou d'une insigne 
mauvaise foi. Après avoir déclaré qu'il ne saurait le deviner, il 
ajoute, a-t-on voulu... L'impuissance d'achever la phrase serait 
d'un imbécile ou d'un malhonnête homme. C'est pourquoi je somme 



DU JOURNAL DE PARIS. 127 

l'auteur de cet article d'expliquer lui-même ce qu'il a voulu dire. 
Je respecte le public, j'estime les critiques éclairés, je méprise les 
louanges et les satires d'un M. de Chamois, je méprise encore plus 
les calomniateurs; mais, tant qu'il y aura des tribunaux en France, 
je ne serai pas impunément calomnié. En attendant la réponse du 
critique, je veux bien lui apprendre quel est le but de la tragédie 
de Charles IX; c'est d'anéantir le fanatisme qui est affaibli, mais 
dont le germe subsiste toujours dans une religion exclusive ; c'est 
d'inspirer, l'horreur de la tyrannie, du parjure, et des séductions fu- 
nestes qui entourent le trône ; c'est d'inspirer l'humanité, l'amour de 
la liberté et le respect des lois. C'est pour tout cela qu'il n'est point 
au théâtre de tragédie aussi fortement morale ; c'est pour tout cela 
qu'en la livrant à l'impression, je l'appellerai Charles IX ou l'École 
des Rois. Chaque représentation renouvelle les transports du 
peuple français, au moment où le chancelier de l'Hôpital prédit la 
constitution nouvelle, et le bon roi qui gouverne aujourd'hui la 
France. Ces applaudissements sont ceux qui me flattent le plus. 
C'est un honneur qu'on doit m'envier sans doute, mais qu'on ne 
peut me ravir. Je sais qu'il y a beaucoup de gens qui sont choqués 
de cet ouvrage et de son succès : c'est un honneur de plus pour 
moi. J'ose me flatter que mes écrits déplairont toujours aux enne- 
mis de la raison et de la liberté. 
J'ai l'honneur d'être, etc. 



IV* LETTRE 

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS 

16 NOVEMBRE 1789 

Messieurs, 

On avait beaucoup écrit depuis quelque temps pour ou contre la 
censure des ouvrages du théâtre. Un fait vient de démontrer, jus- 
qu'à l'évidence, l'abus de ce tribunal arbitraire. 

Certainement, Messieurs, il n'est point de censeur qui n'eût rêvé 
les plus absurdes chimères sur la tragédie de Charles IX, qui 
vient de réussir avec tant d'éclat et si peu de danger; il n'en est 
point qui n'eût effrayé l'administration de ses terreurs vraies ou 
fausses : l'auteur de cet excellent ouvrage eût été découragé à ja- 
mais ; la nouvelle carrière qu'il ouvre au génie, fermée sans retour; 
et le théâtre de la nation, ce moyen si puissant de l'éducation pu- 
blique, ce théâtre avili sous le despotisme, par tant de pièces im- 



128 LETTRE AUX AUTEURS 

morales ou insignifiantes, non-s)ulement était menacé de perdre 
son ancienne gloire, mais de s'éteindre dans l'ignominie, dont le 
succès récent d'un ouvrage sans mœurs l'avait si malheureusement 
entaché. 

Eh bien, Messieurs, cette tragédie, source de tant d'alarmes, et 
calomniée d'avance avec tant de fureur, n'a pas donné lieu au moindre 
abus, à la plus légère effervescence. Ces allusions aussi téméraires 
qu'injustes, que l'on feignait de craindre, et dont malignement on 
suggérait l'idée, ne se sont présentées à l'esprit de personne. Je 
n'en excepte qu'une, et vous la connaissez ; c'est l'application res- 
pectueuse et tendre que la nation a faite avec transport, au meilleur 
des rois, de ces vers si heureusement placés dans la bouche du 
chancelier de l'Hôpital : 

On verra nos neveux, plus fiers que leurs ancêtres, 
Reconnaissant des chefs, mais n'ayant point de maîtres, 
Heureux sous un monarque ami de l'équité, 
Restaurateur des lois et de la liberté. 

Que l'auteur est bien vengé, Messieurs, de tous ces libelles ré- 
pandus d'avance contre son ouvrage ! 11 ne reste plus qu'à lui rendre 
la justice qu'il mérite, et qu'il obtiendra (j'ose le lui promettre) de 
tous ceux qui connaissent le grand art de la tragédie. Je sais que 
le nombre de ces connaisseurs diminue de jour en jour. Je m'at- 
tendais au reproche qu'on a fait à la pièce de manquer d'action, et 
à ce reproche de longueurs, devenu l'arme banale de tous les sots 
qui se mêlent de juger, et qui ne savent que dire; mais le temps 
n'est pas encore arrivé d'être complètement juste envers ce bel ou- 
vrage, et de sentir tout le prix de la grande révolution que l'auteur 
vient d'opérer au théâtre. Je ne me laisserai point enlever le mérite 
de le défendre contre ses détracteurs. Mais je respecte les bornes 
de votre journal, occupé maintenant d'objets plus dignes encore de 
l'attention publique. Je me contenterai seulement de vous dire, à 
vous, Messieurs, qui avez eu le courage de parler de la tragédie de 
Charles IX avec une impartialité qui vous honore, que cette pièce 
est la première tragédie véritablement nationale qui ait encore été 
donnée sur notre théâtre ; qu'elle renferme à la fois les plus im- 
portantes leçons, et le plus grand exemple qui ait jamais été pré- 
senté, non-seulement à la nation, mais à tous les souverains; que 
les principes répandus dans l'ouvrage rendront la mémoire de l'au- 
teur éternellement chère à la postérité ; et qu'enfin on a voté, dans 
quelques districts, d'encourager un talent si précieux et des vues si 
pures par une couronne civique. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

Signé, Palissot, 



DE LÀ CHRONIQUE DE PARIS. 129 



V e LETTRE 

AUX AUTEURS DE LA CHRONIQUE DE PARIS 

18 janvier 1790 

On trouve, Messieurs, dans un journal peu connu, qui se nomme 
le Spectateur national, un petit article, contenant un petit men- 
songe, qu'on me conseille de relever. Voici l'article innocent. 

« Vendredi on a donné à ce théâtre (théâtre de la nation), au pro- 
fit des pauvres, la vingt-cinquième représentation de Charles IX. On 
devait croire que cette tragédie, qui a attiré, dans ses premières 
représentations, une si grande affluence, par le seul motif de la 
curiosité, en amènerait une au moins aussi grande quand il s'agirait 
de générosité, de bienfaisance et d'humanité : cet espoir a été 
trompé; et le chef-d'œuvre national qui a produit tant d'argent, 
tant échauffé d'esprits, tant occasionné de querelles de vanité ou 
d'anti-patriotisme, a produit à peine une recette de charité mon- 
tante à 1200 livres. Il y a bien loin de l'esprit d'enthousiasme à 
l'humanité. » 

Je ne parlerai point de l'envieuse malignité qui a dicté ce joli 
paragraphe. Mais il est faux que la recette de vendredi n'ait monté 
qu'à 1200 liv. La recette de la porte a monté à 1800 liv. moins un 
ou deux écus. Ce mensonge est peu important par lui-môme; mais 
il est toujours inutile de mentir. Le Spectateur national me per- 
mettra de lui donner, par la voie de votre journal, un avis dont il 
fera bien de profiter : ce n'est pas tout de n'être point lu, et de 
n'être pas lisible ; il faut encore être véridique. 

Il est également faux que la tragédie de Charles IX n'ait attire 
une grande affluence que dans ses premières représentations, comme 
le prétendu Spectateur semble l'insinuer. L'affluence s'est tou- 
jours soutenue. La recette de la vingt-quatrième représentation, 
donnée la surveille de_ la vingt-cinquième, a passé 4200 liv. et 
beaucoup de gens venus pour voir la pièce, n'ont pas trouvé de 
place. La recette suivante n'aurait pas, sans doute, été moins con- 
sidérable, si la vingt-cinquième représentation avait été annoncée 
quelques jours d'avance , comme toutes les représentations de 
pièces nouvelles le sont à tous les spectacles, surtout quand la 
recette est destinée à un usage respectable. Mais la pièce avait été 
affichée jeudi pour le lundi suivant, et n'a été affichée pour le ven- 
dredi soir que le vendredi matin. 

J'ai trouvé, tout comme un autre, que la recette de la représen- 
tation pour les pauvres, était beaucoup trop inférieure à la recette 



130 LETTRE A M. LE PRESIDENT 

des représentations pour la Comédie française. Je l'ai si bien 
trouvé, que j'ai retiré ma pièce; et je ne la rendrai aux Comé- 
diens, qu'à condition qu'ils donneront, au profit des pauvres une 
seconde représentation, annoncée plusieurs jours d'avance. Je sais 
très - bien qu'on a voulu me compromettre à cette occasion, et 
faire douter de mon zèle pour les intérêts du peuple, dont les 
pauvres forment la partie la plus intéressante. J'espère du moins 
que cette lettre répond à tout; et j'ose assurer que ma conduite 
sera toujours d'accord avec les principes que j'ai professés dans 
tous mes écrits, surtout dans la tragédie de Charles IX. Je vous 
prie, Messieurs, au nom de ces principes, qui sont les vôtres et 
ceux de tous les bons citoyens, de vouloir bien insérer au plus tôt 
cette lettre dans votre journal. 

Au reste, je sais quel est le style ordinaire de ces petits eunu- 
ques de littérature, qui, désespérés et confus de leur impuissance, 
ne cessent de décrier dans leurs misérables feuilles tous ceux qu 
sont capables de produire. Si vous réussissez, ils vous prouveront, 
comme disait M. de Voltaire, que vous n'avez pas dû réussir-, ils 
dénigreront les plus beaux vers, en prose détestable; ils dénatu- 
reront, ils falsifieront, ils mentiront avec impudence. Mais au milieu 
de leurs mouvements convulsifs, l'ouvrage demeure inébranlable, 
s'il a vraiment quelque mérite; et ces critiques ineptes sont bientôt 
plus oubliés qu'ils n'étaient méprisés d'abord : ce qui certainement 
est beaucoup dire. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 



VI e LETTRE 



AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS 

3 février 1790 

J'avais retiré du théâtre, messieurs, ma tragédie de Charles IX, 
et je ne l'avais rendue qu'à condition qu'on la représenterait une 
seconde fois au profit des pauvres. MM. les comédiens français 
vous ont écrit à ce sujet une belle épître, que j'ai cru devoir laisser 
sans réponse. Le style en égalait la logique; et c'est tout dire. 
Seul propriétaire de ma pièce, il est trop évident que j'ai pu la 
retirer quand je l'ai jugé à propos, et la rendre sous telle condition 
que j'ai voulu proposer : bien entendu que la comédie française était 
libre de refuser cette condition, et do ne plus représenter Charles IX. 
C'est à quoi se réduisait la question. 



DU DISTRICT DES CORDELIERS. 131 

D'ailleurs, la représentation annoncée le matin pour le soir a 
rapporté environ 1800 liv. : la représentation suivante , annoncée 
plusieurs jours d'avance, a produit 4660 livres-, ce qui fait presque 
mille écus de plus. Cette réponse est victorieuse. 

Des journalistes qui ne se piquent pas comme vous, Messieurs, 
de vérité et d'impartialité, ont assuré que j'avais demandé à la 
Comédie française ma rétribution d'auteur, dans les deux représen- 
tations que j'ai fait donner au 'profit des pauvres, afin d'en dis- 
poser à mon gré. C'est un mensonge de plus pour ces journalistes ; 
mais je suis forcé de répondre à celui-ci. En demandant ma rétri- 
bution, j'en ai fixé l'usage; j'ai dit que je la destinais aux pauvres 
du district des Cordeliers, dont je suis membre. J'ai envoyé en effet 
à ce district une somme de 800 livres qui excède de fort peu de 
chose la rétribution dont il s'agit. La lettre dont le district a bien 
voulu m'honorer par la voie de son président, est un prix trop flat- 
teur du devoir que j'ai rempli. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 



VIP LETTRE 

A M. LE PRÉSIDENT DU DISTRICT DES CORDELIERS 
29 janvier 1790 

Monsieur le président, 

Je vous prie de vouloir bien présenter mon respect à Messieurs 
les citoyens du district des Cordeliers, et leur offrir de ma part une 
somme de huit cents livres, que je destine au soulagement des 
pauvres de ce district. Cette somme est le montant de ma rétribu- 
tion, comme auteur, dans les deux représentations de ma tragédie 
de Charles IX, qui ont été données au profit des pauvres. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 



132 VIII» LETTRE. 



VHP LETTRE 



29 JANVIER 1790 

Le district des Cordeliers, Monsieur, tient à honneur de pouvoir 
compter au nombre de ses membres, l'auteur de la tragédie de 
Charles IX. Vous avez bien des titres à la reconnaissance de vos 
concitoyens. Tandis que, par leur vigilance et leur fermeté, ils 
travaillent à affermir la constitution nouvelle, vous préparez les es- 
prits à en recevoir la douce influence, en détruisant les anciens 
préjugés : non content d'éclairer et d'instruire vos concitoyens, 
vous partagez avec les indigents le produit de vos veilles et de vos 
talents. Ces débuts de votre jeunesse donnent les plus flatteuses 
espérances pour l'avenir. Le district, plein d'estime et de reconnais- 
sance, me charge de vous adresser cette lettre pour en être le témoi- 
gnage. 

J'ai l'honneur d'être etc., 

Signé, Paré, président. 



EPITRE 

AUX 

MANES DE VOLTAIRE 



Apôtre de la tolérance, 

Bienfaiteur de l'humanité, 

Qui , durant soixante ans, en France 

Combattis pour la vérité; 

Voltaire, du sein d'Elysée, 
Prête-moi ces accents et cette aimable voix 
Par qui la raison même, en plaisir déguisée, 
Sur les humains séduits reprenait tous ses droits ; 
Cette chaleur divine, et jamais épuisée, 

Dont ton âme fut embrasée; 
Et ce courage heureux qui bravait à la fois 

Le vil courroux des fanatiques, 

Les cris des stupides critiques, 

Et la mauvaise humeur des rois. 

Tes succès de bonne heure ont agrandi la scène. 
Plein d'amour pour la gloire, avec moins dé talents, 
Voltaire, ainsi que toi , dès mes plus jeunes ans 

J'offris des voeux à Melpomène. 
Les obstacles nombreux ne m'ont point arrêté ; 
J'ai voulu rappeler la Melpomène antique ; 
Et dans les premiers jours de notre liberté, 
J'attachai sur son front, avec quelque fierté, 

La cocarde patriotique. 
J'ai servi les beaux-arts, j'ai vengé mes rivaux ; 
Et le premier de tous, j'ai franchi la barrière 

Dont les censeurs nommés royaux 

Avaient fermé notre carrière. 
J'ai, parmi ces rivaux, trouvé beaucoup d'ingrats; 

Car, en fait de reconnaissance, 
L'espèce des auteurs, dont pourtant je fais cas, 
Avec celle des rois a de la ressemblance. 
Mais bien d'autres écueils ont entouré mes pas. 
Des Carmes Déchaussés la mâle république, 

Avant d'en connaître un seul vers, 
S'avisait de juger mon ouvrage pervers, 

Le tout par instinct prophétique ; 

8 



134 EPITRE AUX MANES DE VOLTAIRE. 

Et devant la Commune, en très-mauvais français, 

Poujaut, la veille du succès. 

Me dénonçait comme hérétique. 

Malgré son éloquente voix, 

Il parut enfin cet ouvrage, 
Où tous les préjugés sapés avec courage, 
Ébranlés, abattus, s'écroulent à la fois; 

Et qu'un citoyen véridique, 

Dans l'élan d'une àme énergique, 

Proclamait l'école des rois. 
Le soir, le lendemain, vingt lettres anonymes 

M'annonçaient un assassinat : 
J'allais être égorgé ; mes vers étaient des crimes ; 
Vengeurs des droits du peuple, ils renversaient l'État : 
Vieux seigneurs, histrions, courtisanes et prêtres, 

Contre moi tout s'est déchaîné ; 
Des Gautiers, des Chamois disciple infortuné, 

La férule de ces grands maîtres 

M'a souvent un peu malmené ; 
Et ne pouvant fléchir leur goût inexorable, 

Ainsi qu'un esclave coupable, 
Je me vois tous les jours aux bêtes condamné. 

De quelques vers heureux les cuisantes blessures, 

Même lorsque ces beaux-esprits 
Iraient dans le tombeau rejoindre leurs écrits, 
Me vengeraient encor de leurs faibles morsures. 

Mais quoi! faut-il, à force d'art, 

Rendre la sottise immortelle? 

Faut-il que la race nouvelle 
Apprenne et l'existence et le nom d'un Suard ? 
A changer la nature on ne saurait prétendre : 
Louis doit présenter un grand modèle aux rois ; 

Syeys doit inventer les lois 

Que La Fayette doit défendre. 
Tout suit aveuglément les ordres du destin : 

Le cygne, au bord d'une onde pure, 
Fait entendre sa voix, honneur de la nature ; 
La grenouille croasse en un marais voisin : 
L'eau doit baigner les champs, les champs doivent produire ; 
L'homme est né pour créer, le tigre pour détruire ; 

Le renard est fait pour tromper, 

L'aigle pour fixer la lumière ; 

L'insecte et Chamois, pour ramper 

Entre la fange et la poussière. 

Qui plus que toi, grand homme, a ressenti les coups' 
De ces gens qui, traînant leur vie- 
Dans une obscure ignominie, 



NOTES. 135 

De tout ce qui reluit sont bêtement jaloux? 
Si tu frappais encor ces nocturnes hibous, 

Blessés des rayons du génie ! 
Si tu vivais encor pour nous inspirer tous ; 
Pour voir autour de toi l'Europe rajeunie, 
A vingt usurpateurs redemander ses droits ; 

Et, sur les débris formidables 
De ce double pouvoir des prêtres et des rois, 

Elever du trône des lois 

Les fondements inébranlables ! 

Tu nous as fait un demi-dieu 

D'un agent de la tyrannie, 

Et de ton brillant Richelieu 

La mémoire est un peu ternie. 
Il est d'autres héros qu'il te faudrait chanter ; 
Pour la France et Louis tu monterais ta lyre ; 
Et rangés près de toi, sans pouvoir imiter 

Ton aimable et docte délire, 

Nous pourrions au moins t'écouter. 



NOTES 



J'ai voulu rappeler la Melpomèno antique ; 
Et dans les premiers jours de notre liberté, 
J'attachai sur son front, avec quelque fierté, 
La cocarde patriotique. 

Non pas en composant la tragédie de Charles IX, qui était faite 
depuis longtemps; mais en ajoutant au rôle du chancelier de l'Hô- 
pital seize vers où il prédit la révolution. 

J'ai servi les beaux-arts, j'ai vengé mes rivaux. 

Avant la révolution du mois de juillet, dans mon écrit sur la 
liberté du théâtre; depuis cette révolution, dans plusieurs ouvrages 
où j'ai attaqué avec énergie toute espèce de censure ; mais surtout 
dans ma tragédie de Charles IX, qui a brisé pour jamais les chaînes 
dont on avait chargé, en France, le génie des poètes dramatiques. 

Des Carmes Déchaussés la mâle république, 

Avant d'en connaître un seul vers, 
S'avisait de juger mon ouvrage pervers. 

Quelques citoyens du district des Carmes eurent la bonhomie, 
car il faut être poli, de dénoncer à leur district la tragédie de 
Charles IX, dont ils ne connaissaient que le nom. Ce district eut la 



136 ÉPITRE AUX MANES DE VOLTAIRE. 

bonhomie, car il faut toujours être poli , de députer vers les comé- 
diens français, et vers la Commune de Paris, pour faire suspendre 
la représentation de la pièce. Cette démarche n'eut point de suite, 

Et devant !a Commune, en très-mauvais français, 
Poujaut, la veille du succès, 
Me dénonçait comme hérétique. 

C'est le 3 novembre, veille de la première représentation de 
Charles IX, que Cicéron Poujaut jugea à propos de dénoncer cette 
tragédie. 11 n'en connaissait pas un mot, non plus que le district 
des Carmes. L'accusation d'hérésie n'est pas avérée, comme on le 
croit bien ; mais la dénonciation est très-réelle. A l'objet du discours 
de l'orateur, et à son discours môme, une partie de l'assemblée 
crut qu'il était ivre, ou qu'il était subitement devenu fou ; mais il 
est constant, malgré l'apparence, qu'en dénonçant Charles IX, Cicé- 
ron Poujaut n'était ni plus ivre ni plus fou qu'à son ordinaire. 

Et qu'un citoyen véridique, 
Dans l'élan d'une âme énergique, 
Proclamait l'ÉCOLE DES ROIS. 

A la première représentation de Charles IX, au quatrième acte, 
un citoyen dit assez haut pour être entendu de ses voisins : Cette 
pièce devrait s'appeler L'ÉCOLE DES ROIS. J'ai adopté ce 
second titre. Le citoyen dont je parle est M. Maumené, négociant à 
Paris. Les gens curieux d'anecdotes sauraient quelque gré à un au- 
teur, de leur avoir conservé le nom du vieillard qui, à la représen- 
tation de* Précieuses ridicules, s'écria du fond du parterre : Cou- 
rage, Molière ! voilà la bonne comédie. 

Le soir, le lendemain, vingt lettres anonymes 
M'annonçaient un assassinat. 

Le jour même de la première représentation, on m'avertit que la 
pièce ne serait pas seulement commencée; que je serais sifflé, hué, 
et qui pis est, égorgé. Beaucoup de gens au parquet avaient des 
pistolets dans leur poche. Un quart d'heure avant le lever du 
rideau, un homme eut la bêtise ou la méchanceté d'aller dire à 
madame Vestris qu'on tirerait sur elle et sur le cardinal, aussitôt 
qu'ils paraîtraient : mais le public imposa silence à la cabale imbé- 
cile qui se flattait d'écraser cette tragédie patriotique ; elle fut 
écoutée avec une attention parfaite, et le silence ne fut troublé que 
par des applaudissements universels. La pièce fut bien jouée ; et, 
dans les représentations suivantes, le jeu des acteurs s'est encore 
perfectionné. MM. Vanhove, Naudet, Saint-Prix et Saint- Fal, ren- 
dent avec beaucoup de vérité les rôles de l'Hôpital, de Coligni , du 
cardinal de Lorraine et du roi de Navarre. Catherine de Médicis et 
son fils Charles IX sont représentés supérieurement par madame Ves- 
tris, et M. Talma qui, très-jeune encore, a déployé dans cette pièce 
un talent fort rare. Plusieurs personnes ont déposé dans le procès 
de l'insensé marquis de Favras, qu'il avait voulu faire tomber 



NOTES. 137 

Charles IX , à la troisième représentation , moyennant 18 ou 
20,000 livres. 

Des Gautiers, des Chamois disciple infortuné. 

M. Gautier, qui n'est pas m£me Gautier Garguille, est un écrivain 
des charniers, auteur d'une misérable feuille intitulée Journal gé- 
néral de la cour et de la ville. Les gens qui lisent tout, m'as- 
surent que je suis souvent attaqué dans ce journal. Si M. Gautier 
peut gagner un écu de plus en me dénigrant, il fait son métier de 
folliculaire, et je l'exhorte à continuer. 

M. de Chamois, écrivain très-inférieur à la classe médiocre, est 
pourtant supérieur à M. Gautier. Il a, comme Perrin Dandin, la 
fureur de juger; mais il se borne à vouloir juger de littérature, et 
surtout de littérature dramatique. Il est d'ailleurs fort ignorant. Il 
fait aussi un journal intitulé le Spectateur national. Il s'y est 
permis plusieurs mensonges sur la tragédie de Charles IX : je ne 
compte pas les absurdités. M. de Chamois a déjà été couvert de 
boue par M. de la Harpe, M. Palissot, et plusieurs autres écrivains 
distingués. Vouloir augmenter son ridicule serait une entreprise 
impossible. C'est un de ces gens auxquels on ne saurait dire pis 
que leur nom. 

Faut-il que la race nouvelle 
Apprenne et l'existence et le nom d'un Suard ? 

M. Suard était ci-devant censeur du théâtre : il est de plus mem- 
bre de l'Académie française. On a tort de lui contester ses titres 
littéraires ; il n'a tenu qu'à lui d'avoir une grande réputation : il lui 
suffisait de signer les lettres qu'il adressait au journal de Paris. 
Des gens dignes de foi m'ont assuré qu'il avait fait d'autres ou- 
vrages. M. Suard jouit de sa gloire avec modestie : c'est une vertu 
de plus. 

J'ai cru devoir profiter de cette occasion pour apprendre à l'Eu- 
rope que M. Suard, M. de Chamois et M. Gautier barbouillent du 
papier à Paris. 

Syeys doit inventer les lois 
Que La Fayette doit défendre. 

M. l'abbé Syeys, député de Paris à l'Assemblée nationale, est un 
de ceux à qui la France devra le plus de reconnaissance pour l'ad- 
mirable constitution dont elle va jouir. Depuis J.-J. Rousseau, je 
ne connais pas d'écrivain qui ait appliqué la philosophie à la politique 
avec autant de profondeur et de hardiesse. 

Le nom de M. de la Fayette sera placé dans l'histoire à côté des 
noms d'Epaminondas, de Dion de Syracuse, et de Washington. Les- 1 
défenseurs de la liberté sont les seuls véritables héros. 



LES 



VICTIMES CLOÎTRÉES 

DRAM F. EN QUATRE ACTES ET EN PROSE 

Par MONVEL 



Représenté pour la première fois le 29 Mars 
1791. 



PERSONNAGES 



M. de Saint- Alban. 

Madame de Saint-Alban, son épouse. 

M. Franche ville, frère de madame de Saint-Alban. 

Dorval, jadis négociant, promis autrefois à Eugénie, 
fille de madame de Saint-Alban, depuis novice au 
couvent des Dominicains, et à la veille de prononcer 
ses vœux. 

PiGARD,vieux domestique, qui a vu naître M. Franche ville 
et madame de Saint-Alban. 

Le père Laurent, supérieur des Dominicains, et con- 
fesseur de madame de Saint-Alban. 

Le père Louis, Dominicain, jeune encore. 

Le père Anastase, procureur du couvent des Domini- 
cains. 

Le père André, célérier, idem. 

Le père Ambroise, maître des novices, idem. 

Eugénie, jeune personne, enfermée dans un des cachots 
monastiques, que l'on nomme vade in pace, et qui 
habite un couvent, mur mitoyen de celui des Domi- 
nicains. 

Domestiques de la maison de Saint-Alban. 

Troupe de gardes. 



La scène, aux premier et second actes, se passe chez M. Franche- 
ville, et dans son cabinet; au troisième acte, elle est au couvent 
des Dominicains, dans une de leurs salles ; et au quatrième acte, 
le théâtre, divisé en deux parties, représente deux cachots 
contigus ; l'un, du côté gauche, dépend du couvent des religieuses, 
dont le mur est mitoyen du monastère des Dominicains, et l'autre 
appartient à la maison de ces pères. 



LES 



VICTIMES, CLOITREES 

DRAME 



ACTE PREMIER 

Le théâtre représente le cabinet de M. de Francheville ; au-dessus 
d'un secrétaire est suspendu le portrait d'une jeune personne. 



SCÈNE I. 

PICARD. 

Il va donc revenir! je vais donc le revoir, ce cher et 
bon Francheville que j'ai vu naître!... Ah! comme ce 
moment-là me tardait!... Je veux qu'il trouve tout en 
ordre... qu'il reconnaisse à l'arrangement, au soin qu'on 
a eu de toutes choses, son vieil ami, son bon Picard... 
Gomme il vam'embrasser!... et comme je le lui rendrai!.. 
Voilà des livres à remettre dans la bibliothèque... Ce 
cher enfant! je l'ai toujours regardé comme mon fils; 
et je me disais, qu'il était encore tout petit : a Ce gar- 
« çon-là aura de l'esprit, un excellent cœur, il fera par- 
« 1er de lui dans le monde »; et je ne me suis pas 
trompé... Le voilà élu maire de notre ville, place hono- 
rable assurément, et qui prouve dans quelle estime il 
est parmi ses concitoyens... Eh bien! qu'est-ce que je 
fais? le tapis de pied sur le bureau où il écrit!... Le 
plaisir... l'excès de la joie me tournent la tête, ils me la 



142 LES VICTIMES CLOITREES. 

tournent, en vérité... S'il m'entendait parler ainsi tout 
seul, il se moquerait de moi, j'en suis sûr... il rirait... 
Eh bien oui, mon enfant, riez... plaisantez-moi tant 
qu'il vous plaira... Mais il y a quinze mois que je ne 
vous ai vu, quinze mois que je soupire après le moment 
où je vous reverrai. Je n'ai personne ici à qui parler de 
vous, et j'en parle tout seul, parce que mon cœur a be- 
soin de s'épancher, et que les paroles ne sont jamais 
perdues quand elles partent du cœur, et qu'on parle 
de ceux qu'on aime; riez à présent, riez, si cela vous 
amuse. 

SCÈNE II. 
PICARD, LES DOMESTIQUES. 

PREMIER LAQUAIS. 

Tout est arrangé là-bas, M. Picard; avez-vous quel- 
ques nouveaux ordres à nous donner? 

PICARD. 

Des ordres, mes bons amis? il ne m'appartient pas 
d'en donner. Je suis votre égal, homme de la maison 
comme vous; je no donne point d'ordres, je prie. 

SECOND LAQUAIS. 

Notre égal?... A la bonne heure, il est certain que la 
nature nous a tous faits les uns comme les autres, ni 
plus ni moins... mais cependant le mérite met bien à 
tout cela quelque petite différence. Allez, nous nous con- 
naissons, et nous savons vous connaître. . . Il y a qua- 
rante ans que vous êtes dans la maison; vous avez vu 
naître M. Francheville, et sa sœur madame de Saint- 
Alban. On vous regarde ici plutôt comme un ami que 
comme un serviteur ; on ne fait rien sans vous consul- 
ter; vous avez toute la confiance des maîtres... C'est 
juste, au reste, et vous la méritez. Personne n'est jaloux, 
et il ne peut pas vous arriver autant de bien que nous 
vous en souhaitons. 

picard . 

Je vous remercie, mes amis, et j'espère que je serai 



ACTE I, SCÈNE II. 143 

toujours digne des bons sentiments que vous me témoi- 
gnez. L'appartement de M. de Saint-Alban est-il prêt? 

LA FEMME DE CHARGE. 

Oui, et celui de madame aussi... Oh! à cet égard-là 
du moins, on n'aura pas lieu de nous quereller. 
picard . 
Est-ce que monsieur gronde jamais? 

LA FEMME DE CHARGE. 

M. de Saint-Alban? c'est bien le meilleur homme! il 
n'y a pour la bonté que votre élève, M. Francheville, 
qu'on puisse lui comparer. Est-ce qu'il a jamais la force 
de se mettre en colère, d'avoir une volonté à lui? S'il 
n'était pas si doux, si complaisant, si bon ; si une fois 
dans sa vie il avait su se faire obéir, nous n'aurions pas 
perdu notre aimable, notre charmant enfant. 

PICARD. 

Paix! taisez-vous, ne parlez pas de cela. 

LA FEMME DE CHARGE. 

C'est plus fort que moi, monsieur Picard ; toutes les 
fois que je viens dans ce cabinet-ci, il faut que je lève 
les yeux sur ce cher portrait, qui nous représente si 
bien notre belle, notre adorable Eugénie ; et, chaque 
fois que je la regarde, il faut que j'en parle, c'est plus 
fort que moi. 

PICARD. 

La voilà... c'est bien elle... 

SECOND LAQUAIS. 

Jeune, riche, belle, et mourir! 

LA FEMME DE CHARGE. 

Non, voyez-vous... je vivrais des siècles, que je ne le 
pardonnerais jamais à madame de Saint-Alban. 

PICARD. 

Laissez cela. 

LA FEMME DE CHARGE. 

C'est ce Dominicain du couvent ici proche, son hypo« 



144 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

crite de confesseur, c'est ce doucereux père Laurent qui 
est la cause de tout le mal. 

• PREMIER LAQUAIS. 

Il n'aimait pas le prétendu d'Eugénie. 

SECOND LAQUAIS. 

Il ne pouvait pas souffrir M. Dorval; je sais cela, moi, 

LA FEMME DE CHARGE. 

Et moi donc?... on ne se cachait pas de moi, parce 
que, pour savoir leur secret, j'avais l'air de penser 
comme eux... est-ce qu'il n'était pas toujours à lui 
dire... Une personne de votre qualité, une dame comme 
vous , peut-elle donner pour époux à sa fille un Dorval, un 
négociant, un homme de rien! Songez donc au rang que 
vous tenez dans le monde, au rôle que vous y jouez... Il 
avait peur, en vérité, qu'elle oubliât les titres de no- 
blesse qu'elle a fait acheter à son mari il y a six mois... 
et certainement elle n'avait garde. 

PICARD. 

Allons, allons, un peu de charité... Madame a ses 
défauts, j'en conviens... Mais sommes-nous parfaits, nous 
autres? Elle ne pense, après tout, que comme pensaient 
bien des gens. . Pour qui étaient les dignités, les hon- 
neurs, les charges, les emplois? Pour la noblesse. A 
qui allaient, à grands flots, les richesses, les trésors de 
l'état? A la noblesse. Pour qui les privilèges, les jouis- 
sances, le plaisir et le bonheur? Pour la noblesse. Faut-il 
donc s'étonner si tout le monde voulait être noble?... 
D'ailleurs, combien ce qu'a pu vous faire souffrir la 
vanité de madame de Saint-Alban n'était-il pas adouci 
par l'affabilité de son époux, par les soins bienfaisants 
de son frère Fran cheville ? 

TOUS. 

Oh! c'est vrai, cela; c'est vrai. 

PICARD. 

Eh bien ! en faveur des vertus d'i frère, et des excel- 
lentes qualités du mari, faisons grâce aux faiblesses de 
la femme. 



ACTE I, SCENE II. 145 

TOUS. 

Il a raison, il a raison. 

LA FEMME DE CHARGE. 

Moi, j'aime madame de tout mon cœur; car dans le 
fond elle n'est point méchante... elle n'est qu'égarée... 
elle a bien des défauts, mais je les lui passe... parce que 
je suis bonne, et que je sais ce qu'o/L doit à son pro- 
chain... Pour ce qui est de son confesseur, je le déteste... 
vous aurez beau dire, M. Picard, mais je le déteste. 

PREMIER LAQUAIS. 

Le P. Laurent ! je ne puis pas le voir. 

SECOND LAQUAIS. 

En général, je n'aime pas le froc ; mais ce moine-là 
surtout, c'est mon antipathie ! 

PICARD. 

Oh! je vous abandonne le P. Laurent; il ne me plaît 
pas plus qu'à vous. A la veille de son mariage, sans lui, 
la pauvre Eugénie n'eût pas été mise au couvent ; sans 
lui, elle vivrait encore... Mais je crois, mes amis, que 
l'instant approche où notre cher Francheville... Quatre 
heures... il ne tardera pas à arriver. M. et madame de 
Saint-Alban ne pourront guère être ici qu'à sept heures ; 
je ne les attends pas plus tôt. Visitez la jnaison ; voyez 
partout, je vous en prie, que rien ne manque. Absents 
de nous depuis un an, que monsieur et madame s'aper- 
çoivent que le temps et l'éloignement n'ont rien diminué 
de notre zèle. 

TOUS. 

Nous y allons, nous y allons. 

PREMIER LAQUAIS, à Picard. 

Et savez-vous des nouvelles de M. Dorval ? 

PICARD. 

Il est toujours ici près... chez les Dominicains... dans 
ce couvent où il s'était retiré, lorsque nous perdîmes 
Eugénie. 

9 



146 LES VICTIMES CLOITREES. 

LA FEMME DE CHARGE. 

Et sa raison est-elle revenue ? 

PICARD. 

Bien au contraire, hélas!... puisqu'il s'obstine à pro- 
noncer ses vœux... puisqu'il n'est point encore désabusé 
du P. Laurent. 

SECOND LAQUAIS. 

Ce pauvre M. Dorval ! (n montre le portrait.) Voilà pour- 
tant son ouvrage ; jamais portrait ne fut plus ressem- 
blant. 

LA FEMME DE CHARGE. 

Et le moyen que cela fût autrement ? c'est un amant 
qui le traçait... Gomme elle était belle!... Non, jamais, 
jamais je ne pardonnerai au P. Laurent. (Elle sort.) 

PICARD, au premier laquais. 

Portez, je vous prie, ces livres à la bibliothèque, j'irai 
les ranger. 

PREMIER LAQUAIS. 

J'y vais, (il sort.) 

PICARD, au second laquais. 

On soupera de bonne heure ; avertissez que tout soit 
prêt à huit heures au plus tard. 

SECOND LAQUAIS. 

Soyez tranquille, (n sort.) 

SCÈNE III. 

PICARD. 

Ce sont de bonnes gens... mais la médisance... Ah ! 
il faut qu'elle aille toujours son train. 

SCÈNE IV. 
PICARD, LE PREMIER LAQUAIS. 

LE PREMIER LAQUAIS. 

Monsieur Picard, un religieux du couvent, qui est ici 
près, demande à vous parler. 



ACTE I, SCENE V. 147 

PICARD. 

Un religieux dominicain? 

LE PREMIER LAQUAIS. 

Oh! ce n'est pas le P. Laurent,, n'ayez pas peur; 
celui-ci a une physionomie qui prévient en sa faveur. 
Sur ce que je lui ai dit que monsieur n'était pas encore 
arrivé, il m'a répondu qu'il serait bien aise de causer 
im moment avec vous. 

PICARD. 

Je vais le trouver. 

LE PREMIER LAQUAIS. 

Il est là. Entrez, mon père. (n sort.) 



SCÈNE V. 
PICARD, LE PÈRE LOUIS. 

PICARD. 

Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, monsieur? 

LE P. LOUIS. 

On m'a dit que M. Francheville n'était pas encore de 
retour. Pourrais-je savoir de vous, monsieur, l'heure 
précise de son arrivée? 

PICARD. 

Nous l'attendons de moment en moment... Mais l'heure 
où il arrivera... Vous savez, mon père, qu'en voyage, 
on dépend des événements : une poste mal servie , de 
mauvais chemins, des chevaux détestables, une roue, un 
essieu... il arrive tant d'accidents 1 

LE P. LOUIS. 

• Vous avez raison; mais il sera ici aujourd'hui? 

PICARD. 

Nous l'espérons... Mais vous avez quelque chose à lui 
dire ? 

LE P. LOUIS. 

Oui; il faut que je lui parle. 



148 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

PICARD. 

Attendez-le ici : d'après la lettre qu'il m'a écrite, il ne 
peut tarder. 

LE P. LOUIS. 

Notre supérieur ne me sait pas dehors. Je suis sorti 
sans permission... Il y aurait du danger pour moi à faire 
une trop longue absence. 

PICARD. 

Permission pour aller à deux pas?... mais, c'est une 
chaîne que cela. C'est le P. Laurent , le" confesseur de 
madame de Saint- Alban, qui est votre supérieur? 

LE P. LOUIS. 

Oui, et il ne m'aime pas. 

PICARD. 

En vérité?... Touchez là, vous serez de mes amis.... 
vous devez être un honnête homme. 

LE P. LOUIS. 

Il me paraît que vous connaissez le P. Laurent;... 
mais, chut!... gardez-moi le secret. 

PICARD. 

Allons donc... On ne doit pas souhaiter de mal à son 
prochain;... mais, dans l'incendie qui dernièrement a 
consumé une partie de votre couvent, et dont quelques- 
uns de vos pères ont été les victimes,... j'ai vu bien des 
gens qui regrettaient... suffit, je m'entends. 

LE P. LOUIS. 

Il était à la campagne, et n'a couru aucun danger:... 
mais cet événement pourrait en faire naître auxquels il 
ne lui serait peut-être pas aussi facile de se soustraire. 

PICARD. 

Que voulez-vous dire? 

LE P. LOUIS. 

Je ne puis m'expliquer: et j'en aurais trop dit, peut- 
être, si je ne parlais à un honnête homme, à un homme 
prudent et discret. 



ACTE I, SCÈNE V. 149 

PICARD. 

Je n'en veux pas savoir davantage... Mais vous, qui 

me paraissez avoir des principes que l'on rencontre si 

rarement sous la robe que vous portez, comment avez- 

vous embrassé une profession qui, soit dit entre nous... 

LE P. LOUIS. 

Ne convient qu'à la paresse, à la nullité des talents, 
au plus vil égoïsme?... Vous voyez que j'achève votre 
phrase... Mon ami, l'homme ne dépend pas toujours de 
lui-même : avant la révolution, le despotisme s'étendait 
sur tout, prenait toutes les formes; il avait gagné tous 
les états, il régnait jusqu'au sein des familles... Parmi 
les pères même, on rencontrait quelquefois des tyrans, 
et mon malheur voulut que l'homme en qui je devais 
trouver soins touchants, protection, tendresse; que cet 
homme désigné par la nature pour être mon meilleur 
ami, livré tout entier à mes frères, ne voyant qu'eux, 
ne travaillant que pour eux, et concentrant sur eux 
seuls ces affections bienfaisantes que je devais partager 
avec eux, dès le berceau se montra mon ennemi, dès le 
berceau résolut mon malheur et ma perte, me négligea, 
se refusa toujours aux doux épanchementsde mon amour, 
et, par des dégoûts de toute espèce, par les privations les 
plus dures, par une conduite enfin qui me fit perdre la 
raison, me força de renoncer au monde, que je ne con- 
naissais encore que par ses peines, me précipita dans un 
cloître , et me contraignit à prononcer des vœux qui , 
en assurant ma fortune à mes frères, satisfaisaient égale- 
ment son amitié pour eux et sa haine pour moi... Voilà 
mon sort, telle fut ma vocation. 

PICARD. 

Infortuné!... écartons ces idées qui renouvellent vos 
peines... espérez... le flambeau de la raison ne luira pas 
vainement autour de vous... vos chaînes seront brisées; 
tout me dit que cet événement est plus^ prochain que 
vous ne pensez. 

LE P. LOUIS, en embrassant vivement Picard. 

Que le ciel vous écoute!... je ne serai pas le dernier à 



150 LES VICTIMES CLOITREES. 

l'en remercier... Mais permettez que je vous interroge... 
le bon M. Fran cheville, élevé par vous, m'a-t-on dit, et 
dont les vertus font votre éloge, Francheville aimait 
beaucoup, à ce que l'on m'a rapporté, un certain M. Dor- 
val, homme charmant, spirituel, très-riche, négociant 
bien famé, qui venait fréquemment ici? 

PICARD, montrant le portrait d'Eugénie. 

Il devait épouser cette jeune personne dont vous voyez 
là le portrait. Oui. mon élève... puisque vous voulez bien 
me faire les honneurs de son éducation, aimait beaucoup 
M. Dorval .. Je suis certain qu'il l'aime encore... Dorval 
est un de ces hommes pour lesquels on ne peut jamais 
se refroidir. 

LE P. LOUIS. 

Je pense comme vous. Vous savez qu'il est dans notre 
maison? 

PICARD. 

La mort lui a ravi celle qu'il adorait ; et le désespoir 
égarant sa raison, je ne le sais que trop, il s'est jeté dans 
votre couvent. 

LE P. LOUIS. 

Et c'est demain qu'il prononce ses vœux. 

PICARD. 

Demain ? 

LE P. LOUIS. 

Oui, le père Laurent, qui s'est emparé de l'esprit de 
M. Dorval, a trouvé le moyen d'abréger son noviciat. 
Dorval, toujours plongé dans la mélancolie, n'envisa- 
geant le monde qu'avec horreur, regardant comme le 
bien suprême la certitude d'habiter à jamais un lieu voi- 
sin de celui qui renferme la cendre de l'objet qu'il aime 
encore, (car vous savez qu'un mur mitoyen nous sépare 
seul du couvent...) 

PICARD. 

De ces religieuses qui ont reçu les derniers soupirs de 
notre pauvre Eugénie, je le sais... Il est sous la direction 
du P. Laurent, ce couvent-là? 



ACTE I, SCÈNE V. 151 

LE P. LOUIS. 

Oui... sous sa direction... c'est tout dire. 

PICARD. 

Eh bien, mon père, M. Dorval? 

LE P. LOUIS. 

Il seconde lui-même les vues de notre supérieur; il 
presse avec ardeur l'instant où il perdra sa liberté, où il 
faudra que, renonçant à lui-même, il s'asservisse pour 
jamais aux caprices, aux ordres arbitraires, au joug ty- 
rannique d'un homme rarement sensible, souvent injuste 
et livré presque toujours aux passions du monde, qu'il 
caresse dans son cœur, et qu'il punit dans tout ce qui 
l'environne. 

PICARD. 

Vous connaissez bien vos confrères, à ce qu'il me pa- 
raît... Et c'est demain que ce pauvre M. Dorval... tant 
d'amabilité, de lumières, d'esprit, une fortune si consi- 
dérable... ensevelir tout cela dans un cloître ! 

LE P. LOUIS. 

L'amabilité, l'esprit, les lumières ne sont pas ce qui 
l'ont fait désirer de ceux qui nous gouvernent... Mais 
il est immensément riche... et c'est ce qu'on n'ignorait 
pas. 

PICARD. 

Fort bien. 

LE P. LOUIS. 

Mais M. Francheville n'arrive point; et si l'on s'a- 
perçoit au couvent que je suis sorti... il faut absolumen 
que je vous quitte... J'aurais bien voulu cependant parler 
à M. Francheville! 

PICARD. 

D'un instant à l'autre, il peut être ici... Mais ce que 
vous avez à lui dire... ne pourrais-je pas?... 

LE P. LOUIS. 

Mon ami, il faut que je lui parle... l'heure me presse... 
obtenez de lui, aussitôt après son arrivée, qu'il se trans- 
porte à mon couvent... que je puisse le voir au moins 



152 LES VICTIMES CLOITREES. 

avant la fin du jour. Ce que j'ai à lui dire est d'une 
importance!... c'est M. Dorval qu'il s'agit d'obliger. 
M. Francheville demandera le P. Louis. 

PICARD. 

Le P. Louis!... je m'en souviendrai. 

LE P. LOUIS. 

Adieu. Ne dites pas que vous m'avez vu. Je n'ai pas 
besoin de vous recommander le secret sur la manière 
dont je vous ai parlé de notre supérieur. 

picard. 

N'ayez pas d'inquiétude. On n'est pas arrivé à mon âge 
sans savoir apprécier ce qu'il faut dire, ou ce qu'il faut 
taire. 

LE P. LOUIS. 

Adieu, M. Picard. 

PICARD. 
Mon père, je VOUS Salue... (Il le reconduit jusqu'à la porto 

traversez le jardin pour n'être pas vu... Descendez... 
là... fort bien. 

SCÈNE VI. 

PICARD. 

Allons, en voilà un qui ne sera pas fâché si ce qu'on 
nous mande de Paris est mis à exécution... je crois qu'il 
aura bientôt changé d'habit... Ce P. Laurent, avec son 
œil en dessous, sa mine composée... et son ton miel- 
leux... un couvent de religieuses à côté du sien... nulle 
autre séparation qu'un mur mitoyen... tout cela m'a bien 
l'air... Ah! Picard! Picard! ce que vous dites là n'est 
pas charitable... Mon Dieu! mon Dieu ! qu'on a de dis- 
position à mal parler de son prochain... Mais qu'est-ce 
que c'est?... j'entends du bruit... on parle haut sur l'es- 
calier... Le tumulte redouble... serait-ce monsieur? 



ACTE I, SCÈNE VIII. 153 

SCÈNE VII. 

(Les portes s'ouvrent, les domestiques entrent en foule, et crient 
à Picard.) 

PICARD, LES DOMESTIQUES. 

LES DOMESTIQUES. 

Le voilà, le voilà, M. Picard; voilà monsieur!... 

PICARD. 

C'est lui! c'est lui! et je suis ici!... courons, cou- 
rons... 

SCÈNE VIII. 

M. FRANCHEVILLE, PICARD, LES DOMESTIQUES. 

PICARD. 

Vous voilà, monsieur ! à la fin, vous voilà. Soyez le 
bienvenu. 

M. FRANCHEVILLE. 

C'est toi, mon bon Picard... Bonjour, mon vieil ami, 
comment te portes-tu ? 

PICARD. 

A merveille, monsieur, à merveille; et vous? 

M. FRANCHEVILLE. 

Bien, mon ami, bien; enchanté de vous revoir ton?, 
mes enfants. 

TOUS. 

Et nous donc, monsieur, et nous? 

LE PREMIER LAQUAIS. 

Vous avez fait un bon. voyage, monsieur? 

M. FRANCHEVILLE. 

Excellent. 

LA FEMME DE CHARGE. 

La traversée a-t-elle été longue? 

M. FRANCHEVILLE. 

Longue et pénible... près de deux mois. 

9. 



154 LES VICTIMES CLOITREES. 

LA FEMME DE CHARGE. 

Vous devez être bien fatigué? 

M. FRANCHEVILLE. 

Moi? pas du tout; est-ce que je ne suis pas fait à la 
peine ? 

LA FEMME DE CHARGE. 

N'importe, on n'est pas de fer... mais vous vous re- 
poserez ici... nous aurons bien soin de vous. C'est un 
songe quasiment de vous voir... Ce pauvre cher homme! 
Savez-vous bien qu'il y a près de deux ans que vous nous 
avez quittés? 

M. FRANCHEVILLE. 

Oui, mes amis, je me suis bien aperçu que vous me 
manquiez, et c'est avec un plaisir bien vif que je me re- 
trouve au milieu de vous. Mon frère et ma sœur ne sont 
pas encore arrivés? 

PICARD. 

Ils ne tarderont pas; je suis sûr qu'avant une heure 
ils seront ici: ils ne voudront pas certainement être des 
derniers à vous féliciter sur votre nouvelle dignité. 

M. FRANCHEVILLE. 

Je dois de véritables actions de grâces à mes conci- 
toyens... Ordinairement on oublie les absents; ils ont 
daigné se souvenir de moi... ils m'ont élu maire de notre 
ville. 

PICARD. 

Vous n'auriez pas eu la préférence si l'on eût connu 
un plus honnête homme... Mes amis, monsieur peut 
avoir besoin d'être seul; il nous reste là-bas bien des 
choses à faire, et je crois qu'il serait à propos... 

LE PREMIER LAQUAIS. 

Je me charge de vider la voiture. 

LA FEMME DE CHARGE. 

Je vais vous aider. 

LE SECOND LAQUAIS. 

Si monsieur souhaite quelque chose, nous sommes là. 



ACTE I, SCENE IX. 155 

M. FRANCHE VILLE. 

Picard va rester avec moi... Allez, mes amis; je rap- 
porte, des pays lointains, de quoi vous prouver que le 
temps et la distance ne vous ont point effacés de ma 
mémoire. 

(Ils sortent.) 

SCÈNE IX. 
M. FRANGHEVILLE, PICARD. 

PICARD. 

Vous êtes toujours le même; vous vous oublieriez 
pour ne vous occuper que des autres. 

M. FRANCHE VILLE, s'asseyant. 

Et sans les autres que ferais-je de moi? Se faire 
aimer, c'est jouir; et, pour goûter ce bonheur, il faut 
savoir aimer soi-même... Mais viens donc ici que je 
t'embrasse. 

PICARD, l'embrassant. 

Ah ! que voilà un moment qui me fait de bien ! 

M. FRANCHE VILLE. 

Sais-tu qu'il y a bien longtemps que je ne t'ai vu, 
bien longtemps que tu ne m'as grondé !... 

PICARD. 

Ah! grondé! 

M. FRANCHEVILLE. 

Oui, oui, quelquefois... tu me vois toujours haut 
comme cela... mais tu as raison; car avec les meilleures 
intentions du monde, il m'arrive de faire de fréquentes 
sottises. 

PICARD. 

Je suis encore à m'en apercevoir... mais ce n'est pas 
assez que vous ayez toujours raison, il faut que vous 
empêchiez vos amis d'avoir tort ; vous ne devez pas vous 
contenter de faire toujours bien, il faut que vous sau- 
viez les autres du danger de mal faire. 

M. FRANCHEVILLE. 

Explique-toi. 



156 LES VICTIMES CLOITREES. 

PICARD. 

Ce digne homme, cet homme aimable, votre meilleur 
ami, M Dorval... 

M. FRANCHE VILLK. 

Tais-toi.., je ne voulais pas te parler d'Eugénie... je 
m'efforçais d'écarter tout ce qui pouvoit nous rappeler 
un souvenir si cher! 

PICARD. 

Je ne dirai plus rien ! 

M. FRANCHE VILLE. 

Ah! il n'est plus temps!... tu as commencé... achève. 
Oui, parlons d'elle, parlons de ma fille, de mon aimable 
et malheureuse Eugénie... nous l'avons donc perdue! 

PICARD. 

Il y a près d'un an. 

M. FRANCHE VILLE. 

Ah ! ma sœur ! ma sœur ! pourrez-vous jamais vous le 
pardonner? 

PICARD. 

Il n'y avait pas six semaines que vous étiez parti, que 
madame suppose la nécessité d'un voyage à Paris. M. de 
Saint-Alban, qui n'a jamais osé la contredire, y souscrit... 
mais, « on ne peut pas emmener Eugénie, on ne le peut 
« pas. » Son père demande timidement quelle raison s'y 
oppose... Il y a là un confesseur qui de l'œil et de la tête 
semble dire que la chose est impossible ; et cela ne se 
peut pas est l'unique réponse que reçoit M. de Saint- 
Alban. On part. Mademoiselle est au couvent. Ce pauvre 
M. Dorval!. il se désespérait! Je le consolais de mon 
mieux, mais j'eus bientôt moi-même besoin de consola- 
tion... Mademoiselle est incommodée... la maladie fait 
des progrès rapides. Elle est contagieuse... défense d'ap- 
procher d'Eugénie... Je m'obstine, je veux la voir... 
Elle est morte... trois jours... trois jours à peine, et 
cette pauvre Eugénie est dans la tombe ! J'en pensai per- 
dre la raison... J'écris dans l'instant à Paris..* Madame... 
Ah!... il faut lui rendre justice... Aussitôt qu'elle eut 



ACTE I, SCÈNE X. 157 

appris cette nouvelle affreuse, elle revint en ces lieux... 
Elle était inconsolable, et nous crûmes qu'elle suivrait 
sa fille au tombeau. Pour M. Dorval, je ne vous peindrai 
point son désespoir; mais ce que je n'ai jamais conçu, 
c'est que le père Laurent avait toute sa confiance. C'est 
dans le sein de celui dont les conseils l'avaient séparé 
d'Eugénie... qu'il fut déposer le poids de sa douleur et 
chercher des consolations... Enfin j'apprends que mon- 
sieur Dorval renonce au monde, et c'est demain, mon- 
sieur, demain, qu'il prononce ses vœux. 

M. FRANGHEVILLE. 

Demain, Dorval! grand dieu! 

PICARD. 

Un religieux, un des pères de la maison qu'il a choisie 
sort d'ici dans l'instant : il voudrait vous parler. Il a l'air 
d'un honnête homme; ce qu'il prétend vous dire est, 
m'a-t-il assuré, de la dernière importance. C'est de 
M. Dorval qu'il veut vous entretenir... Il vous attend à 
son couvent... Vous demanderez le père Louis. 

M. FRANCHEVILLE. 

J'y cours, je ne souffrirai pas... Dorval ! Je veux sa- 
voir... 

SCÈNE X. 
LES PRÉCÉDENTS, PREMIER LAQUAIS. 

PREMIER LAQUAIS. 

Monsieur! monsieur! voilà M. et madame de Saint- 
Alban ; la voiture entre dans la cour. 

M. FRANGHEVILLE. 

Ma sœur! Je vole dans ses bras... Elle a reconnu ses 
torts... elle a pleuré sa fille... Cette idée me réconcilie 
avec elle... ma pauvre Eugénie! Mais cette image 
trop frappante renouvellerait les douleurs de sa mère... 
(il tire un rideau sur le tableau.) Dérobons à ses regards tout ce 



158 LES VICTIMES CLOITREES. 

qui nous reste de l'objet le plus cher... Picard, j'irai 
trouver Dorval... je lui parlerai... je saurai l'arracher... 
Mes amis ! souvenez-vous de bien recevoir madame de 
Saint-Alban. Elle a de l'orgueil, je le sais, de fausses 
idées de piété, un entêtement ridicule pour son adroit 
et rusé directeur; mais le cœur est bon et demande 
grâce pour les torts de l'esprit. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE II, SCÈNE I. 159 



ACTE SECOND. 



SCÈNE I. 

M. DE SAINT-ALBAN, MADAME DE SAINT- AL- 
BAN, M. FRANGHEVILLE, PICARD, les autres 

DOMESTIQUES. 

MADAME DE SAINT-ALBAN, en habit de voyage, et se jetant dans un 
fauteuil. 

Ah 1 quel tumulte ! quelle cohue ! quelle joie bruyante ! 
je me sauve ici, j'espère qu'ils ne m'y poursuivront pas. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Mais, ma femme... 

M. FRANGHEVILLE. 

Mais, ma sœur... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! ciel! quoi, les voilà encore! 

PICARD. 

Non, madame, vous ne vous déroberez pas aux témoi- 
gnages de notre tendresse. 

LA FEMME DE CHARGE. 

Vous ne rejetterez pas les preuves de notre affection... 

PREMIER LAQUAIS. 

De notre plaisir... 

SECOND LAQUAIS. 

De notre amitié... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

De leur amitié? et depuis quand sommes-nous si bons 
amis? 

M. DE SAINT-ALBAN. 

C'est leur cœur qui parle... 

M. FRANCHEVILLE. 

De bons cœurs, qui vous aiment... 



160 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

PICARD. 
Il y a près d'un an que nous ne vous avons vue... 

LA FEMME DE CHARGE. 

Et quand on est si longtemps loin de ceux qu'on 
aime... 

PREMIER LAQUAIS. 

Il est tout simple de leur témoigner qu'on a du plaisir 
à se retrouver près d'eux. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Soit, mais ce plaisir-là peut se marquer d'une manière 
un peu plus respectueuse... Je vous sais gré de ce que 
vous appelez votre amitié... mais je ne suis pas faite en- 
core à l'espèce d'intimité que vous voulez établir entre 
nous... Allez, mes enfants, allez vaquer à vos devoirs, 
cela sera beaucoup plus à sa place que la joie désor- 
donnée à laquelle vous vous livrez en ce moment. 

LA FEMME DE CHARGE, à M. Franchcville. 

Vous ne nous avez pas reçus comme cela, monsieur 

PREMIER LAQUAIS, en s'en allant. 

Voilà de l'amitié bien récompensée ! 

SECOND LAQUAIS. 

Nous nous en corrigerons. (ils sortent.) 

SCÈNE IL 
LES PRÉCÉDENTS, PICARD. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Qu'est-ce qu'il dit ? 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Il dit, madame, ou du moins il doit penser qu'on au- 
rait tort de vouloir être aimé, quand on ne fait rien pour 
l'être. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Oh! je sais bien, monsieur, que vous leur avez rendu 
leurs caresses... 



ACTE II, SCENE II. 161 

M. FRANCHE VILLE. 

Et moi aussi, ma sœur. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Pour vous, mon frère, je n'en doute pas. 

M. FRANCHEVILLE. 

Et vous me rendez justice. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

C'est sans doute par vos conseils qu'ils viennent d'es- 
sayer avec moi les prérogatives de l'heureuse égalité qui 
règne à présent entre nous. 

M. FRANCHEVILLE. 

On ne conseille pas l'impulsion du cœur. Je les ai en- 
hardis à vous exprimer la joie que leur inspirait votre 
retour. Si j'avais prévu votre accueil, je leur aurais donné 
des avis tout contraires. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Picard, le P. Laurent est-il prévenu de mon arrivée? 

PICARD. 

Je l'ignore, madame... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Est-ce qu'on n'a pas tous les jours été s'informer de 
sa santé? 

PICARD. 

Elle n'a souffert aucune altération, madame. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Le ciel en soit loué! Allez de ce pas lui dire que je 
suis ici, et que je ne pourrai jamais le voir assez tôt. 

M. FRANCHEVILLE. 

Ne craignez rien, ma sœur, il ne se fera pas attendre . 

(Picard sort.) 



162 LES VICTIMES CLOITREES. 

SCÈNE III. 

MONSIEUR ET MADAME DE SAINT-ALBAN, 
M. FRANCHEVILLE. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

J'ai frémi lorsque j'ai appris l'accident affreux qui a 
livré aux flammes la sainte maison qu'il habite. 

M. FRANGHEVILLE. 

Le dommage, a dit-on, été considérable. Une aile en- 
tière du couvent, et celle précisément où demeure votre 
directeur, a été la proie de l'incendie. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Le saint homme a prié, et la flamme a cessé ses ra- 
vages. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Le saint homme était absent, ma chère amie, et les 
secours publics ont seuls arrêté l'incendie. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Plaît-il, monsieur? 

M. FRANGHEVILLE. 

Laissons là le père Laurent, et permettez-moi, ma 
sœur, de vous faire remarquer qu'il y a plus de deux 
ans que je ne vous ai vue, et que vous ne m'avez pas 
encore embrassé. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

C'est l'incroyable explosion de tendresse de vos gens 
et des miens, qui seule m'attire ce reproche... Vous sa- 
vez bien, mon frère, que je vous aime toujours. 

M. FRANGHEVILLE. 

J'ai besoin quelquefois que vous m'en assuriez. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Vous avez tort, Francheville ; les sentiments de ma 
femme à votre égard ne sont pas équivoques. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Eh! croyez qu'il n'en doute pas... mais il faut qu'il 



ACTE II, SCENE III. 163 

gronde : C'est UI1 besoin pour lui. (Elle aperçoit sur une table 
l'écharpe que porte le maire d'une tille.) Qu'est-ce que c'est que 

cela? 

M. FRANGHEVILLE. 

C'est mon écharpe. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Gomment, votre écharpe? 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Eh! oui... c'est la décoration d'un maire de ville.... 
Vous savez bien qu'il a été élu. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! je l'avais oublié... des choses comme cela... 

M. FRANGHEVILLE. 

J'espère que vous allez me féliciter d'une distinction 
aussi honorable. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Mou frère, vos richesses auraient pu vous procurer des 
distinctions un peu plus brillantes. . . Mais alors vous vous 
piquiez de philosophie ; alors vous regardiez l'ambition 
comme un vice affreux, comme un tourment insuppor- 
table... alors vous chantiez les douceurs d'une modeste 
obscurité ; vous nous répétiez sans cesse, d'après Vol- 
taire... 

Trop heureux les mortels inconnus à leurs maîtres : 

Et à présent la mairie d'une petite ville vous paraît une 
place honorable ! A présent l'ambition vous gagne ! La 
fantaisie vous a pris de jouer un rôle dans le monde... 
et quel rôle encore!... en vérité, vous êtes bien changé ! 

M. FRANGHEVILLE. 

Oui, très-change, ma sœur... J'en demande pardon 
à votre mari, qui est un honnête homme, un homme 
sage, que j'aime; mais je n'eusse jamais eu, comme lui, 
pour complaire à ma femme, la faiblesse d'échanger mon 
antique, ma bonne et modeste rolure, contre une no- 
blesse vénale que méprise le peuple et que les grands 



164 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

tournent en ridicule... Ce ne sont point les honneurs 
que je cherche, c'est le bonheur d'être utile. Je refuse- 
rais un emploi lucratif, j'ambitionne une place pénible. 
Je n'ai pas besoin de richesses, mais j'ai besoin de rem- 
plir mon devoir... Quant à mon amour-propre, oui, je 
l'avoue, il est flatté du poste auquel on vient de m'élever. 
J'étais à dix-huit cents lieues, absent depuis vingt mois, 
et l'on ne m'a pas oublié; mes concitoyens, d'un senti- 
ment unanime , m'ont décerné un honneur qui prouve 
leur estime et l'espoir qu'ils ont conçu de moi... Si l'or- 
gueil était quelquefois tolérable, je crois que, dans ce 
moment, l'on pourrait m'excuser d'en avoir. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Quelle petitesse! d'honneur, je ne vous reconnais pas. 
Ces suffrages auxquels vous devez votre nouvelle dignité, 
vous ont été accordés par des gens dont l'estime est, en 
vérité, un tribut bien flatteur! 

M. FRANCHEVILLE. 

Ce sont de bons citoyens, des hommes. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! voilà le grand argument de la philosophie... des 
hommes, vos égaux, n'est-ce pas ? vos semblables. 

M. FRANCHEVILLE. 

Oui, mes semblables... oui, mes égaux... et les vôtres, 
ma sœur; car, en dépit des titres de noblesse que vous 
avez achetés hier, nous sommes, vous et moi, de la même 
famille. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Mon frère, laissons cette discussion; après une aussi 
longue séparation, nous devons avoir autre chose à nous 
dire. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

M. de Saint-Alban a raison... Vous savez que nos 
principes à cet égard ne se sont jamais trouvés d'accord, 
et que même nous nous étions promis de ne jamais trai- 
ter cette matière. 



ACTE II, SCENE IV. 165 

M. FRANGHEVILLE. 

Ce n'est pas moi qui ai commencé. Oui, nous devons 
avoir, après une fâcheuse absence, des sujets d'entretien 
plus doux, et qu'une tendre amitié doit rendre inépui- 
sables. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! mon frère, je vous revois avec bien du plaisir. 
Votre présence ici, mon cher frère, eût été pour mon 
cœur une bien douce consolation... Vous savez nos mal- 
heurs?... vous savez tout ce que j'ai perdu? 

M. FRANCHEVILLE. 

Ma sœur, écartons cette idée... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Ah ! Francheville, c'est une source éternelle de pleurs. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Eugénie! Eugénie! 

M. FRANCHEVILLE. 

Ma sœur! mon cher frère!... Je ne condamne point 
vos larmes... les miennes sont prêtes à s'y mêler... Mal- 
heur aux âmes insensibles!... 



SCENE IV. 
LES PRÉCÉDENTS, LE P. LAURENT, PICARD. 

PICARD. 

Le P. Laurent... 

MADAME DE SAINT-ALBAN, so levant avec précipitation et courant 
au devant du religieux. 

Ah ! mon père ! que vous venez à propos ! vos pieux 
conseils peuvent seuls me rappeler à la résignation qu'un 
souvenir trop cher combat aujourd'hui dans mon âme. 

LE P. LAURENT. 

Dieu seul connaît les vœux que, chaque jour, j'ose 
humblement lui adresser pour vous, madame, et pour 
votre digne époux. Dans cette crise fatale où l'on paraît 



166 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

vouloir anéantir cette auguste noblesse dont vous faites 
partie, cette noblesse, l'espoir et l'honneur de la France, 
à chaque instant, depuis votre départ, je conjure le ciel 
de veiller sur vous, d'écarter loin de vous et les complots 
des méchants, et l'esprit de vertige qui semble s'être 
emparé de tous les malheureux Français, et les pièges 
cachés de l'éternel ennemi des hommes, dont de hardis 
novateurs ne font aujourd'hui qu'accomplir les desseins. 

MADAME DE SATNT-ALBAN. 

Je n'ai jamais douté de l'intérêt que vous prenez à 
moi, mon père. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Je vous remercie, monsieur, de celui que vous me 
témoignez... Séparons la cause du ciel d'avec les intérêts 
humains. Dieu, dont un homme de votre état se croit en 
droit d'être l'organe, Dieu seul connaît le secret des 
cœurs, lui seul dirige les ressorts qui nous font mouvoir, 
et nous devons penser que ce qu'il permet est toujours 
ce qui convient le mieux à l'ordre général. 

LE P. LAURENT. 

L'ordre général, monsieur!... lorsque tout ordre est 
anéanti. Quand la majesté des rois, la sainteté des tri- 
bunaux, quand le culte même, quand la religion... 

M. FRANGHEVILLE 

Rien n'est anéanti, monsieur; tout subsiste, mais sous 
d'autres formes, il est vrai... Vous parlez de religion?... 
nous aurons toujours celle de l'honnête homme, cette 
religion innée qui ne consiste point dans des préceptes 
minutieux, dans l'intolérance, le fanatisme et la super- 
stition, mais dont l'essence est d'aimer son semblable, 
de l'aider de tout son pouvoir, de le défendre aux périls 
de sa vie, de faire le bien, de fuir le mal, et de ne ré- 
sister jamais au cri de sa conscience... Vous voyez que 
nous aurons toujours une religion... On pourra remon- 
ter, et je sais qu'on se le propose, à la source des riches- 
ses immenses, accumulées par les ministres d'un culte 
dont le divin auteur vécut et mourut pauvre... Peut- 



ACTE II, SCENE IV. 167 

être rappellera-t-on à leur institution primitive ceux 
que nos préjugés en ont trop écartés ; je sais que l'on 
peut trouver étrange l'existence de ces hommes qui 
promettent à Dieu d'abjurer l'humanité, de vivre et de 
mourir inutiles à leurs semblables, de contrarier en tout 
le vœu de la nature, et de renoncer à la société pour en 
dévorer la substance... ceux qui vivent d'abus, je le 
sais, peuvent craindre de les voir détruits : mais l'es- 
prit qui opérerait de si grands changements ne serait 
point un esprit de vertige ; cette réforme ne serait point 
une œuvre de ténèbres, et l'éternel ennemi des hommes, 
pour parler votre langage, ne doit pas être soupçonné 
de leur suggérer ce qui peut les conduire au bonheur. 

LE P. LAURENT. 

Je ne répondrai point à cela, monsieur. Je n'ai pas le 
bonheur de vous plaire, je m'en aperçois depuis long- 
temps, et ce que je dirais vous serait toujours sus- 
pect... Puis-je demander à madame la cause du trouble 
où j'ai cru la voir quand je suis entré dans cet apparte- 
ment ? 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! mon père!... 

LE P. LAURENT. 

Vous sentiez, disiez-vous, votre résignation prête à 
succomber... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Nous avons parlé d'Eugénie... 

LÉ P. LAURENT. 

Et votre âme sensible s'est émue... ah ! quelle perte ! 
et qui pouvait mieux que moi connaître le mérite de 
cette intéressante personne. Chargé par vous de la gui- 
der dans la voie du salut, personne n'a pu mieux juger 
de la pureté de son âme... mais celui qui dispense et les 
biens et les maux, celui qui ne veut pas que nous met- 
tions trop d'attache au bonheur fugitif dont on jouit sur 
la terre, celui qui nous instruit par les privations à 
n'élever nos yeux que vers l'éternelle félicité, Dieu, en 
vous éprouvant par la douleur, a couronné les vertus 



168 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

de votre fille. Dans les pleurs que vous versez, vous 
goûtez au moins la douceur de penser que, dégagée des 
peines de la vie, libre des pièges tendus sans cesse à 
l'innocence, arrachée aux dangers de perdre en un mo- 
ment le fruit d'une piété soutenue et d'une conduite 
exemplaire, Eugénie, à présent, et pour jamais heu- 
reuse, vous attend au séjour de la paix et du parfait 
bonheur 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Cette idée seule, et vos consolations, ont pu calmer 
mon désespoir... 

LE P. LAURENT. 

Notre cœur est bien fort quand il n'a pas de reproche 
à se faire : et dans le malheur dont vous ressentez l'at- 
teinte, du moins vous avez pu vous dire... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

N'a-t-on rien à se reprocher, mon père, lorsqu'on 
cède à des conseils dangereux?... 

M. FRANCHE VILLE. 

Lorsque l'on obéit à des inspirations perfides, à une 
piété mal entendue... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Que dites-vous donc, messieurs ? 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Je dis que j'ai perdu ma fille. 

M. FRANCHE VILLE. 

Et quiconque a pu vous suggérer le plan que vous 
avez suivi, et qui nous coûte notre Eugénie, est le plus 
méchant ou le plus stupide de tous les êtres. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Vous vous emportez, mon frère... vous oubliez... 

LE P. LAURENT. 

Hélas ! madame, ce n'est pas vous que l'on accuse, 
c'est moi. La prévention, l'injustice, je dois tout souf- 
frir sans murmure, ma religion me l'ordonne. J'ai, pour 
me consoler, au milieu de tant d'afflictions, la voix de 



M. FRANCHEVILLE. 
M. DE SAINT-ALBAN. 



ACTE II, SCENE IV. 169 

mon cœur, votre témoignage, madame, et le ciel qui 
connaît la pureté de mes intentions... Permettez-moi de 
me retirer ; je vois que ma présence déplaît ici ; et pré- 
venu, comme je Tétais, de Finimitié que Ton m'y a 
vouée, je me serais dispensé d'y paraître, si mon atta- 
chement pour madame et les instances d'un homme 
respectable et malheureux, ne m'en eussent imposé la 
loi. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Non, mon père, vous ne me quitterez point. D'au- 
tres peuvent être injustes envers vous ; mais je ne le 
serai jamais. Quel est cet homme auquel vous vous in- 
téressez ? que puis-je pour lui ? 

LE P. LAURENT. 

M. Dorval. 
Eh bien? 
Parlez ! 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Est-ce de lui qu'il est question ? 

LE P. LAURENT. 

Le temps de ses épreuves est enfin expiré... c'est de- 
main qu'il prononce ses vœux. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Dorval ? demain ? 

M. FRANGHEVILLE. 

Il est donc vrai? 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

De quel bonheur il s'apprête à jouir ! 

LE P. LAURENT. 

Mais avant de renoncer pour jamais au monde, avant 
de briser entièrement les liens qui l'ont enchaîné long- 
temps à la société, il demande, il implore la faveur, la 
grâce devoir encore une famille respectable, qui n'avait 
pas dédaigné de Je choisir pour fils. 

10 



170 LES VICTIMES CLOITREES. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Ah ! qu'il vienne ! 

M. FRANCHEVILLE. 

Qu'il vienne... nos bras lui sont ouverts. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Mais non, arrêtez... Je ne vois pas qu'il soit si néces- 
saire.... 

LE P. LAURENT. 

La véritable pitié est toujours compatissante... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah ! vous avez raison. Nous ne pouvons nous dis- 
penser de le recevoir. Allez le chercher, mon père, et 
dites-lui... 

LE P. LAURENT. 

Il est ici... il m'attend dans l'appartement voisin ; je 
n'ai pas osé, sans vous en prévenir... 

M. FRANCHEVILLE. 

Ah ! courons. . . 

LE P. LAURENT. 

Non, restez. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Picard ! Picard ! 

SCÈNE V. 
LE^ PRÉCÉDENTS, PICARD. 

PICARD. 

Monsieur... 

M. FRANCHEVILLE. 

Amenez-nous monsieur Dorval. 

M. DE SAINT-ALBAN. 
(Picard sort.) 

Courez. 

LE P. LAURENT, retenant toujours M. Franchevillc , qui veut aller 
au-devant de Dorval. 

Ah! monsieur! quel ami vous êtes 1... Heureux celui 
qui peut vous inspirer de pareils sentiments. 



ACTE II, SCÈNE VI. 171 



SCÈNE VI. 
LES PRÉCÉDENTS, DORVAL, PICARD. 

PICARD, en l'annonçant. 

Monsieur Dorval. 

M. FRANCHE VILLE, s élançant vers lui. 

mon ami ! 

M. DE SAINT-ALBAN, le pressant dans ses bras. 

Mon fils ! 

DORVAL, sous l'habit de novice. 

tout ce que j'ai de plus cher, il .m'est donc encore 
permis de vous revoir, de vous presser contre mon 
cœur.... Ah ! madame, pardonnez à l'infortuné Dor- 
val.... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Je le remercie du plaisir qu'il me procure... Je n'a 
point oublié que de tout temps Dorval fut l'ami chéri 
de mon frère. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Qu'il dut être mon fils... 

M. FRANCHE VILLE. 

Mon neveu. 

DORVAL. 

Votre fils, ô mon père ! le neveu de mon ami... hé- 
las ! tant de félicité n'a duré qu'un moment. Je n'ai fait - 
qu'entrevoir le bonheur, il a fui sans retour... et les sou- 
venirs déchirants, les larmes, le désespoir, voilà ce qui 
me reste. 

LE P. LAURENT. 

Mon frère, vous oubliez le ciel, et la religion qui sou- 
tient, qui console... 

M. FRANGHEVILLE. 

Eh ! mon ami, pourquoi cet habit sous lequel je vous 
revois? A la fleur de votre âge, riche, considéré, fait 
pour servir, pour honorer votre patrie, pourquoi tout 
quitter ? pourquoi renoncer à tout ? 



172 * LES VICTIMES CLOITREES. 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Quelle est cette résolution désespérée ? 

DORVAL. 

Désespérée... Oh! oui! oui... vous avez bien raison. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah ! mon frère ! ah ! monsieur, vous ignorez ce que 
peut la voix d'un Dieu qui nous appelle à lui. 

DORVAL. 

Je ne m'aveugle point et ne veux pas en imposer aux 
autres... Dieu, ma religion... s'ils ont parlé, je n'ai rien 
écouté... le désespoir seul a tout fait, j'ai tout perdu... 
J'ai perdu celle pour qui seule je chérissais la vie... que 
ferais-je encore au monde? je dois y renoncer... je dois 
le fuir... pour servir sa patrie, il faut une âme forte, et 
la mienne est écrasée sous le poids des douleurs... il 
faut conserver sa raison... la mienne, elle est perdue... 
L'amour au désespoir a troublé mes idées, a brisé mes 
organes... je n'ai plus qu'un sentiment... qu'une affec- 
tion... qu'un instinct... c'est celui de l'amour... 

LE P. LAURENT. 

Que dites-vous, mon frère?... 

DORVAL. 

Que celui de l'amour, je dis la vérité... Je vous ai 
promis, mon père, de renoncer au monde, de m'ense- 
velir à jamais dans le cloître que vous m'avez ouvert... 
il sera mon tombeau;... c'est demain que j'y descends 
pour n'en jamais sortir : mais je ne vous ai point pro- 
mis d'oublier que j'eus un cœur, que ce cœur a tout 
perdu, qu'il brûle encore, et qu'il brûlera jusque dans 
la tombe,, d'un feu... que le ciel ne peut réprouver, 
puisque c'est lui qui l'alluma dans mon sein... Je vous 
ai dit qu'elle me suivrait jusqu'aux pieds des autels... 
que je l'y verrais toujours, que je n'y verrais qu'elle, 
oui... elle... elle, qui n'existe plus que dans mon cœur, 
et qui n'en sortira jamais... Vous pleurez, mes amis... 
et pourquoi pleurez-vous ? me croyez-vous malheureux? 
Ah ! le jour du malheur, le jour du désespoir fut celui 



ACTE II, SCÈNE VI. 173 

où la cloche funèbre m'annonça qu'elle n'était plus... le 
jour où son cercueil vint frapper mes regards... Depuis 
cet instant je n'ai plus souffert... on ne souffre que par 
la raison, et la mienne est éteinte... Il y avait là un feu 
dévorant... là, des nuages... mais ce feu qui me con- 
sume encore... c'est elle qui l'alimente... Je la vois au 
milieu de ces nuages... elle les dissipe... elle est là. là... 
près de moi, toujours là ; je la regarde, je lui parle, elle 
me répond... jugez si je suis malheureux. 

M. FRAN CHEVILLE. 

- Infortuné ! dans quel état ! . . . 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Ah ! dieux!... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Oh ! mon père, comme il sait aimer ! 

LE P. LAURENT. 

M. Dorval... mon frère... revenez à vous... vous me 
faites repentir de vous avoir permis... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Deux victimes! deux victimes ! L'une a péri, madame, 
et l'autre, vous la voyez. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! monsieur, épargnez-moi... 

DORVAL. 

Où suis-je?... et que s'est-il passé?... M. de Saint- 
Alban, mon bienfaiteur... vous me pressez dans vos 
bras... je vois couler vos larmes... Ah! sans doute je 
me suis égaré... Mon père, je vous avais promis... mais 
des souvenirs déchirants... et c'est devant vous, ma- 
dame... Ah! faites grâce à un infortuné. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

' Croyez, mon cher Dorval, que si j'avais prévu... croyez 
que je me reprocherai jusqu'à la mort... 

LE P. LAURENT. 

Votre sensibilité, madame, est trop vive, votre santé 

10. 



174 LES VICTIMES CLOITREES. 

trop délicate pour que vous puissiez résister à répreuve 
où Ton met Tune et l'autre.. . vous y succomberez... 
Dieu m'ordonne de vous dire que vous ne devez pas 
vous exposer plus longtemps... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Je me retire... Adieu, M. Dorval... 

DORVAL. 

Non, vous ne me quitterez pas... vous entendrez le 
dernier cri de ma douleur;... vous ne me quitterez 
pas... Mais, dites-moi, répondez-moi... Pourquoi ce 
voyage à Paris, à l'instant où nous allions nous unir ?... 
Répondez-moi. 

LE P. LAURENT. 

Mon frère, il est temps de nous retirer... 

DORVAL, s'élançant vers Saint-Alban. 

Non, non, je reste ici.... je suis chez mon père... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Oui, mon cher fils... 

DORVAL, à madame de Saint-Alban qui veut se retirer. 

Mon épouse... Eugénie... votre fille... Pourquoi l'en- 
sevelir dans un cloître ?... Elle pleurait, j'embrassais vos 
genoux... elle vous suppliait... mes larmes arrosaient 
vos mains... pourquoi n'avons-nous pas obtenu grâce?... 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Dorval, ayez pitié... 

DORVAL. 

De la pitié 1 en eûtes-vous alors?... 

LE P. LAURENT. 

Mon frère, suivez-moi, je vous l'ordonne. 

DORVAL. 

Demain j'obéirai; aujourd'hui je suis libre encore. 

(A Saint-Alban , en montrant madame de Saint-Alban.) Mon père, elle 

fut inexorable... et vous aussi, vous m'abandonnâtes, 
mon ami!... c'est devant moi qu'on l'entraîne dans ce 
cloître, dans cette prison, dans ce tombeau;... je les vois 



ACTE II, SCÈNE VI. 175 

partir tous deux... ils s'éloignent... Tu pleurais, toi, mon 
père; tu compatissais à ma peine... mais ton épouse... 
elle avait l'œil sec , un visage glacé , elle voyait mon 
désespoir sans en avoir pitié... Je cours, je me présente 
à la porte du cloître... elle est fermée pour moi. Enfin, 
six mois s'écoulent... que dis-je? six siècles de dou- 
leurs... et chaque jour j'allais au monastère. Là, ma voix 
gémissante implorait la pitié de quiconque se présentait 
à moi, et chaque fois on repoussait ma prière... Enfin, 
l'airain funèbre vient frapper mon oreille, et retentit 
jusqu'au fond de mon cœur... je pâlis, mon sang se glace; 
j'appelle, j'interroge... on répond... Elle est morte... 
Qui? grand Dieu!... qui?... ta fille, ta nièce, mon 
épouse... Douleurs! rage! fureurs!... Je veux briser les 
barrières qui nous séparent; je veux mourir en baignant 
de mes larmes les restes inanimés de mon amante, on 
me rejette avec barbarie; je me défends, on m'entraîne: 
je m'arrache aux mains qui me retiennent... les portes 
du temple s'ouvrent devant mes pas. Égaré, je cours, je 
me précipite... ciel! que vois-je? un cercueil... celui qui 
renfermait ta fille, ma 'femme, mon bien, mon bonheur 
et ma vie... Je m'élance, je l'embrasse... Ce qu'elle est 
devenue, ce qu'ils ont fait de moi, depuis ce moment, 
je l'ignore, j'avais cessé d'être, et les cruels ne m'ont 
rendu à la lumière que pour me rendre au désespoir. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Il m'arrache le cœur... 

LE P. LAURENT. 

Ah! que je me repens... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Le ciel nous punit... 

M. FRANCHEVILLE. 

Vois tes amis partager ta peine et gémir avec toi. 

DORVAL. 

C'est ici que, chaque jour, et devant vos yeux, je lui 
peignais mon amour, et qu'elle me jurait une tendresse 
éternelle. C'est là que, le cœur plein de son image, j'es- 



176 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

sayais de fixer sur la toile les traits chéris de la beauté 
la plus touchante... L'amour me tenait lieu de génie, de 

talents... Ce portrait... (Il l'aperçoit couvert d'un rideau sous lequel 
M. Francheville a voulu le cacher ; il s'élance et le découvre.) Le Voilà. . . 

c'est elle... c'est Eugénie! 

MADAME DE SAINT-ALBAN, s'élançant et tombant à genoux. 

ma fille! je me meurs! 

M. FRANCHEVILLE. 

Quel moment! 

LE P. LAURENT. 

fureur! 

DORVAL, courant à madame de Saint-Alban, la relevant, la conduisant 
vers un fauteuil, et so jetant à ses genoux. 

Vous pleurez!... vous vous repentez!... Ah! j'ai re- 
trouvé ma mère... Tournez les yeux vers moi, encore 
un seul regard... c'est le dernier; vous ne me verrez 
plus... demain... Ah! dites-moi que vous ne me haïssez 
pas, et que vous me pardonnez. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Oui, mon fils, oui, mon cher fils, je vous pardonne... 
Puisse le ciel et vous me pardonner aussi! 

LE P. LAURENT, à part. 

Ah! que je souffre! 

DORVAL, s'arrachant des bras de MM. do Saint-Alban et Francheville, 
et s'élançant dans ceux du père Laurent. 

J'ai eu encore un instant de bonheur; maintenant je 
puis mourir au monde... Mon père, je vous ai offensé, 
je m'en souviens... 

LE P. LAURENT. 

Et moi je l'avais oublié... Venez, mon frère ; la paix et 
le bonheur vous attendent parmi nous ; embrassez vos 
amis, et partons. 

DORVAL. 

Adieu, mada... adieu, ma mère... vivez heureuse... et 
pensez quelquefois à celui qui dut être votre fils... Mes 
chers amis, adieu... ne cherchez point à pénétrer dans 
ma retraite... elle sera inaccessible... la solitude et la 



ACTE II, SCENE VII. 177 

tombe, voilà mon seul espoir... je ne vous verrai plus... 
mais je ne vous oublierai jamais. 

M. FRANGHEVILLE. 

Quoi! pour jamais?... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Quoi! sans retour?... 

DORVAL. 
Oui... pour jamais, adieu... (se retournant vers le portrait 

d'Eugénio.) Et toi, mon Eugénie! la mort réunira ce que la 
mort a séparé... Venez, venez, mon père... arrachez-mo 

d'ici. (fl sort avec le P. Laurent.) 

SCÈNE VII. 

M. ET MADAME DE SAINT-ALBAN, • 
M. FRANGHEVILLE. 

(Ils restent tous un moment dans un profond silence, gardant chacun 
l'attitude qu'il avait à la sortie de Dorval.) 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Oui, j'ai mérité tes reproches, amant trop malheu- 
reux ! oui, c'est moi qui suis la cause, et je ne puis dire 
innocente... 

M. DE SAINT-ALBAN. 

Ces retours sur le passé ne font qu'ajouter à vos peines, 
et ne nous rendront pas ce que nous avons perdu. 

M. FRANGHEVILLE. 

Vous voyez où vous ont entraînée une confiance aveu- 
gle, une piété superstitieuse, et des conseils fanatiques 
et perfides. 

MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ah! n'accusez pas le P. Laurent, mon frère; il a pu se 
tromper, mais son cœur ne peut être coupable. 

M. FRANGHEVILLE. 

Je le désire pour lui... mais j'ai peine à le croire. Cette 
classe d'hommes-là, ma sœur, n'agit jamais sans motif : 



178 LES VICTIMES CLOITREES. 

il faut remonter loin souvent pour arriver au point d'où 
part le premier fil de leurs trames secrètes. 

MADAME DE SAINT-ALBAN , gardant le silence, fixant son frère 
comme si elle allait lui répondre, se faisant effort pour se contenir, et 
adressant la parole à son mari. 

Retirons-nous, monsieur; un peu de repos me serait 
nécessaire... la scène déchirante que je viens d'essuyer 
a frappé mon cœur des plus sensibles coups... et les dis- 
positions où je vois mon frère, ne rendront point à mon 
âme agitée le calme dont elle a besoin. 

(Elle sort.) 
M. DE SAINT-ALBAN, à son frère, en s'en allant. 

Vous connaissez ses préventions, sa faiblesse... et vous 
ne cessez d'inculper devant elle... 

M. FRANGHEVILLE. 

J'ai tort; mais c'est plus fort que moi. Sa crédulité me 
révolte, son directeur m'indigne, et mon antipathie 
éclate malgré moi. 

(M. de Saint-Alban sort.) 



SCENE VIII. 

M. FRANGHEVILLE. 

Oui, j'ai tort à son égard... Une imagination ardente, 
une tête faible, une âme timorée, les préjugés d'une 
mauvaise éducation, la flatterie, les fausses vertus d'un 
homme adroit et observateur : tout a concouru pour la 
perdre. Le mal serait sans remède, si l'on eût perverti 
son cœur, comme on a, par degrés, égaré sa raison... 
Quelque défense que nous ait faite Dorval de troubler sa 
retraite, je veux le voir en secret, je veux, s'il est possi- 
ble, le détourner... Mais j'oublie... et ce père Louis, qui 
veut, dit-il, me parler ; qui est venu ici, qui m'attend à 
son couvent... Sera-t-il temps encore?... (n regarde à sa 
montre.) Oui, partons. 



ACTE II, SCENE IX. 179 

SCÈNE IX. 
M. FRANCHEVILLE, PICARD. 

PICARD. 

Voilà une lettre que Ton vient d'apporter, que Ton 
m'a recommandé de vous rendre en main propre. 

M. FRANCHE VILLE. 

Donne, mon ami ; je suis pressé de sortir : je la lirai 
à mon retour. 

PICARD. 

Lisez-la tout de suite, il le faut. Le commissionnaire 
m'a expressément enjoint de vous en prier. 

M. FRANCHEVILLE, ouvrant la lettre. 

Point de signature... 

(il lit) 

« Monsieur, j'ai passé chez vous, il y a une heure; je 

« brûlais de vous voir; vous n'étiez point encore arrivé. 

« Un bon vieillard, un honnête homme, qui vous appar- 

« tient, et à qui je me suis adressé, vous dira qui je 

« suis. » 

PICARD. 

C'est sûrement le P. Louis... continuez. 

M. FRANCHEVILLE. 

« Je ne signe point, et vous en devinerez facile- 
« ment la raison, dès qu'il vous aura dit mon nom ; ma 
« lettre peut se perdre. Venez, monsieur, venez ; il faut 
« que je vous parle. Il m'est impossible de sortir; venez... 
« il s'agit de sauver votre ami, votre plus tendre ami...» 

(S'inteVrompant.) 

ciel ! on parle de Dorval. 

(Il continue.) 

« Ce que j'ai découvert est épouvantable, horrible... 
«J'ai des secrets affreux à vous révéler. Hâtez- vous. 
« Celui auquel vous vous intéressez est au pouvoir de 
« son plus cruel ennemi... Il est perdu sans retour, si 
« vous ne l'arrachez pas aujourd'hui des mains de ses 



180 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

« bourreaux... Demain il ne sera plus temps, venez. Tout 
« ce que l'hypocrisie, l'audace et la scélératesse peuvent 
« combiner de crimes et d'atrocités, voilà ce que vous 
« allez connaître, et ce qu'il est temps de punir... » 

(Il laisse tomber la lettre, et Picard la ramasse précipitamment.) 

Quelle horreur!... Dorval... ses bourreaux! Allons, 
j'y vais... Grand Dieu! Dieu juste ! protège mes efforts, 
permets à l'amitié de sauver la vertu, de venger l'inno- 
cence ! 



FIN DU SECOND ACTE. 



ACTE 111, SCENE I. . 181- 

AGTE TROISIÈME. 

Le théâtre représenta une salle de l'intérieur du couvent des Dominicains 

SCÈNE I. 
LE P. LAURENT, LE P. AMBROISE. 

LE P. LAURENT. 

Il demandait le père Louis? 

LE P. AMBROISE. 

Oui, vous dis-je, oui, lui-même. 

LE P. LAURENT. 

Que veut ce Franclieville au père Louis ? Quelles rela- 
tions peuvent-ils avoir ensemble? 

LE P. AMBROISE. 

Je l'ignore. 

LE P. LAURENT. 

Le père Louis depuis longtemps m'est suspect... Il 
affecte des principes, une philosophie qui me le rendent 
odieux. Père Ambroise, dans la position où nous sommes, 
c'est bien assez des complots extérieurs dont nous avons 
à nous défendre, sans avoir encore à combattre les en- 
nemis- cachés qui vivent parmi nous, d'autant plus dan- 
gereux qu'ils nous voient de plus près } et que peut-être 
ils ont pénétré nos secrets. Le père Louis n'a pas vu 
Francheville? 

LE P. "AMBROISE. 

• 

C'est à moi que s'est adressé M. Francheville ; j'ai 
feint d'aller prévenir le père Louis, à qui, cie votre part, 
j'ai donné l'ordre de se tenir renfermé. Je suis revenu 
dire à M. Francheville que le religieux qu'il désirait 
voir était sorti ; que s'il voulait l'attendre il en était le 
maître, et qu'à son retour on ne manquerait pas de l'en- 
voyer auprès dé lui. Il est encore dans une des salles, 

41 



182 * LES VICTIMES CLOITREES. * 

il attend... La nuit s'approche, et bientôt on ira le pré- 
venir qu'il est temps de se retirer. 

LE P. LAURENT. 

Vous avez deviné mes intentions; votre prudence a 
su parer à tout... Mais que ce soit au père Louis plu lot 
qu'à Dorval que veuille parler Franche vil le, je vous 
avoue que cela m'étonne... Je m'attendais qu'il tente- 
rait de le voir, qu'il n'épargnerait rien pour le détour- 
ner du sacrifice de sa liberté... Sûr, comme je le suis, 
de Dorval, maître de son esprit, et fort de sa faiblesse, 
je me serais bien gardé de porter obstacle aux vains 
efforts de son ami. Il irait publier que j'ai craint pour 
ma cause. Non, non... Ce Dorval qu'Eugénie m'a pré- 
féré, ce Dorval que je déteste, il est à nous : sa raison 
égarée nous l'assure à jamais. Que demain il s'enchaîne 
aux pieds de nos autels, que sa fortune immense de- 
vienne notre bien... Après, vous savez bien ce qui nous 
reste à faire. 

LE P. AMBROISE., 

Depuis un mois la mort a préparé son dernier asile,.» 
qu'il y descende, et qu'enfin vous soyez vengé. 

LE P. LAURENT. 

«^entends du bruit... c'est lui... Venez, il faut le lais^* 
ser à lui-même ; la solitude ne peut qu'ajouter à sa mé- 
lancolie et au désordre de ses idées. 

(Ils sortent d'un côté et Dorval entre de l'autre, les bras croisés, la tête 
penchée sur son sein j il marche lentement; va, revient sur la scène ; il 
S'arrête, lève les yeux au ciel, et prononce par intervalle les mots peu 
liés qui commencent son monologue.) 



SCÈNE II. 

DORVAL. 

Je l'ai revue, oui, c'est elle... Eugénie!... chère Eu- 
génie!... Ce portrait... c'est ma main... Temps heu- 
reux, où près d'elle je m'occupais à le tracer, qu'ètés- 

VOUS devenus?... ^ Montrant Un siège ou il suppose qu'Eugénie était 



ACTE III, SCÈNE III. 183 

iisMsc.i Oh ! que la vie m'est à charge... Quand irai-je 
te rejoindre... loi!... toi!... Demain... demain... Dieu 
de clémence, pardonne... mais ce n'est pas à toi que je 
dévoue ce qui reste de moi... elle a emporté le cœur, le 
sens, la raison... et c'est encore à elle que je sacrifie ce 
peu de jours. . ces jours affreux que lu as comptés, et 
que je passerai à gémir, à la regretter... Eugénie ! ... 
Eugénie !... tu n'es plus... et je vis encore ! tu n'es plus! 
un si bel ouvrage détruit... anéanti... Cendres... pous- 
sière, que mes pleurs, que mes cris ne peuvent ranimer. 
Eugénie!... je me meurs!... 



SCÈNE III. 
DORVAL, M. FRANCHEVILLE. 

M. FRANGHEVILLE. 

Quels accents plaintifs ont frappé mon oreille ! j'ai 
reconnu sa voix... c'est lui... Dorval, ô mon ami ! 

DORVAL. 

Vous ! ici? et lorsque je vous ai prié... je vous l'ai 
ditj et je le répète, je suis mort pour le monde. 

M. FRANCHE VILLE. 

J'exige un dernier entretien... Serons-noits seuls? Il 
faut que tu m^écoutes ? 

DORVAL. 

On peitt venir... ces lieux ouverts à tous les reli- 
gieuxi.. mais partout on pourrait nous surprendre... 
partout on peut nous interrompre. 

Mi FRANGHEVILLE. 

Profitons au moins xiu moment... Insensé! que vas-lU 
faire? Quel est ton dessein? Pourquoi t' ensevelir vivant 
dans ces tombeaux habités par les passions les plus 
basses, ou par les regrets et par le désespoir? Pourquoi 
le sacrifice de ta liberté ? Quelle raison té fait renoncera 
la société, à qui tes talents un jour peuvent te rendre utile, 
Où tes richesses te permettent de faire des heureux? A qui 



184 • LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

va passer ta fortune? Quels hommes t'imposeront des 
lois ? Et comment justifier aux yeux de la raison cette 
abnégation de toi-même, cet oubli de la dignité de ton 
être, cette obéissance aveugle et servile que tu vas pro- 
mettre, que tu vas jurer au despote le plus tyrannique, 
le plus bas et le plus insolent ? Qu'as-tu à m'opposer ? 
tu n'es ni faible, ni crédule ; les préjugés vulgaires, le 
fanatisme et la superstition jamais n'ont asservi ton 
âme... Rappelle tes idées, réponds-moi: que fais-tu 
dans ces lieux?... Que t'y proposes-tu? Motive ta con- 
duite. 

DORVAL. 

J'ai tout perdu... je suis au désespoir. 

M. FRANGHEVILLE. 

Tu as des chagrins... quel mortel en est exempt? le 
sort a trompé ton espoir, des revers ont détruit pour 
toi les songes du bonheur... la mort t'a ravi ton 
amante... et tu es homme, et tu as une patrie à servir... 
et voilà ton courage ! 

DORVAL. 

Du courage?... je n'en ai plus que pour désirer la 
mort... plus faible, j'aurais su me la donner. 

M. FRANCHEVILLE. 

Et c'est dans un cloître que tu l'attends... tu veux 
cesser de vivre, et tu vas promettre à Dieu de perdre 
tes derniers moments. 

DORVAL. 

Ma fortune entre les mains des hommes respectables 
à qui je la confie, deviendra le patrimoine, l'héritage du 
pauvre.... Après ma mort du moins je ferai des heu- 
reux. 

M. FRANCHEVILLE. 

Et pourquoi t'en ravir à toi-même le pouvoir, le droit 
et la douceur ? Ils feront pour toi des heureux ! tu le 
crois ! -Où les as-tu vus ces indifférents cénobites s'oc- 
cuper du pauvre, pourvoir à ses besoins, et soulager 
l'humanité souffrante ? Tes biens perdus pour toi, per- 



ACTE III, SCENE III. 185 

dus po,ur les infortunés, vont augmenter les richesses 
coupables de ces hommes oisifs, vrai fardeau de la so- 
ciété, alimenter leurs vices, propager leur existence inu- 
tile, servir d'appât à l'hypocrisie et de salaire au fana- 
tisme. Voilà remploi de ta fortune... voilà ce que tu 
vas faire... applaudis-toi de ton ouvrage. 

DORVAL. 

Tu as raison... ces pratiques minutieuses, ce puéril 
esclavage, le cercle étroit de leurs idées, l'esprit d'in- 
trigue et de cabale qui perce chez eux, malgré tous leurs 
efforts, l'orgueil des uns, la bassesse des autres... plus 
d'une fois ont révolté mon esprit, ont indigné mon 
cœur... Je suis ici... sais-je qui m'y a conduit?... Perdu, 
isolé dans la nature entière, faible roseau, battu, ren- 
versé par l'orage, j'avais besoin d'appui... Le supérieur 
de cette maison... et c'est pourtant lui qui seul a causé 
mon malheur!... c'est par ses conseils qu'Eugénie... 
mais il s'excuse... mais il la regrette, il la pleure avec 
moi... il me console... Je n'ai trouvé que lui de qui le 
cœur s'ouvrit à mes chagrins, dont le sein reçut mes 
larmes, dont la voix calma mon désespoir... Je suis 
ici... le inonde me rappelle... mais c'est là qu'elle re- 
pose... C'est là qu'est renfermée sa cendre... Un mur 
seul nous sépare... Je vis auprès de son cercueil, je 
suis encore près d'elle, et j"e mourrai près d'elle. 

M. FRANGHEVILLE. 

Malheureux ! malheureux ! sais-tu dans quelles mains 
tu t'es livré ! 

DORVAL. 

Que dis-tu ? 

M. FRANGHEVILLE. 

L'as-tu donc étudié, cet homme que tu regardes com- 
me ton appui, que tu nommes ton consolateur? 

DORVAL. 

Le père Laurent ? 

M. FRANGHEVILLE, regardant autour de lui. 

Je tremble pour toi qu'on ne vienne nous surpren- 



186 LES VICTIMES CLOITUÉES. 

dre, que Ton ne puisse nous écouter... Prête l'oreille.., 
Connais-tu le père Louis? 

DORVAL. 

Je l'ai vu'quelqucfois... et j'ai remarqué souvent que 
Ton affectait de ne me laisser jamais seul avec lui. 

M. FRANGHEVILLE. 

Il est venu chez moi, il m'a écrit... mais dois-je?.,. 
Si tu 'étais capable... 

DORVAL. 

Quoi ! tu doutes de moi ? 

M. FRANGHEVILLE. 

Je me défie de ta raison, et non pas de ton cœur... 
Cependant il faut que je te sauve, il faut que je m'ex- 
plique. Ce père Louis ne m'a point trouvé chez moi, et 
m'attendait ici pour me parler ; sa lettre me l'annonce. 
Je suis venu, j'attends depuis une heure,, il ne paraît 
point. On m'a assuré qu'iLétait sorti, et qu'à'son retour 
il viendrait me rejoindre dans une salle voisine de 
celle-ci. Je ne le vois point, l'impatience me gagne, je 
sors du parloir, j'erre dans le corridor, j'entends ta 
voix et j'arrive près de toi. Ce que ce religieux avait à 
me communiquer, m'écrit-il. te concerne et paraît pour 
toi de la dernière importance. Au défaut des lumières 
que nous en aurions pu tirer, voici sa lettre... Je vais 
te' la lire, et toi-même après décideras de ton sort. 



SCENE IV; .. 
DORVAL, LE P. LAURENT, M. FRANCHEVILLE. 

A l'instant où M. Franclioville déplie la lettre pour la lire, paraît 
le P. Laurent. 



LE P. LAURENT. 

Je vous savais ici, monsieur, et n'ai pas voulu priver 
votre ami du plaisir de vous voir encore, et de vous 
entretenir. Mais voici l'heure où notre règle nous pres- 
crit la solitude, et vous pardonnerez à mon devoir... 



ACTE III, SCÈNE IV. 187 

M. FRANCHE VILLE. 

'Je vous entends, monsieur, il faut que je me retire ; 
mais ne puis-je obtenir de vous un quart d'heure seu- 
lement encore d'entretien particulier avec Dorval ? 

LE P. LAURENT. 

J'ai déjà pour vous, monsieur, enfreint la scrupu- 
leuse observance de notre discipline... Il ne m'est pas 
possible d'étendre plus loin ma complaisance. 

DORVAL. 

Quoi, mon père, un quart d'heure?... 

LE P. LAURENT. 

Eh ! que me demandez-vous , mon frère ? on veut 
m'enlever mon ami, le tendre ami qu'a choisi mon 
cœur, celui qui fera, après Dieu, ma consolation dans 
les peines de la vie... et je ne m'opposerais pas aux 
efforts que l'on tente, pour me priver du seul bonheur 
dont le ciel permet que je jouisse ?... Mon frère, on veut 
nous séparer... L'éloquence de monsieur me fait trem- 
bler. Non, je ne puis, je ne dois pas vous abandonner 
aux séductions touchantes de l'amitié... non, je ne puis 
vous permettre de fixer encore vos yeux sur les plai- 
sirs trompeurs de ce monde attrayant qui vous rap- 
pelle et où l'on veut vous entraîner. Non, vous m'avez 
promis un frère, un ami ; je touche au moment de l'ob- 
tenir, de m'enchainer à lui pour jamais ; je ne renon- 
cerai point à la plus chère de mes espérances ; et celui 
dont j'ai recueilli les larmes, dont j'ai plaint les mal- 
heurs, celui qui dans mon sein a trouvé les plus douces 
consolations, ne paiera point ma tendresse de la plus 
cruelle, de la plus noire ingratitude. 

M. FRANCHEVJLLE. 

Je suis aussi son ami, monsieur, et un sincère ami, 
qui lui conseille de ne point renoncer à la société, pour 
laquelle il est fait, à laquelle il doit aussi ses talents et 
l'exemple de ses vertus : un ami qui l'exhorte à ne point 
s'ensevelir dans un cloître, à se défendre de ce que 
j'appelle, moi, de véritables séductions ; enfin, à ne 



188 LES VICTIMES CLOÎTRÉES. 

point, de préférence, faire choix d'un état où Ton ne 
voit que soi, où les autres ne sont plus rien, un état 
qui jadis, peut-être, eut un but louable, des vues saintes 
et des travaux utiles ; mais où ceux qui Pont embrassé, 
déchus maintenant de leur humilité primitive, font, au 
milieu des richesses, le serment de la pauvreté, se dé- 
vouent à l'obéissance et affectent la rébellion... jurent à 
Dieu... Je n'en dirai pas plus, et vous devez m'enten- 
dre. Oui, monsieur, jusqu'au dernier moment je conju- 
rerai mon ami de rentrer dans le monde, et Ton ne me 
soupçonnera pas de vouloir envahir sa fortune. 

LE P.- LAURENT. 

Et vous me laissez accabler, mon frère ! vous qui con- 
naissez mon cœur, vous savez si jamais je vous ai le 
premier parlé de ces richesses, que sans crime peut- 
être je pourrais désirer, puisqu'elles n'entreraient dans 
nos mains que pour passer dans celles des infortunés... 
que vous-même vous nous aideriez à les répandre... 
vous détournez les yeux, mon frère, vous évitez mes 
regards... Ah ! je le vois: j'ai perdu mon ami !... 

DORVAL. 

Ah ! jamais... non, jamais... je n'oublierai quelle part 
vous avez prise à mes peines, ce que je dois à vos soins 
consolateurs... quelle pitié touchante vous m'avez té- 
moignée... mais il faut l'avouer, les discours de Fran- 
cheville... les devoirs qu'il me rappelle... ma patrie 
offerte à mes regards... 

M. FRANCHE VILLE. 

Du courage, mon ami... sois homme, et rends à ton 
pays un citoyen vertueux. 

LE P. LAURENT, avec une douceur teinte. 

Rentrez dans le monde, puisque telle est votre vo- 
lonté... je ne m'y oppose plus... Vous y trouverez sans 
doute un bonheur et des plaisirs que le cloître ne pour- 
rait vous offrir... oui, je le conçois, dans le tumulte de 
la société, environné d'objets séduisants, qui n'épar- 
gneront rien pour vous plaire, vous oublierez facile- 



ACTE III, SCÈNE IV. 189 

ment cet objet adoré, pour qui vous vouliez vous im- 
moler. 

DORVAL. 

Cruel ! qu'avez-vous dit ?... 

LE P. x LAURENT. 

En effet, et pourquoi renoncer à tout... pour une 
cendre insensible ? 

DORVAL, avec un mouvement de douleur se jetant dans les bras 
du P. Laurent. 

Eugénie ! 

LE P. LAURENT. 

C'est là que repose sa dépouille mortelle. 

DORVAL. 

Eugénie !... 

M. FRANCHE VILLE. 

Ces discours insidieux... 

LE P. LAURENT. 

Celle que Dieu lui-même ne balançait point encore 
dans votre cœur, sera bientôt oubliée, abandonnée... 

DORVAL. 

Jamais, jamais. 

FRANGHEVILLE, avec la plus grande chaleur. 

Ah! garde-toi!... 

LE P. LAURENT. 

Vous deviez vivçe et mourir auprès d'elle... 

DORVAL, îwFrancheville. 

(Avec explosion.) Je l'ai juré... je tiendrai mon serment... 
adieu, mon ami... Je rends justice à ton zèle, mais j'ai 
pris mon parti, il est irrévocable... embrasse-moi. 

M. FRANCHEVILLE. 

Cruel! tu pourrais... tu te perds, malheureux! écoute 
au moins... 

DORVAL. 

Adieu, je meurs au monde... adieu. N'oublie jamais 

que j'ai Vécu pour t'aimer. (U sort précipitamment.) 

11. 



190 LES VICTIMES ÇLOITftEES. 



SCENE V. 
LE P. LAURENT, FRANCHEVILLE. 

Franclicvillc reste quelques instants la tête penchée, les bras croisés sur la 
poitrine, dans une consternation profonde. Le P. Laurent l'examine avec 
une joie maligne, et, après un moment de silence, il s'approche de lui, et 
lui dit d'un ton hypocrite : 

LE P. LAURENT. 

La nuit est arrivée, monsieur, et le cloître va se fer- 
mer... 

M. FRANCHEVILLE. 

Je lis dans votre âme, et votre joie cruelle éclate 
malgré vous... mais votre triomphe peut être court... 
J'ai des yeux... ils sont fixés sur vous... Tremblez. 

Il sort. 



SCÈNE VI. 



LE P. LAURENT. 



Tremble toi-même... tu ne sais pas jusqu'où notre 
vengeance peut atteindre. 



SCENE VII. 
LE P. LAURENT, LE P. BAZILE. 

LE .P. BAZILE lient une petite lanterne allumée. 

Je viens de rencontrer Dorval agité, éperdu... ah! que 
j'ai craint pour nous l'issue de l'entretien que vous venez 
d'avoir. 

LE P. LAURENT. 

J'ai vu l'instant où tout était perdu .... Dorval nous 
échappait...! 

LE P. BAZILE. 

Quoi? les conseils de ce Franche vil le... 

LE P. LAURENT. 

L'emportaient sur tous mes efforts... 



ACTE 111, SCKNb: Vil. 191 

LE P. BAZILE. 

Quoi, son amour? quoi, l'égarement de sa raison?... 

LE P. LAURENT. 

Voilà ce qui nous a sauvés. On l'entraînait, il fuyait, 
le nom d'Eugénie prononcé a retenu ses pas, nous l'a 
rendu... Il est à nous; et sa fortune va réparer les maux 
qui peut-être nous attendent. 

LE P. BAZILE. 

Quoi? vous croyez qu'on oserait... 

LE P. LAURENT. 

A présent on ose tout, on est désabusé de tout, nous 
devons nous préparer à tout, notre existence n'a peut- 
être plus qu'un moment. 

LE P. BAZILE. 

Mais comment, avant le coup qui nous menace, s'em- 
parer de la" fortune de Dorval, et la réduire?... 

LE P. LAURENT. 

Elle est entière dans son portefeuille... 

LE P. BAZILE. 

Et se dessaisira- t-il?... 

LE P. LAURENT. 

J'en ai sa parole.... et la vengeance suivra de près le 
sacrifice. 

LE P. BAZILE. 

Mais ce Francheville . ne le craignez-vous pas? élu 
maire de cette ville, fort de la confiance de ses conci- 
toyens, il a bien du pouvoir. Il aime Dorval, il veillera 
sur lui... Comment soustraire à son œil inquiet, obser- 
vateur?... 

LE P. LAURENT. 

Gomment en ai-je imposé à tous les yeux sur le sort 
de ce malheureux qui , depuis un mois, a terminé sa 
carrière ; qui, vingt ans entiers, expia dans nos cachots 
profonds le crime d'avoir révélé les mystères de notre 
conduite intérieure ! N'ayez aucune inquiétude ; je ne 
demande que du temps, et il m'en faut peu pour exé- 



192 LES VICTIMES CLOITREES. 

cuter mes desseins ; un mois encore... et qu'après on 
anéantisse, si on le peut, jusqu'au nom que nous avons 
porté. 

LE P. BAZTLE. 

N'oublions pas non plus ce P. Louis... 

LE P. LAURENT. 

Le P. Louis... Son sort est décidé, et demain... Mais 
j'entends du bruit... C'est Dorval, que son agitation ra- 
mène encore dans ces lieux;... qui peut-être croit y 
retrouver M. Francheville. . . Retirons-nous. J'ai plusieurs 
faits importants encore à vous communiquer. Avertissez 
nos amis de se rendre chez moi ; nous rej-oin tirons Dorval. 
et n'épargnerons rien pour l'affermir dans les disposi- 
tions qui nous sont nécessaires. 

(Ils sortent.) 

SCÈNE VIII. 

DORVAL, cherchant M. Francheville. 

Francheville... Francheville... Non, il n'est pas ici... 
J'ai entendu parler, et je croyais reconnaître sa voix... 
comme je l'ai quitté !...0 ma raison, qu'es-tu de venue?... 
Il est parti, et c'est demain... Tu te perds, malheureux, 
m'a-t-il dit... Ah! c'est depuis un an que je suis perdu, 
que j'ai tout perdu... Quelle perte me reste-t-il encore à 
faire? la vie?... trop heureux, trop heureux, si le moment 
n'en est pas éloigné! 

SCÈNE IX. 
LE P. LOUIS, DORVAL. 

LE P. LOUIS. 

Est-ce vous, Dorval? 

DORVAL. 

Que me voulez-vous? 

LE P. LOUIS. 

Je vous cherche; il faut que je vous parle... Je viens 
vous sauver; 



ACTE III, SCENE IX. 193 

DORVAL. 

Me sauver? 

LE- P. LOUIS. 

M. Francheville est-il venu? lui avez-vous parlé? 

DORVAL. 

Oui. 

LE P. LOUIS. 

Vous a-t-il dit ce que je lui avais écrit! 

DORVAL. 

Oui. 

' LE P. LOUIS. 

Je n'ai pu le voir... on se défie de moi... j'ai été pri- 
sonnier chez moi, probablement tant qu'a duré sa visite. 
Dorval, écoutez-moi; nous n'avons qu'un moment. Le 
supérieur et ses dignes amis sont enfermés ensemble, et 
trament à coup sûr. quelque nouvelle horreur : rappelez 
votre raison, ranimez vos forces; voici l'instant du cou- 
rage et de la résolution. Écoutez-moi... vous avez perdu 
Eugénie? 

DORVAL. 

Pour jamais. 

LE P. LOUIS. 

Connaissez l'homme atroce qui lui a donné la mort. 

DORVAL. 

Qui? 

LE P. LOUIS. 

Votre rival, l'homme qui maintenant a tout pouvoir 
sur vous, qui demain disposera de votre deslinée... un 
tigre qui vous caresse, et qui veut vous déchirer... le 
P. Laurent. 

DORVAL. 

Lui! juste ciel!... • 

LE P. LOUIS. 

Vous en doutez?... Il faut donc vous convaincre. Vous 
vous rappelez l'incendie qui consuma, il y a quelques 
mois, une partie de ce monastère; sa violence éclata 
principalement du côté qu'habite notre indigne supé- 
rieur. Il était absent, Je vole vers le lieu que menaçait 



m LES VICTIMES CL01TBÉES. 

le plus pressant danger, son appartement était déjà la 
proie des flammes, je les traverse, j'entre dans son ca- 
binet, je sauve de la destruction tout ce qui m'y paraît 
rare ou précieux. Un bureau était ouvert, je rassemble 
ce qu'il contient, papiers, argent, bijoux, je les dérobe 
aux flammes, je fuis, emportant avec moi ces. objets 
auxquels je suppose qu'il attache quelque intérêt, je fuis, 
et derrière moi s'abîme dans un gouffre de feu l'appar- 
tement que je viens de quitter. Je dépose chez moi ce 
que j'ai arraché à l'incendie, et je vole ailleurs offrir mes 
soins et donner mes secours. Tout s'éteint, le calme se 
rétablit, je rentre dans ma cellule. Parmi les papiers que 
j'avais emportés précipitamment, une lettre se trouve 
ouverte. L'écriture frappe mes yeux; c'est celle d'une 
femme. Les premiers mots qu'involontairement je lis 
m'étonnent, me confondent, et piquent ma curiosité. La 
lettre était de l'abbesse de ce mênre couvent, dont un 
simple mur nous sépare. Elle m'apprend qu'il existe entre 
les deux monastères une communication, dont le P. Lau- 
rent seul, et ses affidés, ont le secret et font un usage 
fréquent. Cette lettre, monument de scandale, et dépôt 
infernal des plus noires horreurs, anéantit mes scru- 
pules et m'impose le devoir de pénétrer plus avant 
dans cet abîme d'iniquité... Enfin... j'apprends... Eu- 
génie... 

DORVAL. 

Le P. Laurent... le P. Laurent... parlez-moi de lui... 

LE P. LOUIS. 

Son amour effréné pour Eugénie paraît à découvert 
parles réponses de l'abbesse; elle sert les odieux projets 
de ce monstre abominable... Tous deux font jouer, mais 
vainement, tous les ressorts de la scélératesse, pour sé- 
duire, pour corrompre le cœur de votre amante. Elle 
éclate en reproches, elle veut fuir, et saisit pendant la 
nuit un instant qui lui paraît favorable ; on l'épie, elle 
est arrêtée. On prévoit qu'au retour de ses parents, et 
lorsqu'il faudra la rendre, l'horrible secret sera décou- 
vert... Eugénie parlera... on est perdu... Ton n'en sau- 



ACTE III, SCENE IX. 19o 

rait douter... La mort d'Eugénie est jurée... tout se pré- 
pare, le projet s'exécute, et votre amante infortunée, 
impie, est précipitée dans la tombe, victime d'un com- 
plot abominable, et pleurée effrontément aux yeux du 
monde par les deux scélérats qui viennent de l'y 
plonger. 

DORVAL, tombant dans un fauteuil 

Je succombe... 

LE P. LOUIS. 

Dorval... revenez à vous... songez au sort qui vous 
attend... Je suis venu pour vous sauver... 

DORVAL. 

Attendez... attendez... ma tôle... mes idées... tout se 
confond... Il existerait des hommes assez cruels... des 
scélérats assez endurcis... Lui... lui qui me pressait 
contre son sein... qui pleurait avec moi... qui me plai- 
gnait... qui m'exhortait... Rage... fureur... Mais non... 
ce crime est trop horrible... il répugne à la nature... Il 
est impossible. 

LE P. LOUIS, tirant une lettre de son sein. 
Impossible?... Lisez. (Il remet la lettre à Dorval.) J'ai VU le 

supérieur vous montrer quelques billets écrits par Fab- 
besse... et où elle affectait de regretter Eugénie... Vous 
devez reconnaître sa main... 

DORVAL. 
Oui, Cette lettre est d'elle... (Il lit d'une voix entrecoupée, un 
auteuil est derrière lui.) « NOUS SOIÏimeS perdllS, mon cher 

« Laurent ; ses parents m'ont écrit. Ils peuvent revenir 
« d'un moment à l'autre. Votre farouche et vindicative 
« Eugénie persiste dans ses menaces de tout dire. Elle 
« a du caractère et tiendra parole, je la connais... 11 ne 
« s'agit plus d'incertitude ni de ménagement dangereux. 
« Elle a voulu fuir, elle peut le tenter encore et réussir... 
« C'en serait fait de nous. Un mot de réponse, et, dans 
« trois jours, elle ne sera plus en état de nous nuire. » 

.'Dorval tombe dans le fauteuil.) 

LE P. LOUIS. 

La mort d'Eugénie, que la date de cette lettre n'a pré- 



196 LES VICTIMES CLOÎTRÉE . 

cédée que de trois jours, prouve assez quelle fut la ré- 
ponse du scélérat. Vous savez tout. Le crime est avéré. 
On. en veut à vos jours. Vous fûtes un rival qu'on dé- 
teste, et qu'il fallut tromper pour pouvoir le punir. Vos 
vœux prononcés, votre fortune abandonnée à la rapacité 
des monstres qui nous environnent, vos amis écartés, 
tout secours interdit pour vous, la haine et la vengeance 
fondront sur votre tête. Vous serez mort pour la nature 
entière: mais vous vivrez pour eux, vous vivrez pour 
assouvir leur cruauté, pour éprouver tous les tourments, 
fatiguer toutes les tortures, et périr mille lois avant que 
de cesser d'être. 

Vous ne me dites rien? Songez-vous que c'est demain... 
demain que pour jamais vous vous livrez à leur pou- 
voir... Sauvez-vous, il en est encore temps, et je puis 
vous en faciliter les moyens. J'accompagnerai votre 
fuite... Je vous aurai sauvé, vous me sauverez à votre 
tour. Je suis suspect, je n'en saurais douter. Ma perte 
est décidée, je le vois, tout me le dit ; peut-être elle est 
prochaine, et je n'ai qu'un moment pour me soustraire a 
mes bourreaux, je ne le laisserai pas échapper. J'ai su me- 
procurer une clef du jardin, venez: venez, l'instant est 
favorable; profitons-en, sortons. 

DORVAL, se levant avec imiiétuosilé. 

Où est-il? où se cache-t-il? oui, je te vengerai... oui, 
je les punirai, tes bourreaux impitoyables... Eugénie!... 
Eugénie!... je t'entends, tu m'appelles... tu sors de la 
tombe... je te vois... tu remets dans mes mains le glaive 
qui doit déchirer leurs détestables cœurs... donne, je le 
recois... et j'en vais faire usage. 

LE P. LOUIS. 

Qu'allez-vous faire? que voulez-vous? 

DORVAL. 

Dévorer son cœur, me baigner dans son sang, voilà ce] 
que je veux. 

LE P. LOUIS. 

Vous vous perdez, vous me perdez moi-même... ar- 
rêtez..; 



ACTE III, SCÈNE XV. 197 



DORVAL. 



Que je meure, que je meure... Mais qu'elle soii 



vengée ! 

LE P. LOUIS. 

Éloignons-nous... fuyons. 

DORVAL. 



Moi, fuir?... sans les avoir punis... Non, non.., mort 



ou vengeance!.. 



LE P. LOUIS. 



Vos cris vont nous trahir... vous me perdez, Dorval, 
vous me perdez. 

DORVAL, avec des cris. 

Eugénie .. Eugénie! 

le p. louis. 

Je fuis... Il faut me suivre... j'entends du bruit... On 
vient... malheureux! c'est ma mort et la vôtre... venez, 
venez. 

DORVAL, que le P. Louis veut on vain entraîner. 

Eugénie! Eugénie! 

LE P. LOUIS. 

Eh bien, périssez donc, puisque vous le voulez, (n sort 

précipitamment du côte opposé où le bruit se fait entendre.) 



SCENE X. 

DORVAL, errant sur la scène et hors de lui. 

Où courir... où le trouver... un nuage... obscurcit mes 
yeux... mes pas sont enchaînés... le désespoir... la rage... 
Guide-moi, Dieu de vengeance!... Dieu de fureur! ne 
m'abandonne pas... rends -moi la force... livre à mes 
coups... mes genoux fléchissent... je chancelle... je 

tombe... je me meurs! (H tombe sur le carreau.) 



198 LES VICTIMES CLOITREES. 



SCÈNE XL 

DORVAL, LE P. LAURENT, LE P. BAZILE, 
LE P. ANASTAZE, LE P. ANDRÉ. 

LE P. LAUREN T, en entrant et même en dehors; il est suivi de moines 
qui portent des flambeaux. 

Quels cris font retentir ces lieux? qui dune ose trou- 
bler le. saint repos?... Dorval, seul! étendu sur la terre... 
sans connaissance... quelqu'un était ici avec lui! nous 
avons entendu... 

LE P. BAZILE. 

Oui, deux voix se confondaient... oui, Dorval n'était 
pas seul ici, cherchons... 

LE P. LAURENT. 

Notre premier soin doit être de le secourir... Il est 
maître encore de sa fortune... Dorval, mon frère, revenez 
à vous... Mon cher Dorval... 

. DORVAL. 

Qui m'appelle? 

LE P. LAURENT. 

Celui qui vous chérit comme un père ; que Félat où 
vous êtes, réduit au désespoir... Mon cher Dorval... 

DORVAL. 

Où suis-je? 

LE P. LAURENT. 

Dans les bras de l'ami le plus tendre... 

DORVAL, après l'avoir fixe, et le repoussant avec horreur. 

Toi... toi... ô mon Dieu! 

LE P. LAURENT. 

Vous me repoussez, mon frère? quoi, je parais vous 
faire horreur ? 

DORVAL. 

Horreur ! 

LE P. LAURENT. 

Eh! juste Dieu! quel est mon crime? 



ACTE III, SCÈNE XI. 199 

DORVAL. 

Tu le demandes, monstre exécrable? tu demandes 
quel est ton crime?... 

LE P. LAURENT. 

Quel nom! quelle fureur! qu'ai-je donc fait? 

DORVAL. 

O sécurité perfide, ô comble de la scélératesse ! Elle 
est morte, et tu demandes ton crime, quand ta main sa- 
crilège a signé son arrêt. 

LE P. LAURENT. 

Votre raison s'égare... O mon ami, reprenez vos sens, 
regardez-moi... c'est à moi que vous parlez... Je ne mé- 
rite pas... 

DORVAL. 

Et je suis désarmé!... Dieu, qui l'entends... Dieu, qui 
as permis tous ses crimes... donne-moi donc les moyens 
d'accomplir ta justice, de venger tes plus saintes lois 
violées, ton culte qu'il outrage, et le nom d'homme qu'il 
déshonore. 

LE P. LAURENT, se jetant à genoux au milieu du théâtre. 

Grand Dieu, dont il appelle sur moi la justice et la 
foudre, pardonne-lui des fautes commises par la dé- 
mence, et non point par son cœur. 

DORVAL. 

Par la démence, scélérat! Non, non... va, mes esprits 
ne sont point égarés... non, le désespoir et l'excès du 
malheur m'ont rendu la raison... c'est moi qui l'invoque 
à mon tour, ce Dieu que ton hypocrisie implore, et qui 
bientôt punira tes forfaits... Il est déchiré, le voile qui te 
cachait; ton heure est arrivée, la mesure est comble, et 
l'abîme entr'ouvert sous tes pas est prêta t'engloutir... 
adieu. 

LE P. LAURENT. 

Vous ne sortirez pas... arrêtez-le. 

DORVAL, que les moines arrêtent. 

Quoi? traîtres... vous oseriez?... 



200 LES VICTIMES CLOITREES. 

LE P. LAURENT. 

Vous ne sortirez pas... que parlez-vous de crimes, de 
vengeance, expliquez-vous... il le faut... Je ne crains 
rien... Mais je veux tout savoir... 

DORVAL. 

Tu ne Crains rien? lis, Scélérat... (Dônral lui remet la lettre, 
et, le moment cfaprès, s'aporcevant de son imprudence, il s'écrie, en s'effor- 
çant de la reprendre.) Dieu ! qu'ai-je fait ! 

LE P. LAURENT. 

Tout est connu... je suis trahi... 

LE P. BAZILE. 

Nous sommes perdus... 

LE P. ANASTAZE. 

. Vous n'avez qu'un moment... 

LE P. BAZILE. 

Il n'est qu'un seul parti. 

LE P. LAURENT. 

Cet arrêt dont tu me menaces a prononcé le tien. 
Meurs, et qu'avec 'toi s'ensevelisse à jamais le secret 
affreux que l'on t'a fait connaître... Saisissez- vous 
de lui. 

dorval. 

Monstres affreux! Quoi, barbares!... 

LE P. LAURENT. 

Entraînez-le. 

DORVAL, qu'on entraîne. 

Dieu puissant, défends-moi... vils scélérats... trem- 
blez... Protége-moi, grand Dieu! 

LE P. LAURENT. 

Étouffez ses cris, étouffez ses cris. 

(Les moines l'environnent et lui nouent un mouchoir sur la bouche, il.se 
débat, lutte contre eux, jette des cris inarticulés et sort de la srene traîné 
par les quatre religieux.,) 

LE P. LAURENT. 

Point de pitié, périssons, s'il le faut, mais périssons 
vengés! 



ACTE IV, SCENE I. "201 



ACTE QUATRIEME, 

(La scène est double, et le théâtre représente deux cachots. Celui du cou- 
vant des Religieuses, à la droite des acteurs; celui des Dominicains, à 
gauche. Le cachot des Religieuses est éclairé par une lampe de terre, 
posée sur une pierre. Tout le meuble consiste en un paillasson vieux et 
déchiré, une petite cruche d'huile, une cruche de grès, un pain bis, et une 
pierre pour servir de traver. in et de siège à la prisonnière. Le cachott 
côté droit, est au lever du rideau plongé dans une obscurité profonde. On 
y voit deux tombes en pierre noire, avec un anneau à chacune pour lever 
la grande pierre qui la couvre. A.u fond de chaque cachot une petite porte 
en fer.) 

SCÈNE I. 

EUGENIE, pâle, exténuée, mourante, sa tête est nue, ses cheveux son, 
épars; elle est vêtue d'une robe blanche déchirée, et qui tombe en lam- 
beaux; elle est couchée sur une natte, une pierre sous sa tète. C'est le 
moment de son réveil. 

O que le sommeil des malheureux est pénible ! quoi ? 
porter jusqu'au sein du repos le souvenir de ses douleurs 
et le sentiment de ses peines!... Si la faiblesse, si l'ané- 
antissement que j'éprouve, ferment un moment ma pau- 
pière... des songes affreux m'agitent... Un spectre gémis- 
sant se présente. ...Il voudrait pénétrer dans ma tombe... 
le sommeil fuit, et mes yeux s'ouvrent pour observer la 
mort qui s'avance... heureux, dans son infortune, celui 
qui s'endort... pour ne se réveiller jamais... Il était là... 
près de moi... j'ai reconnu ses traits à travers le sang 
dont son visage était souillé... Il me tendait les bras... 
il criait... Eugénie!... cher Dorval! Eugénie n'existe 
plus pour toi ! Ma jeunesse, mes plus douces espérances, 
la nature, le bonheur et l'amour, tout est enseveli avec 
moi dans une nuit éternelle... et que leur ai-je fait aux 
cruels qui m'ont ainsi persécutée! que leur ai-je fait? 
J'ai résisté à d'infâmes séductions; j'ai vu avec horreur 
l'amour et les projets d'un homme abominable : mon 
courage a rendu vains les criminels efforts de sa vile 
complice... tous deux j'ai voulu les fuir... Je les ai me- 



404 LES VICTIMES CLOITREES. 

nacés... Dieu, qui connais mon cœur... tu sais si j'eusse 
jamais accompli mes menaces... cependant, ô les cruels! 
ils m'ont forcée oVentendre prononcer mon arrêt. L'ai- 
rain funèbre, qui annonçait mon trépas, a frappé mes 
oreilles... J'ai vu jusqu'au cercueil trompeur que l'on 
allait exposer aux regards, à la compassion, aux regrets 
de ceux qui m'ont aimée... Je descendais vivante dans 
cet asile de la mort, tandis que des femmes impies, que 
des hommes sacrilèges priaient aux yeux du peuple, 
priaient avec audace, sur le simulacre de la victime qu'ils 
dévouaient dans leur àme à des tourments affreux... 
Tout est fini pour moi. L'espoir de la mort, voilà tout 
ce qui me reste... et quand viendra-t-elle cette mort 
tant souhaitée?... Hélas! Tordre de la nature n'existe 
plus pour moi ! Les jours, ainsi que mes douleurs, je ne 
puis plus les compter Ce- pain noir, cette eau corrom- 
pue, uniques soutiens de ma misérable existence, m'ont 
servi quelques mois à mesurer le temps... des intervalles 
à peu près égaux séparaient les moments où l'on m'ap- 
portait ces malheureux secours... l'ordre a cessé... Cette 
nourriture grossière ne vient plus que de loin en loin... 
Pourquoi vient-elle?..; je cesserais d'être... Je ne souf- 
frirais plus... mais les barbares! ils ne seraient pas assez 
vengés ! 

(Elle parcourt son cachot, on chancelant, en «'appuyant sur les murailles.) 

Ah! c'est en vain que je le parcours..* depuis que je 
languis dans ces murs odieux... aucune issue.;, ne s^est 
présentée à mes yeux.;. 

(Elle s'arrête et réfléchit un montent.) 

Hélas! j'avais conçu quelque espoir! j'entrevoyais un 
terme à mon infortune, et Cette illusion soutenait mon 
courage..; 

(Elle se traîne vers le mur de son cachot qui le sépare do celui 
des Dominicains.) 

C'est là... là... qu'on frappait... oui, l'on eût dit qu'un 
travail pénible et constant cherchait à se frayer un chemin 
jusqu'à moi... Mais je n'entends plus rien... Eh! Com- 
bien j'ai versé de larmes depuis qu'il a cessé ce bruit 
consolateur!... C'est peut-être, disàis-je, une malheu- 
reuse captive comme moi;.; c'est à la liberté qu'elle 



ACTE IV, sèÈNË H. . 203 

aspire; sa pitié m'aidera sans doute à recouvrer la 
mienne... 

(Elle prête l'oreille.) 

Non... je n'entends plus rien... elle est morte F infor- 
tunée!... ou peut-être elle est libre... Grand Dieu! je 
t'en rends grâce pour elle... Morte, ou libre, elle est 
heureuse!... Et moi... moi... 

(Elle se traîne vers la pierre où sont déposés la cruche d'eau et le pain 
noir.) 

J'existe encore... et ma vie n'est qu'une longue... une 
douloureuse agonie . . . 

(Elle prend le pain, le regarde, cl le replace sur la pierre, i 

mes parents!... mes chers... mes cruels parents!... 
vous qui m'avez sacrifiée... sans pitié... vous en auriez 
à présent, si vous voyiez mon sort... un froid mortel me 
saisit... nies yeux s'obscurcissent... L'instant... serait-il 
donc enfin arrivé?... Dorval!... cher Dorval !.. . 

(Elle tombe évanouie do faiblesse,) 



SCÈNE IL 
LE P. BAZILE, LE P. ANASTAZE. 

(La porte du cachot des Dominicains s'ouvrc 5 et l'on voit entrer le 
P. Bazile et ic P. Anastazc, qui pose une lampe sur la pierre,) 

LE P. BAZILE. 

Non, vous dis-je, celui-ci est impénétrable; on cher- 
cherait en vain ; jamais on ne parviendrait à le décou- 
vrir. 

LE P. ANASTAZE. 

Si M; Francheville, si le père Louis qui nous est 
échappé ?.;i 

LE P.- BAZILE; 

• Le père Louis, en qui nous n'avons jamais eu de con- 
fiance, qui jamais ne fut initié dans nos mystères, ne 
peut connaître ce cachot, ni les chemins qui y Condui- 
sent; ne craignez rien. On demandera Dorval, je le crois... 
«Sa raison était égarée... il a fui;.; nous ignorons en 
« quel lieu son délire a pu l'entraîner. » On insistera:;. 
i Cherchez. » Et toute recherche deviendra superflue... 



204 LES VICTIMES CLOITREES. 

Soyez tranquille... la nuit s'avance, nous sommes sans 
témoins,, tout est plongé dans un profond sommeil... 
Venez, voici l'instant de la vengeance. 

(Ils sortent, la porte du cachot reste ouverte.) 



SCÈNE III. 

EUGENIE, seule, et se relevant faiblement. 

Quoi?... Je respire encore? Quoi?... le moment n'est 
pas encore venu... Il n'est que différé... 

(Elle retombe, la tète appuyée sur la pierre qui est placée près d'elle.) 



SCENE IV. 
LE P. LAURENT, LE P. BAZILE, LE P. ANASTAZE, 



(Dorval, un mouchoir sur la bouche, est traîné par les trois autres religieux; 
if se défend faiblement et comme un homme dont les forces sont épuisées.) 

LE P. LAURENT, à Dorval. 

Objet de haine et de fureur, expie ici le crime que 
mon cœur n'a jamais dû pardonner... Vis, pour mourir 
à chaque instant du jour... du jour que tu ne verras 
plus. 

SCÈNE V. 

EUGÉNIE, d'un coté dans son cachot; DORVAL, dans le sien. 

(Dorval, toujours le mouchoir sur la bouche, est étendu sur la terre, et 
•presque entièrement privé de sentiment ; il ne lui est échappé, pendant la 
scène précédente, que des soupirs étouffés, et quelques mots inarticulés.) 

EUGÉNIE, toujours assise sur la pierre où elle s'était jetée quand elle 
est revenue de son évanouissement. 

Oh! que je la quitterai avec joie, cette dépouille 
mortelle; qu'avec plaisir je rendrai à la terre cette vile 
poussière, qui ne fut un moment animée que pour souf- 
frir et détester l'existence!... 



ACTE IV, SCENE V. 20o 

DORVAL, se relevant à demi, s'appuyant sur un bras, et arrachant le 
mouchoir. 

Où suis-je?... que sont-ils devenus?... mes jeux 
chargés de nuages ne distinguent rien... ne voient 
rien... ma tête appesantie ne forme nulle idée... 

EUGÉNIE. 

Qu'est-il devenu?... peut-être, hélas! il pleure en ce 
moment sur la sépulture de celle... qui vit encore... et 
qui vit pour l'aimer... 

DORVAL. 

Les ténèbres se dissipent... Je reprends nies esprits... 
mes forces se raniment... les idées renaissent... (Avec 
force.) O ma chère Eugénie ! ' 

EUGÉNIE. 

Quoi! cette porte ne s'ouvrira plus... v jamais... ja- 
mais... 

« DORVAL, regardant autour de lui. 

Des voûtes... des murs impénétrables... une porte de 

fer... et rien... rien... (Il parcourt son cachot, et parait chercher 
quclqnu instrument qui puisse en briser les portes. Il s'efforce d'arracher la 

grille de fer.) Vains efforts!... rage impuissante!... déses- 
poir!... (Il tombe épuisé sur la pierre.) 

EUGÉNIE. 

Depuis si longtemps, personne n'a paru... Non, elles 
ne viendront plus. Mes maux ont enfin désarmé leur 
vengeance... leur pitié me permet de mourir. 

DORVAL, se relevant avec vivacité. 

Il existe un Dieu... et il a souffert... il a permis... que 
des prêtres.... ses ministres... ceux par qui ce Dieu 

Communique avec nOUS... (Avec une rage concentrée.) Non... 

non. (il retombe dans ses réflexions, et s'appuie sur le mur qui le sépara 

d'Eugénie.) 

EUGÉNIE. 

(Elle tourne les yeux vers sa lampe, qui ne jette plus que de faibles lueurs, 
et s'élance de ce côté avec autant de vivacité que ses forces en com- 
portent.) 

Elle va s'éteindre... Ah! Dieu!... Oh! ne m'aban- 
donne pas, toi, moruunique consolation ! flamme active! 

12 



40fj LES VICTIMES CLOITREES. 

bienfaisante clarté ! toi qui vis seule autour de moi dans 
cet affreux tombeau. 

DORVAL. parcourant son cachot, avec toutes les marques de la fureur et 
du délire. 

Le crime., et une justice éternelle!... le crime... et 
un Dieu qui peut tout! Dieu, que je ne puis concevoir... 
Dieu! dont la puissance et les œuvres confondent mes 
idées et révoltent ma raison... toi, à qui je n'ai pas 
demandé le don funeste de la vie.... toi qui dus prévoir 
mon affreuse destinée, et qui cependant me jetas sur la 
terre... toi qui m'as plongé dans l'abîme où je suis... 
anéantis du moins en moi le sentiment de mon exis- 
tence... reprends-moi la pensée... elle irrite mes maux; 
elle aigrit ma fureur, et n'inspire à mon âme qu'an 
doute sacrilège et d'horribles blasphèmes, (n retombe sur sa 

pierre.] 

EUGÉNIE. 

Dorval! Dorval !... que de fois ton nom chéri a frappé 
ces voûtes effrayantes... Hélas! tu es libre, environné 

de Séductions, et moi... moi... (Elle va s'appuyer contre le mur 
de communication.] 

DORVAL, regardant autour de luii 

Deux tombes... une pour moi.;, mon dernier asile*.. 

le voilà. (Il s'approche de celle qu'il a désignée; et une main appuyée sur 

elle, il continue.) C'est là que tout finit... la scélératesse! 
les crimes des humains, leurs vengeances terribles... 
G'est là que tout finit... tout.;. 

[Il parcourt le cachot; et s'appuie sur le mur qui le sépare d'Eugénie.) 
EUGÉNIE» 

Mais que se passe-t-il donc en moi? Quel trouble 
involontaire! quel sentiment que je ne puis com- 
prendre!;.. 

DORVAL. 

QUe vois-je?... sur cette pierre... on a gravé... ciel!..; 
(n lit.) «Cherchez... espérez... » (Avec exclamation.) espérez... 
Et qu'espérer? grand Dieu! dans le séjour du déses- 
poir!... N'importe, cherchons... parcourons, voyons..; 



ACTE IV, SCÈNE V. 207 

EUGÉNIE. 

Mon cœur s'est ranimé... il palpite... un pouvoir in- 
connu, un sentiment que je ne puis définir, une force 
surnaturelle me rappelle à la vie ! 

DORVAL, parcourant le cachot, lit. 

Il soulève le couvercle, qui reste appuyé contre le mur, et laisse la tombe à 
découvert, avec un cri terrible, et reculant d'horreur.) 

Ciel ! un homme expiré !... 

EUGÉNIE. 

O mes souvenirs ! unique bien qu'ils n'ont pu m'arra- 
cher... ne me fuyez pas!... 

DORVAL. 

Eh quoi! serais-je environné de cadavres? (h va vers 
l'autre tombe qu'il découvre.) Des décombres, un vêtement.., 
des ca»actères sanglants... lisons, (n Ht.) « Qui que tu 
« sois, profite de mes vains- travaux. » (S'intewampaat.) 
Juste ciel!... (n continue.) « Depuis vingt ans que je péris 
« ici, je suis parvenu à détacher une barre de fer qui 
« lie cette tombe à la muraille... tu la trouveras sous 
« ces décombres. » 

(il fouille dans le tombeau, en retire la barre de fer, et dit avec explo- 
sion : ) La voilà!... (n continue.) « Une dalle de pierre a ca- 
« ché mon travail ; reconnais-la au sang dont elle est 

« teinte. » (H regarde et aperçoit la pierre imprégnée de sang.) Voici 

du sang... en voici... (n poursuit la lecture.) « Lève cette 
« dalle, et peu d'instants te suffiront pour achever mon' 
« ouvrage : je péris, adieu... plains-moi et aime-moi ! » 

(Il se précipite à genoux au milieu du cachot, les mains et les yeux élevés 
vers le ciel.) 

Dieu que j'ai blasphémé, Dieu, dont je doutais, que 
j'ai maudit... pardonne, pardonne-moi, grand Dieu! 
que ta clémence égale mon ingratitude : Dieu de bonté ! ' 
signale ta puissance! achève ton ouvrage! 

EUGÉNIE. 

Présent du ciel! flatteuse espérance! tu ne nous 
quittes qu'avec la vie. 



208 LES VICTIMES CLOITKEES. 

DORVAL. 

(Il se relève, saisit la barre de fer, s'élance vers la muraille, et travaille à 

faire sauter la dalle.) 

La voilà, c'est elle. Oui, j'obtiendrai ma liberté!... 
tombez,, murs affreux, tombez... 

(Il s'arrête un moment, et s'appuie gur la barre de fer.) 

O mes forces! ne m'abandonnez pas... ranimez-vous! 
secondez mon courage ! 

(Il reprend le travail, et la pierre tombe.) 
EUGÉNIE, avec expression. 

Ciel ! qu'est-ce que j'entends? 

DORVAL. travaillant, et les pierres se détachant. 

Tout succède à mes vœux... redoublons nos efforts... 

EUGÉNIE, s'élançant vers le mur contre lequel Dorval travaille. 

Le même bruit!... (Eiio se jette à genoux.) Dieu de miséri- 
corde ! si mes longues souffrances ont désarmé ta 
colère... ne m'abandonne pas... prends pitié de celle 
qui t'implore... Tu le sais, je n'ai pas mérité mes pei- 
nes... Grâce ! grâce, ô mon Dieu! qu'une seconde fois je 
te doive la vie ! 

DORVAL. 

Liberté! liberté! soutiens-moi! 

(Los pierres tombent.) 
EUGÉNIE. 

Une voix!... je l'entends... elle a retenti dans mon 
cœur. 

DORVAL, s'arrêtant. 

Quels sons ont frappé mon oreille ? 

(Il travaille avec plus d'ardeur.) 
EUGÉNIE, s'cftbrçant d'arracher les pierres avec ses mains. 

Je te seconderai... Eh quoi! mes faibles mains... ô 
désespoir! non, je ne puis... 

(Une pierre tombe dans le cachot d'Eugénie, et laisse entrevoir d'un cachot 
dans l'autre. Eugénie voyant tomber la pierre.) 

Juste Ciel ! 

DORVAL, étonné. 

Un cri se fait entendre... 



ACTE IV, SCENE V. 209 

EUGENIE, s'élançant vers la muraille cntr'ouverte. 

Qui que vous soyez .. ayez pitié de moi!... sauvez- 
moi !. . sauvez-moi ! 

DORVAL. 

Une femme!... ah!... grand Dieu!... du courage!... 
madame, du courage !... encore un moment, et nous 
sommes libres ! 

EUGÉNIE. 

Qu'a-t-il dit?... quels accents? se pourrait-il?... 

(Elle regarde; une seconde pierre, en tombant, forme un jour plus considé- 
rable... Elle aperçoit Dorval à l'aide de sa lampe qu'elle a portée avec 
elle.) 

C'est lui!... je me meurs... 

(Elle tombe de sa hauteur éteudue sur la terre, sa lampe s'éteint.) 

DORVAL, toujours travaillant avec la plus grande énergie. 

Sans doute encore une victime... je la délivrerai ou 
je périrai avec elle... 

(Les pierres tombent, et finissent par lui ouvrir un passage; il entre dans le 
cachot d'Eugénie, qui est toujours évanouie, et dont les longs cheveux 
retombés sur son front cachent entièrement le visage. Il reste à l'entrée 
de la brèche; et voyant qu'on ne lui répond pas, il rentre dans son caveau, 
prend sa lampe et s'avance vers le lieu qui renferme Eugénie.) 

Un cachot... malheureuse!... elle est évanouie... ah! 
revenez à vous... reprenez vos esprits!... que votre 
libérateur ne vous inspire aucun effroi... 

(Dorval a posé sa lampe sur une pierre, il est à genoux auprès d'Eugénie, 
la soulève doucement, la soutient du bras gauche, et de la main droite 
écarte les longs cheveux qi i lui dérobent la prisonnière. Avec un cri 
terrible.) 

Eugénie!... Dieu! c'est elle!... Eugénie!... 

EUGENIE, ouvrant les yeux. 

Qui m'appelle?... Le voilà! 

DORVAL. 



Eugénie ! 
Cher Dorval! 
Tu vis!... 
Je te revois !.. 



EUGENIE. 

DORVAL. 

EUGÉNIE 



-210 LES VICTIMES CL01TUEES. 

DORVAL. 

Les barbares! que de maux ils t'ont fait souffrir! 

EUGÉNIE. 

Des maux!... ah! dis-moi que tu m'aimes... ils sont 
tous oubliés. 

DORVAL. 

"Si je t'aime! ô moitié de ma vie! chère épouse... re- 
prends tes forces... renais à l'espérance... aide à ton 
ami qui va briser et ses fers et les tiens... la liberté, la 
vie et le bonheur, voilà le prix de nos efforts. 

EUGÉNIE. 

Privée d'espoir, l'amour seul m'a soutenue... il a 
bravé les douleurs et la mort... juge, quand je te re- 
vois, s'il permet à mon âme le découragement et la 
faiblesse. (Bruit.) 

DORVAL. 

Ciel! qu'est-ce que j'entends?... 

(Du côté du cachot de Dorval, on entend des cris, un bruit, un tumulte qui 
va toujours en augmentant.] 

EUGÉNIE. 

Des voix confuses... des cris tumultueux... 

DORVAL. 

Serions-nous découverts?... 

EUGÉNIE. 

Ah ! nous sommes perdus ! 

DORVAL. 

On se précipite en foule à la porte de mon cachot... 
adieu... c'est pour jamais. 

EUGÉNIE. 

Moi ! te quitter ! 

DORVAL. 

Reste ici. 

EUGÉNIE. 

Rien que la mort ne peut nous séparer. 

(Dorval entre le premier dans son cachot, et entraîne Eugénie qui s'attache 
à lui. Il est armé do la barro do for qui lui a' servi à démolir le mur de 
communication. Eugéniose saisit de deux pierres. Dorval est devant elle. 



ACTE IV, SCÈNE VI. %\ 

le bras lové. La tombe qui renferme le cadavre est ouverte. Le premier 
qui paraît est le père Louis, conduisant M. Franchevillc, décoré comme 
un maire de ville ; suivent immédiatement des gare" es. Viennent ensuite 
M. et madame de Saint-Alban, Picard, les officiers municipaux, etc.) 

LE P. LOUIS; on l'entend derrière le théâtre. 

Il est là... là, vous dis-je... Voilà la porte du cachot... 
renversez... brisez... arrachez... qu'elle tombe, et qu'il 
soit lîbre. 

SCÈNE VI. 

EUGÉNIE, DORVAL, LE P. LOUIS. M. FRANCHE- 
VILLE, M. et madame DE SATNT-ALBAN, les 

OFFICIERS MUNICIPAUX, GARDES, PICARD, TOUS LES 
DOMESTIQUES, ET DU PEUPLE. 

LE P. LOUIS., montrant Dorval à M. Franchevillc, 

Le voilà, le malheureux ! le voilà ! Une femme ! 

DORVAL. 

Ciel! 

M. FRANCHE VILLE, s'élançant dans ses bras. 
O mon ami!...- (Il aperçoit Eugénie et recule d'un pas.) Que 

vois-je? 

EUGÉNIE, se jetant à son cou. 

C'est Eugénie ! 

M. ET MADAME DE SAINT-ALBAN. 

Ma fille!... ma fille!... mon Eugénie!... 

EUGENIE, la serrant dans ses bras. 

O ma mère!... ma mère!... revoyez-moi... ne me 
haïssez plus... 

MADAME DE SAINT-ALBAN, revenant à elle. 

Te haïr! éternelle justice!... vous 'avez vu mon 
crime, et c'est ainsi que vous me punissez! 

(Elle se précipite aux genoux de sa fille.) 

Pardonne à ta mère!... pardonne-lui... 

EUGÉNIE. 

Pressez-moi contre votre cœur... 

(Elles restent dans les bras l'une de l'autre. Tous les domestique» s'em- 



212 LES VICTIMES CLOITREES. 

pressent auprès d'Eugénie, ils lui baisent la main, les vêtements... Elle 
embrasse Picard, la femme de charge ; elle fait à tous les plus tendres 
caresses.) 

M. FRANCHE VILLE. 

mes concitoyens! vous voyez les bienfaits de la 
loi; vous jugez quels abus affreux elle a détruits... 
vous connaissez à présent l'homme exécrable qui usurpa 
si longtemps votre estime et votre confiance... Il est 
enfin détruit, ce pouvoir inique, cet empire odieux que, 
depuis si longtemps a fondé l'imposture..! et l'auteur 
de tant d'atrocités va subir les peines qui lui sont dues. 

MAt)AME DE SAINT-ALBAN. 

Ma fille !... mon Eugénie!... par quel prodige?... 

LE P. LOUIS. 

Vous saurez tout... mais mademoiselle a souffert si 
longtemps..." Venez... arrachons -la de ce séjour 
effroyable. 

DORVAL, pressant le P. Louis dans ses bras. 

Mon ami ! mon libérateur ! 

M. FRANCHE VILLE. 

Ces, à lui que nous devons tout... Sans lui, nous 
n'eussions jamais découvert l'entrée de ces cachots 
impénétrables. 

LE P. LOUIS. 

Ils n'ont rien négligé pour les dérober à mes regards. 
Mais ils me haïssaient, et je craignais tout de leur ven- 
geance. Une juste défiance m'a fait suivre leurs pas, ob- 
server leurs démarches, et descendre, invisible à leurs 
yeux, jusqu'aux portes de ces cachots épouvantables. 

EUGÉNIE, au P. Louis. 

Ah ! ma reconnaissance... 

MADAME DE SAINT-ALBAN, au môme. 

Ma vie entière... 

M. DE SAINT'ALBANj au même. 

Mon amitié, ma fortune;.. 



ACTE IV, SCENE VI. 313 

TOUS. 

Nos cœurs, tous nos cœurs... 

LE P. LOUIS. 

J'ai protégé l'innocence, j'ai défendu la cause de 
rhumanité, j'ai fait mon devoir, je suis récompensé... 
sortons de ces funestes lieux... Vous allez vous unir par 
des nœuds éternels ; et moi, je vais briser les chaînes 
que la violence m'imposa si longtemps... 



FIN DES VICTIMES CLOITREES. 






, 



L'AMI DES LOIS 

COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN VERS 

Par le citoyen LAYA 



Représentée par les Comédiens de la Nation 
le 2 janvier 1793 



Tum pietate gravem m meritis si forte viriim qtiem 
Conspexere, silent, arredisque auribus adstant : 
Me régit dutis animos, etpeclommulceU 



ÉPITRE DEDIGATOIRE 



AUX 



REPRÉSENTANTS DE LA NATION 



Citoyens législateurs , 

Je ne vous fais point un hommage en vous dédiant 
ma Comédie : c'est une dette que j'acquitte, h' Ami 
des Lois ne peut paraître que sous les auspices de 
ses modèles. 



13 



Je ne ferai point de préface pour cet ouvrage ; il fau- 
drait produire un volume, et j'ai besoin seulement d'é- 
crire quelques réflexions que je crois indispensables. 
Mon succès ne m'aveugle pas; je le dois plutôt au 
sujet que j'ai traité, qu'au talent de l'exécution. 
Tous les vrais citoyens ont dû se déclarer pour celui 
qui n'aime qu'eux, rien qu'eux; et c'est à cet égard 
de nouvelles actions de grâces que je leur rends pour 
eux-mêmes. Qu'elle est imposante cette masse d'opi- 
nions qui se prononce si énergiquement, si unani- 
mement pour le saint amour des lois, de l'ordre et 
des mœurs ! Que son poids est accablant pour les 4 
ennemis cachés et ouverts de la liberté ! Vous qui ca- 
lomniez Paris, venez le voir : il n'est pas dans ces 
assemblées tumultueuses où triomphent l'intrigue et 
le crime ; où c'est le plus déraisonnable ou le plus 
furieux qui l'emporte : venez le voir dans ce concours 
de citoyens ivres de liberté, mais de lois sans les- 
quelles il n'est point de liberté ; s'enflammant tous à 
ces saints noms; s'embrasant d'étincelles civiques; 
attachant leurs yeux et leurs cœurs sur cet Ami des 
Lois, dont chacun d'eux est le modèle. 

Je ne répondrai point à toutes les Calomnies qu'on 
fait courir contre moi ; j'ai dû m'y attendre, et j'ai un 
tort irréparable à me faire pardonner : celui d'avoir 
voulu faire quelque bien. Ceux qu'a pu blesser ce 
motif, peuvent prendre leur parti ; car je nie sens 
pour l'avenir incorrigible à cet égard. Je ne serai ja- 
mais avare de mes idées, dès que je les croirai utiles. 
Malheur à Celui qui possède et qui craint de s'appau- 
vrir en répandant ses bienfaits ! ses mains recueille- 
ront peu au jour des récoltes, puisqu'elles n'auront 
rien semé. Je ne réfuterai point ces misérables im- 



2-20 

posteurs qui n'admettent que la vertu qui rapporte, 
et lui contestent un désintéressement qu'ils montrent 
souvent dans le crime. Je n'ai qu'un mot à répondre : 
je livre ma vie entière à leurs discussions calom- 
nieuses; et s'ils y découvrent un seul instant qui ne 
soit pas digne de moi, je consens à ce qu'ils me pro- 
clament leur semblable. 

Des personnes d'un rare mérite, d'excellents pa- 
triotes, m'ont fait des observations auxquelles je dois 
une réponse sérieuse. La première, est le reproche 
d'avoir fait de mon Ami des Lois un ci-devant noble. 
D'abord, il eût été difficile que Versac, enivré de sa 
noblesse et de ses litres, voulût choisir pour son 
gendre un homme d'une caste qu'il regarde au-des- 
,sous de la sienne. Mais ce motif eût été faible sans 
celui-ci. Qu'ai-je peint? un vrai philosophe. Qu'ai-je 
voulu faire valoir? une révolution qui sera toujours 
aux yeux du sage le triomphe de l'humanité et de la 
raison. Était-ce donc un grand effort, qu'un homme 
sorti de la caste opprimée se ralliât au nouvel ordre, 
et fit la guerre à la caste des oppresseurs? Était-ce 
prêcher en faveur de la révolution que de lui cher- 
cher des apôtres daus ceux dont elle agrandissait 
l'existence et les droits?. Non. Mais faire triompher 
de ses préjugés celui à qui ses préjugés faisaient cou- 
ler une existence commode et douce : mais faire bri- 
ser de ses propres mains à un homme les liens si 
puissants de son amour-propre ; lui faire immoler à 
ses frères ses plus douces prérogatives : mais expo- 
ser aux yeux le véritable homme libre, le sage par 
excellence en prise avec la scélératesse et l'adversité, 
bénissant sur les débris de sa fortune cette révolu- 
tion qui le ruine, avant laquelle il vivait heureux et 
paisible; n'est-ce pas la sanctifier à jamais? Qu'est-ce 
avouer, si ce n'est que ce qu'on préfère à tout nu mi- 
lieu de tant de désastres renferme des jouissances 



m 

surnaturelles au-dessus des perceptions du vulgaire, 
pareilles peut-être aux tourments si doux de l'amour 
qui n'en rendent ses faveurs que plus enivrantes? Le 
véritable amour de la liberté se prouve par les sacri- 
fices. Qui peut douter que ce sentiment n'enflamme 
le cœur de Forlis? Molière, dans Tartufe, n'a fait de 
son vrai dévot qu'un moraliste. Ce grand homme 
nous a donné, dans le personnage de Gléante, la théo- 
rie de la véritable piété. Quelque humoriste du temps 
eût pu élever des doutes sur la tenue de son carac- 
tère dans les applications de la vie. Maie ici c'est un 
philosophe pratique ; ce n'est pas seulement par ses 
discours, c'est par ses actions qu'il prêche, et qu'il 
persuade, Mes deux contendants une fois mis en 
scène, l'un n'est occupé qu'à repousser les traits ou 
les infamies de l'autre. Je sais bien que les nomo- 
phages de nos jours, qui ont pris à tâche d'honorer 
comme patriotes les incendiaires et les assassins, ont 
traité, de feuillant ce Forlis qui, ne voulant point 
d'une liberté furibonde, fait la guerre aux subvertis- 
seurs, veut de l'ordre, des mœurs, des lois; n'a point 
encore accoutumé ses yeux timides à voir couler des 
flots de sang, ses faibles mains à le verser, ses oreilles 
à entendre les cris des victimes. Les hommes hon- 
nêtes ne verront dans les premiers que des tigres 
qui s'entre-dévorent ; dans Forlis, et tous ceux qui 
lui ressemblent, qu'un peuple d'amis et de frères. 
Un des griefs de quelques personnes contre mon 
ouvrage, c'est de n'avoir pas fait un imbécille ou un 
monstre de mon aristocrate ; car, ont dit ces gens 
profonds, par là l'auteur veut faire aimer l'aristo- 
cratie., Ainsi l'intention la plus morale peut-être de 
ma comédie a été calomniée. Je m'explique. J'ai dû 
prêcher pour convertir : mais j'avoue que je n'ai ja- 
mais cru jusqu'ici que l'injure fût un moyen bien 
propre à se faire des prosélytes. Ce n'est pas en blés- 



sant les cœurs qu'on parvient à les gagner J'ai distin- 
gué d'abord (et quiconque a un peu de sens l'a déjà 
fait avec moi), j'ai distingué l'aristocrate de Coblentz 
de l'aristocrate de Paris ; celui qui a tourné les armes 
contre son pays, de celui qui est resté fidèle à son 
pays et à ses foyers. L'un est coupable, l'autre n'est 
qu'aveuglé. Croit-on que toutes ces peintures exagé- 
rées qu'on expose sur la scène, d'aristocrates luttant 
à qui mieux mieux de fureur ou de stupidité, soient 
bien efficaces pour guérir ceux qu'on attaque? on les 
irrite, et c'est tout. Loin de moi , me suis-je dit, ces 
portraits que réprouvent le goût et la raison. Je mets 
aux prises un aristocrate et un républicain : faisons 
un honnête homme du premier; le second aura en- 
core plus de mérite à le paraître. Dans ce tableau que 
j'expose, j'obtiendrai déjà beaucoup, si je puis faire 
rougir ceux qui partagent les opinions de Versac, de 
ne point partager son honnêteté. Ce sera déjà un com- 
mencement de conversion : mais comment y parve- 
nir, si ce n'est en leur rendant aimable cet homme 
aveuglé, mais honnête? Si j'en fais un méchant, au 
contraire, les aristocrates seulement d'opinion crie- 
ront à l'exagération , à l'imposture ; et les méchants 
chercheront dans ce modèle une excuse pour demeu- 
rer toujours ce qu'ils sont. Qu'aurai-je produit? rien 
sans doute; et le but de cet ouvrage, qui doit être 
l'utile, sera manqué. 

Quant au personnage de Filto, un mot suffira pour 
en développer tous les motifs : ils sont puisés dans 
cet axiome dont abusent les scélérats, « qiCon ne fait 
point vers la vertu de pas rétrograde. » J'ai voulu 
fournir clans l'exemple de cet homme faible une res- 
source à ceux qui ne sont qu'égarés. 

Le but principal, le but réel de mon ouvrage a été 
d'éclairer le peuple; mais surtout de le venger des 
calomnies qui lui attribuent tous les crimes des bri- 



223 

gands. C'est en rappelant sans cesse au peuple le 
sentiment de sa dignité qu'il s'en pénétrera à ja- 
mais : mais je n'ai point déshonoré mon art en fai- 
sant, comme on a cru le voir, de la comédie une sa- 
tire. Je n'ai pas voulu que mes vers fussent une 
arène où luttassent les animosités. Tout ce qu'ils 
peignent appartient à la nature. C'est là que le poëte 
doit toujours puiser ses couleurs. C'est du mélange 
des traits épars que j'ai voulu composer mes masses. 
La véritable comédie est le miroir de la vie humaine, 
non celui d'un individu. J'avais commencé un pro- 
logue où je développais ces idées; je ne l'ai point 
achevé En voici quelques vers. C'est un dialogue 
entre l'auteur et son ami. L'ami dissuade l'auteur de 
donner sa comédie. 

Oui [dit-il), monsieur l'homme à talent, 
Oui, votre ouvrage enfin, fût-il même excellent, 
Doit tomber. D'ennemis des torrents, des nuées 
Fondront sur vous, mon cher, avec mille huées; 
On n'écoutera pas, et le titre annoncé 
Avant que d'être au jour vous serez trépassé. 

l'auteur. 

Eh bien, s'il est ainsi, si leur fureur est telle, 
C'est aux vrais citoyens alors que j'en appelle. 

l'ami. 
Que d'ennemis ! ô ciel ! 

l'auteur. 

Tous les fripons ; tant mieux. 
Les vrais honnêtes gens seront pour moi contre eux. 
Mais le vice d'ailleurs est toujours un faux brave, 
Tyran de qui le craint, de qui l'attaque esclave. 
Molière le censeur avec les charlatans, 
Descendit-il jamais aux accommodements ? 
« Ce me sont, disait-il, de mortelles blessures 
« De voir qu'avec le vice on garde des mesures. » 



22 i 

Et son vers immortel dans son âme entante 
Sut créer pour le vice une immortalité. 
J'aurai tout son courage. 

l'ami. 
Aurez-vous son génie ? . 

l'auteur. 
Moi suivre ce géant dans sa course infinie ! 
Jamais. Très-faible auteur; mais très- bon citoyen, 
Je borne ici ma gloire à faire im peu de bien. 
Au reste, si le cœur peut agrandir la tête, 
L'amour de mon pays doit créer le poëte. 

l'ami. 
Que de gens après vous vont crier au méchant ! 

l'auteur. 
Des sots et des frippons c'est l'ordinaire champ. 
Ils y courent frappant de cette arme insensée 
L'homme de bien adroit qui lit dans leur pensée. 
La comédie au reste est un commun miroir 
Offert à tout le monde, où chacun peut se voir. 
Eh! combien peu, mon cher, savent s'y reconnaître! 

l'ami. 
Les portraits burinés sous la main du grand maître 
Ont tous été saisis. Tartuffe, et Trissotin 
Ont fait montrer au doigt et Pirlon et Gottin. 

l'auteur. 
Scrupule ! Pour qu'au vrai mes portraits soient fidèles. 
Je dois dans la nature en chercher les modèles. 
Mes fripons, vinssent-ils de Rome ou de Pékin, 
Auront, non pas le cœur, mais le visage humain. 
Puis-je empêcher les gens, en bonne conscience, 
De venir dans leurs traits chercher leur ressemblance ? 

Je ne quitterai point la plume sans remercier ceux 
des citoyens qui ont joué des rôles dans ma Pièce et 
dont il n'y a que le zèle qui puisse égaler le talent. Je 
ne parlerai d'aucun en particulier. Ils me pardonne- 
ront sans doute de confondre en un seul tous les 



22a 

éloges que je dois à chacun d'eux. Ils ont séparé- 
ment trop bien mérité, je ne dis point de l'auteur, 
mais de tout le public de Paris, mais de tous les 
P'rançais peut-être, en établissant un ouvrage dont le 
but n'est pas sans utilité, pour diviser entre les 
membres les félicitations qu'on doit au corps entier, 
c'est affaiblir ses sentiments que de les partager; 
qu'ils me permettent donc de généraliser sur eux ma 
reconnaissance. 



13, 



PERSONNAGES 



M. DE VERSAG, ci-devant Baron . . . Vanhove. 

Madame DE VERSAC, sa femme .... M™ Suin. 

M. DE FORLIS, ci-devant Marquis . . . Fletjry. 

M. NOMOPHAGE Saint-Prix. 

FILTO, son ami . , Saint-Phal. . 

DURIGRANE, journaliste Larochelle. 

M. PLAUDE . . ' Dazincourt. 

BÉNARD, homme d'affaires de M. Forlis Dupont. 

Un OFFICIER et sa suite Dunant. 

Domestique* de M. de Versac. 



La scène est à Paris, dans la maison de M. de Versac. 
Le Théâtre est éclairé. 



L'AMI DES LOIS 



ACTE PREMIER. 

SCÈNE I. 
M. DE VERSAG, FORLIS. 

M. DE VERSAC. 

Vous avez vu ma fille ? au moins je suis tranquille, 

Elle est mieux : sa santé m'inquiétait; la ville, 

Tout son ennui, le train qui règne en ma maison, 

Où vos petits messieurs, héros en déraison, 

Veulent régir la France, et ma table, et ma femme ; 

Ce fracas allait mal aux goûts purs de son âme. 

Tout son cœur a bientôt revolé vers les champs : 

Chez sa tante du moins, livrée à ses penchants, 

Elle n'écoute pas les discours emphatiques 

De ces nains transformés en géants politiques. 

Elle y cultive en paix votre idée et son cœur. 

Mais je vous le redis, Forlis, avec douleur, 

Leurs fonds sont rehaussés : vos quinze jours d'absence 

Aux dépens de la vôtre ont grossi leur puissance : 

Madame de Versac en est ivre, et je crains 

Pour ma Sophie et vous, mon cher, bien des chagrins. 

FORLIS. 

J'ai votre aveu, le sien, 

VERSAG. 

Ma parole? elle est sûre : 
Je la tiendrai. 



±2S L'AMI DES LOIS. 

FORLIS. 

Tant mieux. Ce mot seul me rassure : 
Car je vous vis toujours maître dans la maison. 

VERSAG. 

Le bon temps est passé 

FORLIS. 

Vraiment! et la raison? 
C'était un grand abus ! 

VERSAC. 

La chance est bien changée. 
Ma femme était soumise; elle s'est corrigée : 
Elle acquiert, mais beaucoup de résolution : 
Et c'est, mon cher monsieur, la révolution 
Qui m'ôte avec mes droits ceux que j'eus sur son âme. 

FORLIS. 

Oh! le tour est piquant! 

VERSAG. 

J'avais contre madame 
Deux grands torts : j'étais noble, et de plus son mari. 

FORLIS. 

Vous voilà du premier comme moi bien guéri. 

VERSAC. 

L'héritage, Forlis, que je tiens de mon père 

Était en fonds d'honneurs et non en fonds de terre. 

Les aïeux de ma femme, en titres moins brillants, 

En bons contrats de rente étaient plus opulents. 

La fortune illustrée alors par ce mélange, 

Payait la qualité qui vivait de l'échange : 

C'était bien. Comme noble ensemble et comme époux, 

J'avais double pouvoir sur ses vœux, sur ses goûts. 

J'ordonnais : mais, mon cher, il faut voir la manière 

Dont regimbe à présent sa hauteur roturière! 

Madame veut avoir aussi sa volonté ; 

Et comme tous les biens viennent de son côté, 

Elle sait de ses droits s'en faire sur sa fille. 

Si je parle en époux, en vrai chef de famille, 



ACTK I, SCÈNE I. ûû\) 

Tout est perdu pour moi ! vos régénérateurs, 
Des vices sociaux ardents dépurateurs, 
Pour qui la nouveauté fut toujours une amorce, 
Ont, vous le savez bien, décrété le divorce... 

FORLIS. 

Oui. 

VERSAC. 

Je suis roturier déjà de leur façon : 
Ma femme, en me quittant, peut me rendre garçon. 

FORLIS. 

Vous êtes gai, vraiment, pour un aristocrate ! 

VERSAC. 

Moi? j'enrage et me tais : car enfin que j'éclate, 
Puis-je changer, après bien des cris, bien des frais. 
La tête de ma femme ainsi que vos décrets? 

FORLIS. 

Non... On tient donc toujours bureau de politique? 

• VERSAC. 

Oui, c'est à qui fera ses plans de république. 
L'un dans sa vue étroite et ses goûts circonscrits, 
Claquemure la France aux bornes de Paris : 
L'autre, plus décisif, plus large en sa manière, 
Avec la France encor régit l'Europe entière : 
L'autre, en petits États coupant trente cantons, 
Demande trente rois, pour de bonnes raisons : 
Et tous jouant les mœurs, étalant la science, 
Veulent régénérer tout, hors leur conscience. 

FORLIS. 

Le portrait est fidèle, entre nous, mais je voi 
Que vous vous alarmez un peu trop tôt pour moi. 

VERSAC. 

Vous ne doutez de rien. 

FORLIS. 

Votre fémmei.» 



230 L'AMI DES LOIS. 

VERSAC. 

En est folle, 
Et compte bien un jour par eux jouer un rôle. 
Vous qui trouvez tout bien, monsieur l'homme sensé, 
Qui voyez tout debout, quand tout est renversé, 
Qui vantez, adorez, dans votre folle ivresse, 
La révolution ainsi qu'une maîtresse, 
Dites... 

FORLIS. 

Vous m'attaquez? si je vais riposter, 
Nous finirons encor, Versac, par disputer. 
Faut-il qu'à mon retour madame me surprenne... 

VERSAC. 

Je suis ici tout seul, ainsi donc point de gêne. 

FORLIS. 

Votre femme... 

VERSAC. 

Est au club à faire des décrets... 

(Il lui rcmel une lettre.) 
FORLIS, l'ouvrant. 

Goblentz! après? 

VERSAC. 



Ils viennent. 



FORLIS. 



Qui? 



VERSAC. 

Les rois, l'Europe qu'on irrite. 

FORLIS. 

Vous m'effrayez! les rois! 

VERSAC. 

Eux, monsieur, et leur suite, 
La loi, par votre illustre et docte invention, 
Est du vœu général toute l'expression, 
Toute la volonté de l'Europe alarmée, 
Par cent bouches à feu va vous être exprimée. 



ACTE I, SCENE I. 231 

FORLIS. 

Allons! 

VERSAG. 

Un manifeste adroit, bien détaillé, 
Et d'une bonne armée au besoin appuyé, 
S'imprime, qui pesant dans un juste équilibre 
Les droits des souverains et ceux du peuple libre... 

FORLIS. 

De vos rois apportant la dernière raison, 

Nous va fonder des lois à grands coups de canons? 

VERSAC. 

On veut vous éclairer, et non pas vous détruire : 
Vous nous abattez tout, on vient tout reconstruire ; 
Commerce, industrie, arts, tout tend à s'abîmer... 

FORLIS. 

Et grâce à vos pandours tout va se ranimer? 

VERSAG. 

Mais tous nos droits d'abord. 

FORLIS. 

Pour de vains privilèges, 
Verrez-vous sans effroi ces hordes sacrilèges, 
Rougir le sol français du sang de nos guerriers? 

VERSAG. 

Non, s'ils sont teints de sang j'abjure nos lauriers, 

Je suis, puisque aujourd'hui tout noble ainsi se nomme, 

Aristocrate, soit, mais avant honnête homme. 

Je ne saurais me faire à votre égalité ; 

Mais j'aime mon pays, je ne l'ai point quitté. 

Et s'il faut franchement dire ce que j'éprouve 

Sur tous nos émigrés, mon cœur les désapprouve. 

Mais dans l'âme comme eux gentilhomme français, 

Je puis, sans les servir, attendre leurs succès. 

FORLIS. 

Vous attendrez. 

VERSAG. 

La France, antique monarchie, 



-232 L'AMI DES LOIS. 

République! vrai monstre! enfantement impie 
Qui ne se vit jamais ! 

FORLIS. 

Que vous verrez. 

VERSAG. 

Allons!... 
Un État sans noblesse!... il faut des échelons 
Pour monter. 

FORLIS. 

Nous marchons dans une route égale. 

VERSAC. 

Le dernier citoyen perdu dans l'intervalle 
Pourra-t-il sans patrons, sans voix, sans truchement, 
Des degrés élevés franchir l'éloignement? 

FORLIS. 

Oui mon cher, et sans peine encor, sans résistance. 
C'était les échelons qui faisaient la distance , 
Les voilà tous rompus. 

VERSAC. 

J'enrage ; allons, poussez, 
Intrépide optimiste! 

FORLIS. 

Ah! vous vous courroucez? 

VERSAC. 

Vous qui voulez, de l'homme étendant le domaine, 
Dans l'âme d'an Français voir une âme romaine, 
Rappelez-vous donc Rome au siècle de Gaton : 
L'erreur d'un demi-dieu peut servir de leçon. 
Gaton, qu'eût adoré Rome dans son enfance, 
Et dont le sort plus tard déplaça l'existence; 
Caton qu'un saint amour pour sa Rome enflamma 
La voulut reculer au siècle de Numa; 
Des Romains à la sienne il jugea l'âme égale; 
Il n'avait que pour lui mesuré l'intervalle; 
Il crut n'obtenir rien que d'obtenir beaucoup.; 
Voulant tout exiger, sa vertu perdit tout : 



ACTE I, SCKNK 1. 233 

Sa vertu prépara les fers de Rome esclave ; 
Rome immola César, et fléchit sous Octave. 
Monsieur, je vous renvoie à la comparaison. 

FORLIS. 

Je réponds à présent de votre guérison. 

Vous raisonnez; c'est être à moitié démocrate. 

Ce beau germe perdu sur une terre ingrate, 

Gaton « qu'un saint amour pour sa Rome enflamma, 

« La voulut reculer au siècle de Numa? » 

Oui, Caton se trompa. Qu'en pouvez- vous conclure? 

Qu'il connut la vertu, mais fort mal la nature. 

Il traita Rome usée et tombant de langueur, 

Gomme il eût traité Rome aux jours de sa vigueur. 

Ce vœu fut, j'en conviens, d'un fou plus que d'un sage, 

D'assouplir la vieillesse aux mœurs du premier âge. 

L'avons-nous imité ? Toutes nos vieilles lois 

Dans leur poudre, aujourd'hui, dorment avec nos rois. 

Nous n'allons pas fouiller ces mines sépulcrales, 

Ces titres tout rongés de rouilles féodales, 

Le temps et la raison, ces fidèles flambeaux, 

Vont diriger nos pas dans les sentiers nouveaux, 

Et, des vieux préjugés éclairant l'artifice, 

Cimenter de nos lois l'immortel édifice. 

Bientôt un même esprit... 

VERSAC. 

Un même esprit? Jamais 
Tant qu'il existera des intrigants. 

FORLIS. 

Eh! mais 
Tout excès a son terme, et l'homme qui sommeille 
Aux purs rayons du jour à la fin se réveille. 
Ce n'est qu'un voyageur par un guide égaré, 
Qui dans le droit chemin sera bientôt rentré, 
Un conducteur plus sûr, sa raison l'y rappelle : 
L'oreille, le cœur s'ouvre à sa voix immortelle : 
Les sentiers suborneurs bientôt sont délaissés ; 
Les faux guides bientôt punis ou repoussés. 



234 L'AMI DES LOIS. 

VERSAC. 

Grands mots que tout celai Le temps, l'expérience 
Vous donne un démenti : mais je perds patience; 
N'en parlons plus, Forlis... Vous allez voir ici 
Un bon original. 

FORLIS. 

Encore ! 

VERSAC. 

Oh! celui-ci, 
Vous le connaissez bien de nom ; c'est monsieur Plaude. 

FORLIS. 

Oui? 

VERSAC. 

Cet esprit tout corps, qui maraude, maraude 
Dans l'orateur romain, met Démosthène à sec, 
Et n'est, quand il écrit, pourtant Latin ni Grec. 

FORLIS. 

Ni Français, n'est-ce pas? 

VERSAC. 

Animal assez triste ; 
Suivant de ses gros yeux les complots à la piste ; 
Cherchant partout un traître, et courant à grand bruit 
Dénoncer le matin ses rêves de la nuit. 
Dans le champ politique effaçant ses émules, 
Nul ne sait comme lui cueillir les ridicules. 

FORLIS. 

J'y suis. 

VERSAC. 

Vous connaissez les autres : c'est d'abord 
Duricrane, de Plaude audacieux support, 
Journaliste effronté, qu'aucun respect n'arrête. 
Je ne sais que son cœur de plus dur que sa tête. 
Puis monsieur Nomophage et Filto son ami. 
Filto dans le chemin est le moins affermi ; 
Le besoin d'exister, la fureur de paraître 
Le rend sur les moyens peu scrupuleux peut-être. 



ACTE I, SCENE III. 23S 

Pour monsieur Nomophage, oh ! passe encor : voilà 
Ce que j'appelle un homme î un héros! FAttila 
Des pouvoirs et des lois! Grand fourbe politique; 
De popularité semant sa route oblique, 
C'est un chef de parti... 

FORLIS. 

Peu dangereux. 

VERSAC. 

Ma foi. 
Je ne sais... il vous craint. 

FORLIS. 

Je le méprise, moi... 

SCÈNE II. 
LES MÊMES, UN DOMESTIQUE. 

. LE DOMESTIQUE, à Vcrsac. 

Monsieur, on est rentré. (Le domestique sort.) 

VERSAC, à Fovlis. 

Vous allez voir ma femme. 

FORLIS. 

Volontiers. 

VERSAC. 

Je l'entends. 



SCÈNE III. 
LES MÊMES, MADAME VERSAC. 

VERSAC, à sa femme. 

Voici Forlis, madame. 

MADAME VERSAC, lo saluant froidement. 

Monsieur 

FORLIS, bas, à Versac. 

Ce froid accueil confirme vos soupçons. 



236 L'AMI DES LOIS. 

VERSAC, à sa femme. 

Je viens de l'informer des puissantes raisons 
Qui vous font en ce jour détruire votre ouvrage, 
Et de son union rejeter l'avantage ; 
Mais il ne me croit pas. 

MADAME VERSAC . 

C'est une vérité. 

VERSAC. 

Je vous dis que madame ainsi Fa décrété. 
Adieu, (il sort.) 

SCÈNE IV. 
FORLIS, MADAME VERSAC. 

MADAME VERSAC. 

Ces nœuds, Forlis, ne faisaient plus mon compte. 
Nous n'en serons pas moins bons amis, et j'y compte. 
Avec tous vos talents, chef d'une faction, 
Vous eussiez agrandi vos biens et votre nom ; 
Quand l'audace est encor la vertu de votre âge, 
Quand il fallait oser, vous avez fait le sage ; 
Faux calcul ! vous voyez, avec tous vos talents, 
Vous restez de côté, tandis que d'autres gens, 
Moins forts que vous peut-être, auront sur vous la pomme , 
Qu'arrive-t-il de là? D'excellent gentilhomme 
Qu'on vous vit autrefois, vous voilà comme nous, 
Et comme votre ami, monsieur mon cher époux, 
Qui me faisait sonner si haut sa baronie, 
Devenu tiers-état, membre de bourgeoisie; 
Or l'homme ancien chez vous n'étant pas remplacé, 
Par les hommes du jour, mon cher, est effacé. 

FORLIS. 

Si vous aviez l'esprit moins juste, au fond de l'âme, 
J'aurais bien quelque droit de m'effrayer, madame. 

MADAME VERSAC. 

Vous valez mieux, d'accord, que vos rivaux. 



ACTE I, SCENE IV. 237 

FORLIS. 

Vraiment! 
Vous n'attendez de moi rien pour ce compliment; 

MADAME VERSAC. 

Mais de l'opinion le thermomètre indique 
Qu'on doit en trente états couper la république. 

FORLIS. 

Vous croyez? 

MADAME VERSAC. 

C'est le vœu général à présent. 
Votre chère unité sera mise au néant. 
Un sublime projet! c'est le plan du partage ! 
Quelqu'un m'en fait demain 'lecture : Nomophagc, 
Qui vient exprès dîner... Mais j'oublie à propos 
Que je vais vous parler encor de vos rivaux... 
Vous les haïssez bien ! 

FORLIS. 

Et je m'en glorifie. 

MADAME VERSAC. 

Pourquoi. Forlis? 

FORLIS. 

Faut-il que je les qualifie? 
Je pardonne au trompé, mais jamais au trompeur. 

MADAME VERSAC. 

Quoique vous les traitiez avec un peu d'humeur, 
J'aime à vous voir ici tous quatre bien en prise! 
Nous vous aurons demain? 

FORLIS. 

Grainl-on ce qu'on méprise? 
Oui, madame. 

MADAME VERSAC. 

Avec eux demain je vous attends. 

FORLIS. 

J'ai rencontré parfois de plus fiers combattants : 

Et vaincre ces messieurs n'est pas une victoire. 

Un combat sans danger donne un laurier sans gloire. 



238 L'AMI DES LOIS. 

Mais j'impose au combat une condition : 
C'est que donnant l'essor à mon opinion, 
J'en exerce sur eux le libre ministère. 

MADAME VERSAC. 

Sans gêne. Ils ont d'ailleurs un fort bon caractère. 

FORLIS. 

En vérité, Madame, oui, j'admire comment 

Ces messieurs vous ont pu séduire un seul moment ! 

MADAME VERSAC. 

Mais ils sont, croyez-moi, patriotes. 

FORLIS. 

Madame ; 
Descendons vous et moi franchement dans votre âme : 
Patriotes ! ce titre et saint et respecté, 
A force de vertus veut être mérité. 
Patriotes ! Eh quoi ! ces poltrons intrépides 
Du fond d'un cabinet prêchant les homicides ! 
Ces Solons nés d'hier, enfants réformateurs 
Qui rédigeant en lois leurs rêves destructeurs, 
Pour se le partager voudraient mettre à la gêne 
Cet immense pays rétréci comme Athène : 
Ah ! ne confondez pas le cœur si différent 
Du libre citoyen, de l'esclave tyran. 
L'un n'est point patriote, et vise à le paraître : 
L'autre tout bonnement se contente de l'être. 
Le mien n'honore point, comme vos messieurs font; 
Les sentiments du cœur de son mépris profond. 
L'étude, selon lui, des vertus domestiques 
Est notre premier pas vers les vertus civiques. 
Il croit qu'ayant des mœurs, étant homme de bien, 
Bon parent, on peut être alors bon citoyen. 
Compatissant aux maux de tous tant que nous sommes. 
Il ne voit qu'à regret couler le sang des hommes; 
Et du bonheur public posant les fondements, 
Dans celui de chacun en voit les éléments. 
Voilà le patriote ! il a tout mon hommage. 
Vos messieurs ne sont pas formés à cette imagé. 
Mais, dites-moi, des deux quel est le favori? 



ACTE I, SCÈNE IV. 239 

MADAME VERSAC. 

Aucun encor, ma foi. 

FORLIS. 

Bon! 

MADAME VERSAC. 

Je n'ai jusqu'ici 
Point de penchant pour eux et pour eux point de haine. 

FORLIS. 

Il faut choisir pourtant. 

MADAME VERSAC. 

Je choisirai sans peine. 
Si le succès s'arrange au gré de vos rivaux 
Gomme ils l'ont arrangé déjà dans leurs ccrvaux, 
Plus digne par son bien d'entrer dans ma famille, 
Le mieux doté des deux, mon cher, aura ma fille. 

FORLIS, lui baisant la main. 

Je serai votre gendre. 

MADAME VERSAC. 

Oui... nous verrons cela. 
Pour monsieur mon mari, patience : on saura 
Lui prouver que ce monde est une loterie 
Où le sort suit sa roue, avec elle varie. 
Du haut nom de baron on le vit s'enticher. 
Vers de plus grands honneurs moi je prétends marcher, 
Pour ma fille, en un mot* puisqu'il n^est plus de princes, 
Je veux un gouverneur de deux ou trois provinces; 

FORLIS, riant, 

Oh! vous ne pouviez mieux terminer le roman. 

MADAME VERSAC. 

^'est-ce pas? permettez qu'on vous quitte un moment? 
Je passe chez monsieur. 

FORLIS. 

Peut-on vous y conduire? 

Elle lui donne la main. 

Je vais le saluer de son nouvel empire. 

FIN DU PKEMIEA ACÎE. 



m L'AMI DES LOIS. 



ACTE DEUXIEME. 



SCÈNE I. 
FORLIS, BÉNARD. 

FORLIS. 

Entrons ici, Bénard. 

BÉNARD. 

Monsieur, je vous apporte... 

FORLIS. 

La liste? 

BÉNARD. 

En bon état. 

FORLIS. Jl prend un papier de ses mains. 

Elle me paraît forte... 
Cent cinquante!... par jour, à vingt sols, c'est je crois... 
Par jour... vingt sols chacun... deux cents louis par mois. 

BÉNARD. 

Moins douze, monsieur. 

FORLIS. 

Oui, moins douze. 

BÉNARD. 

Et quatre livres. 

FORLIS. 

Et quatre livres : bon. 

BÉNARD. 

C'est noté dans mes livres. 
Ce nombre est un peu cher, monsieur, à soudoyer ! 

FORLIS. 

C'est doubler son argent que le bien employer. 

BÉNARD. 

De ces- actions-là peu de gens sont capables. 



ACTE II, SCENE II. 241 

FORLIS. 

Vous me jugez trop bien ou trop mal mes semblables. 
Le secret est-il sur? 

BENARD. 

Oui ; mais d'un si beau trait 
Qui vous ferait honneur, pourquoi faire un secret, 
Monsieur? 

FORLIS. 

Mon cher Bénard, faut-il que je vous dise 
Que c'est de la vertu faire une marchandise 
Qu'étaler au grand jour le bien qu'on dut cacher. 
L'opinion est-elle un prix à rechercher? 
C'est usurairement placer la bienfaisance 
Qu'au-delà du bienfait chercher sa récompense : 
C'est vendre, non donner. Le seul pur intérêt 
Qu'on en doive exiger, Bénard, c'est le secret. 
Mais suivez-moi, voici ce monsieur Nomophage 
Et son ami Filto. 

BÉNARD. 

C'est le couple d'usage. 

Ils sortent tous deux. 



SCENE IL 
NOMOPHAGE, FILTO. 

NOMOPHAGE, voyant sortir Forlis. 

Comment diable! Forlis de retour!... ah! tant pis. 
11 faut au journaliste en donner prompt avis. 
Nous serons bien ici... Je vais vous montrer l'acte. 

Ils s'asseyent à une table. 
FILTO. 

Du partage? 

NOMOPHAGE. 

J'en tiens une copie exacte. 
Vous savez que déjà le plan est arrêté. 

FILTO. 

Oui, je sais même encor comme on vous a traité. 

li 



2Ï2 L'AMI DES LUIS. 

NOMOPHAGE. 

J'ai su faire valoir mes services extrêmes : 

Nous plaidons toujoursbien en plaidant pour nous-mêmes. 

Mais tant de concurrents ! 

FILTO. 

Sans doute. 

NOMOPHAGE. 

Il fallait bien 
Nous saigner quelque peu pour force gens de bien, 
Bons travailleurs sous nous, troupeau qui nous seconde; 
Et qui veut réussir ménage tout le monde. 
Soyons justes d'ailleurs, mon cher : sous Tordre ancien 
Qu'étions-nous vous et moi? parlons franc ; moins que rien. 
Qu'avions-nous? j'en rougis! pas même un sol de dettes, 
Car il faut du crédit pour en avoir des faites. 
Or, d'un vaste pays maintenant gouverneurs, 
Nous aurons des sujets, des trésors, des honneurs, 
Nous qui, riches de honte et surtout de misère, 
N'avions en propre, hélas! pas un arpent de terre. 

FILTO. H lit sur le papier, et suit des yeux sur la carte géographique. 

Oui... voyons le travail... Mâcon... Beaune... vraiment, 
Bon pays pour le vin! 

NOMOPHAGE. 

Il tombe au plus gourmand. 

FILTO. 

Àh voici notre lot... on me donne le Maine. 

NOMOPHAGE. 

Vous allez y manger les chapons par centaine. 

FILTO. 

C'est un fort beau pays !..; vous avez le Poitou. 

NOMOPHAGE. 

Oui, mais j'aurais voulu qu'on y joignit l'Anjou* 

FILTO. 

Je n'y vois rien pour Plaude? 



ACTE II, SCÈNE II. 243 

NOMOPHAGE. 

Eh ! mais, que diable y faire 
D'un fou. qui tout coiffé d'un vain système agraire, 
Ne fait du sol français qu'une propriété, 
Et de ses habitants qu'une communauté. 

FILTO. 

Vous faisiez secte ensemble? 

NOMOPHAGE. 

En politique habile, 
J'use d'un instrument tant qu'il peut m'être utile. 
Un moment, comme lui, je fus agrairien, 
Mais pourquoi. C'est qu'un champ vaut toujours mieux que rien. 
Aujourd'hui du Poitou puissant seigneur et prince, 
Je laisse là le champ pour prendre la province. . 

filto. # 
Ce plan me paraît bien. Il n'y manque à présent 
Que l'exécution et le succès. 

NOMOPHAGE. 

Comment? 

FILTO. 

Le Forlis nous travaille, et nous et notre suite 
Avec une vigueur de talents... 

NOMOPHAGE. 

Qui m'irrite. 
11 faut qu'avant huit jours ce Forlis qui nous nuit 
Tombe ou nous : de sa fin notre règne est le fruit : 
Et de l'ordre et des lois ces fidèles apôtres 
Sont les amis du peuple, et ne sont pas les nôtres. 
Un Forlis, dégagé de toute ambition, 
Ivre de son pays pour toute passion, 
Ne doit être à nos yeux qu'un monstre en politique. 
Ces prôneurs d'unité dans une république 
Sont des fléaux pour nous ; un état démembré 
Seul à l'ambition offre un règne assuré. 

FILTO. 

Il faut que la vertu cache en soi quelque chose 
Que je ne comprends pas, et qui nous en impose : 



2i4 L'AMI DES LOIS. 

Mais ce Forlis m'étonne, et j'ai honte entre nous 
D'être à lui peu semblable, et si semblable à vous. 

NOMOPHAGE. 

Tête étroite! une fois poussé dans la carrière, 

Doit-on, comme un poltron, regarder en arrière? 

Allons, droit en avant, monsieur le vice-roi. 

Il faut avoir sa marche, une attitude à soi. 

Dans les flancs de l'airain que la flamme enfermée 

Frappe en se faisant jour notre oreille alarmée, 

J'y consens; mais plus ferme et bravant tous les feux, 

Le cœur, sans s'étonner, s'élance au milieu d'eux : 

Les succès sont toujours les vrais fils de l'audace. 

Qui sait oser, sait vaincre ; et qui craint, s'embarrasse, 

Se fourvoyé, et s'égare au plus beau du chemin. 

Il faut, comme un enfant, vous mener par la main. 

La vertu! c'est sans doute une chose fort belle! 

J'ai, moi qui vous en parle, un grand respect pour elle; 

Et n'était qu'en ce monde on est mince sans bien, 

Je pourrais, comme un autre, être un homme de bien... 

Duricrane, mon cher, poursuit Forlis, le guette : 

Il n'entendra pas, lui, la redite indiscrète 

D'un obscur sentiment, de ce cri de vertu 

Qui doit toujours se taire, une fois qu'il s'est tu. 

FILTO. 

Cela n'est pas toujours, quoique cela doive être. 
Ce cri mal étouffé souvent reparle en maître. 
Mais, sans rougir enfin, pouvons-nous partager 
Avec un Duricrane ? 

NOMOPHAGE. 

Il le faut ménager. 

FILTO. 

Qu'avec moi, sans détour, votre bouche s'explique. 
Dites, que pensez-vous du plan de république? 

NOMOPHAGE. 

Du nôtre ? bon pour nous ! 



ACTE II, SCÈNE III. -J4o 

FILTO. 

Tenez, entre nous deux, 
Quand je suis avec vous, j'ai toujours sous les yeux 
Ces deux prêtres romains dont parle la satire, 
Qui ne pouvaient jamais se regarder sans rire. 

NOMOPHAGE. 

Nous pouvons rire aussi; car nous aurons de quoi. 
Mais parlons d'autre chose un peu ; ça dites-moi ; 
La petite Versac vous tient-elle en cervelle? 

FILTO. 

Selon. Et vous? 

NOMOPHAGE. 

Ma foi, j'en rabats bien pour elle, 
L'empereur du Poitou, digne allié des rois, 
Ne pourra plus descendre à ces liens bourgeois. 

FILTO. 

Monsieur le gouverneur de l'un et l'autre Maine, 
Peut trouver dans les cours quelqu' infante, et sans peine. 

. NOMOPHAGE. 

Oui, mais mon cher Filto, croyez-en mes avis. 

Tenons toujours le dé pour l'ôter à Forlis. 

Cet enfant-là d'ailleurs est unique héritière, 

Et si quelque démon (ce que je ne crains guère) 

Brisait contre un écueil notre empire et nos vœux, 

Son bien, dans le naufrage, aiderait l'un des deux. 

Pour moi, votre rival, je verrai sans colère 

A part. 

Le bonheur d'un ami... j'ai l'aveu de la mère. 

FILTO. 

Et moi donc, tous les deux soyez unis demain, > 

A part. 

Je serai satisfait... on m'a promis sa main. 

SCÈNE III. 
LES MÊMES, DURIGRANE. 

NOMOPHAGE. 

Kh ! voici Duricrane,,» accourez, qu'on s'empresse • 

14, 



246 L'AMI DES LOIS. 

A vous féliciter... oh! quel air d'allégresse! 
Vous avez, mon cher cœur, votre part au gâteau. 

DURIGRANE. 

Je sais... j'accours vers vous, et je suis tout en eau, 
Vous remarquez ma joie. 

NOMOPHAGE. 

Oui, ta gaîté maligne 
D'un complot découvert nous doit être un doux signe. 

DURIGRANE. 

Ah!... devinez un peu le traître. 

NOMOPHAGE. 

Le coquin 
Nous aborde toujours un complot à la main. 

DURIGRANE. 

Ce dernier en vaut cent. 

NOMOPHAGE. 

Enchanteur!... allons, passe. 

DURIGRANE. 

Oh ! oui, le ciel sur moi manifeste sa grâce, 
A sauver la patrie il m'a prédestiné ! 

NOMOPHAGE. 

Fais que ton chapelet soit hientôt décliné ; 
Laisse un peu là, mon cher, le ciel et la patrie. 
Ne nous torture plus, parle quand on t'en prie. 

DURIGRANE. 

11 m'a guidé, vous dis-je. 

NOMOPHAGE. 

Où donc ? 

DURICRANE. 

Dans le jardin. 

NOMOPHAGE. 

Le ciel !... et pour y voir? 

DURIGRANE. 

Ah! le diable est bien fin: 



ACTE U, SCENE III. 217 

Vous deux qui vous croyez un esprit plus habile. 
Devinez le coupable, on vous le donne en mille. 

NOMOPHAGE. 

Voyez si ses écarts seront bientôt finis? 
Son nom ? 

DURICRANE. 

Vous saurez donc... 

NOMOPHAGE. 

Son nom? 

DURICRANE. 



Quoi! Forlis? 



Monsieur Forlis. 

NOMOPHAGE. 



FILTO. 

Prenez garde : oh ! cela ne peut être. 

DURICRANE. 

On en est sûr., Monsieur, on se connaît en traître. 

NOMOPHAGE. 

En effet, mon ami, prends garde, il a raison ; 
Prends garde... Oh ! seulement si de sa trahison 
Nous avions, pour l'acquit de notre conscience, 
Je ne dis pas la preuve, une seule apparence ! 
Ce serait trop heureux ! 

DURICRANE. 

Apparence!... ah! bien, oui?.. 
Complot réel, vous dis-je, incroyable, inoui! 
Cent cinquante ennemis qu'il soutient, sans reproche, 
De ses propres deniers... le tout est dans ma poche. 

NOMOPHAGE. 

Parle, point de longueurs. 

DURICRANE. 

En deux mots, m'y voici : 
A l'invitation je me rendais ici. 
Traversant le jardin, et guettant par routine, 
J'aperçois un quidam de fort mauvaise mine, 



-248 L'AMI DES LOIS. 

Marchant près d'un monsieur, qu'à son air, ses habits, 

Je reconnus bientôt pour monsieur de Forlis. 

Ce quidam, dont la mine aux façons assortie 

Dénonçait un agent de l'aristocratie , 

Le retour un peu prompt de son maître, un instinct, 

Un rayon, je le crois, qui d'en haut me survint, 

Tout accrut mes soupçons : « Forlis, me dis-je, à peine 

« Vient-il hors de Paris de passer la quinzaine ; 

« Le voici de retour! lui parti pour ses bois 

« Qui nous avait promis d'être absent tout le mois ! » 

Quelque chose est caché sous cette marche oblique. 

NOMOPHAGE. 

Oui, le raisonnement est clair et sans réplique. 
C'est une tête au moins ! il vous flaire un complot ! 

DURICRANE. 

J'étais né délateur : épier est mon lot. 

Quand j'ignore un complot, toujours je le devine. 

NOMOPHAGE. 

Après. 

DURICRANE. 

Après?... Vers eux je marche à la sourdine, 
J'avance, retenant le feuillage indiscret 
Dont le bruit de mes pas eût trahi le secret; 
Caché par le taillis, l'oreille bien active, 
Le cou tendu, l'œil fixe, et l'haleine captive, 
J'écoutai, j'entendis, je vis, je fus content! 
Après un court narré vague et non important : 
« Bon, dit monsieur Forlis, vos listes sont complètes; 
« Je garde celle-ci. » Puis, prenant ses tablettes, 
Il écrit, les referme, et sans me voir, il*sort 
Oubliant sur le banc cette liste... Son sort! 
Le nôtre ! Que sait-on? Crac, fuir de ma cachette, 
Saisir et 'dévorer cette liste indiscrète, 
Ce fut pour moi l'éclair!... Voyez, lisez un peu. 

Il remet un papier à Nomophage. 

Cent cinquante employés, tous réduits par le jeu 

Du ressort politique, à zéro! cette bande, 

Monsieur la soutient seul!.,, pourquoi? je le demande» 



ACTE II, SCÈNE IV. 2i9 

FILTO. 

Ceci prouve à mon sens bien peu de chose ou rien. 
Il faut pour condamner... 

DURICRANE. 

Lisez. 

NOMOPHAGE. 

Lisons. 

il lit. 
« Liste des noms de ceux à qui moi, Charles-Alexan- 

« dre Forlis, je m'engage à fournir jusqu'au terme con- 

« venu une paye de vingt sols par jour, bien entendu que 

« de leur part ils rempliront les conventions par eux 

« souscrites, et me garderont le secret. » . 

DURIGRANE, à Filt0 - 

Eh bien? 

NOMOPHAGE. 

Rien n'est plus clair, complot avéré, manifeste ! 
Vite, il faut dénoncer. 

DURIGRANE. 

C'est fait. 

NOMOPHAGE. 

Bon. 

DURIGRANE. 

Je suis preste? 
J'ai commencé par là, je repars, on m'attend. 

NOMOPHAGE 

Pourquoi? 

DURIGRANE. 

Pour appuyer. 

NOMOPHAGE. 

Oh! oui, cours, c'est instant!... 
Ecoute, bonne idée...! oui..., quinze ou vingt copies 
A nos fidèles. 

DURICRANE. 

Bon. 

NOMOPHAGE. 

Avec art départies, 
; Ces listes tout d'abord vont produire un effet...! 



250 L'AMI DES LOIS. 

DURIGRANE. 

Du diable! un bruit d'enfer! un désordre parfait! 
Fiez-vous âmes soins... Oh! j'ai de la pratique: 
Des émeutes à fond je connais la tactique. 

FILTO. 

Forlis est accusé, ne passez point vos droits, 
Et sans les prévenir laissez parler les lois. 

DURICRANE. 

Leslois îleslois... ! ce mot est toujours dans leurs bouches! 
Avec des juges vifs et prompts comme des souches, 
Laissez parler des lois, qui se tairont toujours ! 
Non, il faut de la forme accélérer le cours. 

NOMOPHAGE. 

Bien dit, 

DURICRANE. 

J'ai dénoncé dans moins d'une quinzaine 
Huit complots coup sur coup, c'est quatre par semaine ! 
Peu de bons citoyens, sans me vanter, je crois, 
En ont su découvrir tout au plus un par mois. 
Bon!... mes yeux n'ont été que des visionnaires! 
Mes complots (vrais complots d'élite!) des chimères! 
Mes accusés le soir sortaient tous des prisons. 
Et moi, j'étais gibier à petites maisons. 
Je cours à notre affaire. 

NOMOPHAGE. 

Attends, que je te suive. 
On s'entend bien mieux deux, et la marche est plus vive. 
Sans adieu, mon Filto ; nous reviendrons. 



SCENE IV. 

FILTO, seul. 

Ma foi, 
Cette affaire pour eux me cause quelqu'effroi. 
Je n'y veux point entrer : puisqu'ils Font disposée, 
Qu'ils se démêlent entr'eux, s'ils peuvent, la fusée 






ACTE II, SCENE IV. 251 

Ces deux enragés-là, Nomophage surtout, 

Ont fait un intrigant de moi, contre mon goût. 

J'étais né pour la vie honnête et sédentaire. 

C'est le plus grand des maux qu'être sans caractère. 

Dans les nœuds des serpents, je suis pris... aujourd'hui 

Remplissons notre sort, je n'ai qu'eux pour appui. 

Hélas! que ne peut-on, d'une marche commune, 

En restant honnête homme aller à la fortune ! 



FIN DU SECOND ACTE. 



L'AMI DES LOIS. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 
FILTO, NOMOPHAGE. 

FILTO. 

Oui, je vous le répète, oui, je tremble pour vous, 
Qu'il ne vous faille enfin parer vos propres coups. 

NOMOPHAGE. 

Trembler ! voilà votre art, mon cher ! sottes alarmes ! 
Car enfin contre lui n'avons-nous pas des armes? 
Je mets la chose au pis, et ma haine y consent. 
Forlis est cru coupable et se trouve innocent. 
Bon! ses accusateurs ont tort? erreur nouvelle. 
Ils se sont égarés, oui, mais c'était par zèle. 
Leur terreur, quoique fausse, était un saint effroi, 
Et le salut du peuple est la suprême loi. 

FILTO. 

Fort bien : mais cet effroi, selon vous, salutaire, 
Ne peut être excusé qu'autant qu'il est sincère : 
Et, quoique enfin du peuple ordonne l'intérêt, 
S'il frappe l'innocence il n'est plus qu'un forfait. 

NOMOPHAGE. 

Filto, trêve à la peur, ou trêve à la morale. 

FILTO. 

Votre accusation, je suppose, est légale : 
Mais la route secrète où vous vous enfermez, 
Ces doubles de la liste avec tant d'art semés, 
Est-ce légal aussi? 

NOMOPHAGE. 

C'est où je vous arrête. 
Notre marche est plus sûre en ce qu'elle est secrète. 
Qui diable voulez-vous qui la trahisse? rien. 
Les doubles de la liste?... oui, dangereux moyen, 



ACTE 111, SCENE I. 253 

Si j'avais dans la main des travailleurs timides, 

Mais ce sont gens de choix que les miens, sûrs, solides, 

Gens à principes ! 

FILTO. 

Bon ; mais tous ces aguerris 
N'ont pas eu fort souvent affaire à des Forlis. 

NOMOPHAGE. 

Dans les jardins déjà les groupes verbalisent : 
D'un feu toujours croissant les têtes s'électrisent : 
L'affaire est retournée, augmentée, il faut voir 
Des oisifs curieux les vagues se mouvoir ; 
Ce que c'est que l'esprit public ! comme il se monte ! 

FILTO. 

L'esprit public! un groupe abusé!... quelle honte ! 
Quel excès de délire et de corruption ! 

NOMOPHAGE. 

Bon ! toujours étonné de la perfection ! 
Puis-je de mon esprit resserrant l'étendue, 
Jusqu'à votre horizon rapetisser ma vue? 

FILTO. 

Laisser sécher son cœur ! l'endurcir à ce point ! 

NOMOPHAGE. 

Prodige ! 

FILTO. 

Et sans remords? 

NOMOPHAGE. 

Je ne les connais point. 
Des hauteurs de l'estime où le Forlis s'élève, 
Il faut qu'il tombe enfin ! Tout mon sang se soulève, 
De voir que son orgueil me confonde aujourd'hui 
Avec ces flots d'humains roulants autour de lui, 
Parmi cent factieux obscurs, et sans courage ; 
Ce monsieur en enfant veut traiter Nomophage ! 
Tout beau, monsieur Forlis, vous qu'on dit si sensé, 
Vous saurez ce que peut l'amour-propre offensé. 

15 



234 L'AMI DES LOIS. 

FILTO. 

Faut-il qu'il rende l'âme implacable, inhumaine ? 

NOMOPHAGE. 

Eh quoi? tout vient ici justifier ma haine. 

Car outre que sa chute aide à notre projet, 

Forlis, s'il n'est coupable, est au moins bien suspect. 

Bien mieux que vous pour lui, contre lui l'écrit plaide. 

FILTO. 

Eh bien! laissez agir la justice. 

NOMOPHAGE. 

Je l'aide. 
Est-ce donc un grand mal? 

FILTO. 

Est-ce l'aider, grand Dieu ! 
Que lui forcer la main? 

NOMOPHAGE. 

Mon cher Filto, pour peu 
Que vous perdiez de vue enCor votre personne, 
Vous êtes ruiné; moi, je vous abandonne 
Au parti modéré dont vous serez l'espoir. 
Esprit lourd, endurci, vous ne voulez pas voir 
Que Forlis est un noble, et que tout titulaire 
Ne se convertit point au culte populaire. 

FILTO. 

Mais Forlis... 

NOMOPHAGE. 

Le serpent, constant dans ses humeurs^ 
Change de peau, jamais il ne change de mœurs... 
Écoutez, mons Filto, redressez ce langage, 
Ou votre nom soudain est biffé du partage. 
Un mot encore. Il faut vous dicter tous vos pas, 
Pour que votre air, vos yeux ne vous trahissent pas. 
Quand Duricrane ici paraîtra dans une heure, 
Vous verrez le Forlis en état et demeure 
D'arrestation. 

FILTO. 

Quoi? 



ACTE 111, SCÈNE III. 255 

NOMOPHAGE. 

Vous vous troublez déjà. 
Allons, un maintien ferme, et point de pâleur... là. 
Le voici : taisons-nous. 

FILTO. 

Voici la compagnie. 

SCÈNE IL 
LES MÊMES, FORLIS, M. ET MADAME VERSAG. 

MADAME VERSAG, bas à Nomophage. 

Nous verrons votre plan à quelqu'heure choisie. 
Vous l'avez? 

NOMOPHAGE. 

Dans ma poche. 

MADAME VERSAG. 

Il faut pour l'examen, 
Du temps... Nous parlerons aussi de votre hymen. 

SCÈNE IIL 
LÉS MÊMES, M; PLAUDÉ, 

MADAME VERSAG; 

Èh! comment donc? voici monsieur Plaude! 

VERSAG, bas à Forlis. 

Eh personne 
C'est l'inquisition. 

MADAME VERSAG. 

L'ingrat nous abandonne. 

PLAUDE. 

Le service public... 

MADAME VERSAG. 

Vous excuse. 
i 
Voici 



2o6 L'AMI DES LOIS. 

Ma dissertation nouvelle : celle-ci, 

J'ose croire, madame, aura quelqu'influence, 

Et doit, pour son grand bien, bouleverser la France. 

FORLIS. 

Pour son grand bien, monsieur? 

plaude. 

Oui, monsieur ; en deux mois 
La voici : je remonte à la source des maux. 
Il n'en est qu'une. 

FORLIS. 

Bon! 

PLAUDE. 

Une seule ; elle est claire, 
C'est la propriété! 

FORLIS. 

Je ne m'en doutais guère. 

PLAUDE. 

De la propriété découlent à longs flots 

Les vices, les horreurs, messieurs, tous les fléaux. 

Sans la propriété point de voleurs ; sans elle 

Point de supplices donc : la suite est naturelle. 

Point d'avares, les biens ne pouvant s'acquérir ; 

D'intrigants, les emplois n'étant plus à courir ; 

De libertins, la femme accorte et toute bonne 

Étant à tout le monde, et n'étant à personne. 

Point de joueurs non plus, car, sous mes procédés, 

Tombent tous fabricants de cartes et de dés. 

Or je dis : si le mal naît de ce qu'on possède, 

Donc ne plus posséder en est le sûr remède. 

Murs, portes et verrous, nous brisons tout cela : 

On n'en a plus besoin dès que Ton en vient là. 

Cette propriété n'était qu'un bien postiche ; 

Et puis le pauvre naît dès qu'on permet le riche. 

Dans votre république un pauvre bêtement 

Demande au riche ! abus ! dans la mienne il lui prend. 

Tout est commun: le vol n'est plus vol, c'est justice. 

J'abolis la vertu pour mieux tuer le vice. 



ACTK III, SCÈiNE III. -257 

FORLIS. 

La modération n'est pas votre défaut. 

NOMOPHAGE, regardant Forlis. 

Tant mieux; les modérés ne sont pas ce qu'il faut. 

FORLIS. 

Si ce mot, dont souvent Ton peut faire une injure, 

Désigne en ce moment ces gens froids par nature, 

Ces égoïstes nuls, ces hommes sans élans, 

Endormis dans la mort de leurs goûts nonchalans, 

Et de qui l'existence équivoque et flétrie 

D'un inutile poids fatigue leur patrie ; 

Je hais autant que vous ces honteux éléments, 

D'une nature inerte obscurs avortements : 

Mais si vous entendez par ce mot l'homme sage, 

Citoyen par le cœur plus que par le langage ; 

Qui contre l'intrigant défend la vérité, 

En dût-il perdre un peu de popularité ; 

Sert, sachant l'estimer, et parfois lui déplaire, 

Le peuple pour le peuple, et non pour le salaire; 

Patriote, et non pas de ceux-là dont la voix 

Va crier Liberté jusqu'au plus haut des toits, 

Mais de ceux qui sans bruit, sans parti, sans systèmes, 

Prêchent toujours la loi qu'ils respectent eux-mêmes; 

Si fuir les factions, c'est être modéré, 

De cette injure alors j'ai droit d'être honoré! 

PL AUDE, à part. 

Quel est donc ce monsieur? un ci-devant, sans doute? 

NOMOPHAGE. 
Haut. 

Moi, les gens sans parti sont ceux que je redoute. 

FORLIS. 

Oh! c'est par. modestie, et non de bonne foi, 
Que ces gens-là, monsieur, vous donnent de l'effroi ; 
Et sans citer des noms que personne n'ignore, 
Nous en savons tous deux de plus à craindre encore. 

NOMOPHAGE. 

Moi, je ne connais point... 



258 L'AMI DES LOIS. 

FORLIS. 

Si j'étais indiscret... 

NOMOPHAGE. 

Sont-ce ces paladins, armés pour un décret? 
Ces héros d'outre-Rhin, ces puissances altières? 

FORLIS. 

Vous les cherchez trop loin par-delà nos frontières. 
Non, les miens s'aiment trop pour nous quitter ainsi. 
Ces prudents ennemis sont près de nous, ici. 
Ce sont tous ces jongleurs, patriotes de places, 
D'un faste de civisme entourant leurs grimaces ; 
Prêcheurs d'égalité, pétris d'ambition : 
Ces faux adorateurs, dont la dévotion 
N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hypocrisie : 
Ces bons et francs croyants, dont l'âme apostasie, 
Qui, pour faire haïr le plus beau don des cieux, 
Nous font la liberté sanguinaire comme eux. 
Mais non, la liberté, chez eux méconnaissable, 
A fondé dans nos cœurs son trône impérissable. 
Que tous ces charlatans, populaires larrons, 
Et de patriotisme insolents fanfarons, 
Purgent de leur aspect cette terre affranchie ! 
Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie ! 
Royalistes tyrans, tyrans républicains, 
Tombez devant les lois; voilà vos souverains ! 
Honteux d'avoir été, plus honteux encor d'être, 
Brigands, l'ombre a passé : songez à disparaître. 

NOMOPHAGE, avec un pe» d'embarras. 

Moi, je ne reconnais personne à ce portrait. 

FORLIS. 

Moi, j'en sais quelques-uns qu'il fait voir trait pour trait. 

NOMOPHAGE. 

On pourrait en douter. 

FORLIS. 

Oui, la glace fidèle 
Réfléchit des objets aveugles devant elle. 



ACTE III, SCENE IV. 259 

NOMOPHAGE. 

Vous citeriez les noms avec quelqu'embarras. 

FORLIS. 

Ma mémoire longtemps ne les chercherait pas. 

NOMOPHAGE. 

C'est la preuve à trouver qui serait difficile. 

FORLIS. 

Mille dans leurs écrits, dans leur conduite mille. 

NOMOPHAGE. 

Les vrais amis du peuple ainsi sont outragés, 

Mais dans leur conscience ils sont du moins vengés. 

FORLIS. 

L'honnête homme pour eux montre moins d'indulgence; 
Il ne sait pas flatter comme leur conscience. 

NOMOPHAGE. 

Le prix, que jusqu'ici leur zèle a retiré, 
Prouve que l'intérêt ne l'a point inspiré. 

FORLIS. 

Quand un motif est pur, c'est une triste voie 
Que d'en parler toujours pour faire qu'on y croie : 
La vertu sans effort se doit persuader, 
Et c'est en la cachant qu'on la fait regarder. 



SCENE IV. 
LES MÊMES, DURICRANE. 

NOMOPHAGE. 

Venez, vous avez part aux traits que monsieur lance. 
Vous êtes patriote. 

DURIGRANE, à voix basse à Nomophago. 

Ils vont venir. 

NOMOPHAGE, do mémo. 



Silence. 



2G0 L'AMI DES LOIS. 

PLAUDE. 

Laissons cela. Chacun doit voir selon ses yeux. 
Vous autres, vous voyez comme des factieux. 
On ne fera jamais de vous de bons esclaves. 

FORLIS. 

Il faut l'être des lois : sans leurs saintes entraves, 
La liberté, monsieur, est le droit du brigand. 
Le plus libre est des lois le moins indépendant. 
Malheur à tout État où règne l'arbitraire, 
Où le texte fléchit devant le commentaire ! 
Brutus du sang des siens l'a jadis attesté ; 
Et Brutus se pouvait connaître en liberté. 

PLAUDE. 

Brutus ! c'est tout au plus : lui, qui n'osait dans Rome 

Sur un simple soupçon faire arrêter un homme ! 

C'est bien ainsi qu'on fonde un bon gouvernement! 

Non, la délation et l'emprisonnement, 

Voilà les vrais ressorts ! Il ne faut point de grâce : 

De l'apparence même au besoin on se passe. 

Moi, monsieur, par exemple, oh! je l'entends au mieux! 

Je n'examine pas si c'est clair ou douteux ; 

Je vois ou ne vois pas, j'arrête au préalable. 

Aussi, me direz-vous qu'il échappe un coupable? 

Je fournis les cachots. 

FORLIS. 

C'est un terrible emploi. 

PLAUDE. 

Il faut être de fer, il faut que ce soit moi 

Pour y tenir, monsieur; pas un jour ne s'achève 

Qui n'apporte avec lui son traître... C'est sans trêve. 

Tenez, on en arrête encore un aujourd'hui. 

Je viens de donner l'ordre ; on doit être chez lui. 

Il est riche, il fut noble; après ces deux épreuves... 

VERSAC. 

J'entends; cela suffit pour se passer de preuves. 

PLAUDE. 

Ici, j'en ai. 



ACTE III, SCÈNE IV. 26t 

VRRSAC. 

Vraiment? 

PL AUDE. 

Un écrit de sa main. 

DURICRANE, à part. 

Quel contretemps! 

PLAUDE. 

J'espère aussi que dès demain 
Un bon arrêt... 

versac. 
Sitôt? 

PLAUDE. 

Tout retard est funeste. 
Il nous faut un exemple. Aussi, je vous proteste 
Que je vais de tout cœur soigner ce monsieur-là, 
Que je vous certifie un bon traître! Déjà 
Le procès est instruit. 

NOMOPHAGE, à part. 

Oh ! la langue indiscrète ! 

VERSAC. 

Un noble, dites-vous? 

PLAUDE. 

Oui, son affaire est faite. 
Son nom va circuler bientôt dans tout Paris : 
C'est un certain marquis de Forlis. 

MADAME VERSAC. 

De Forlis! 

FORLIS. 

Y pensez-vous, monsieur? Quel nom osez-vous dire? 

PLAUDE. 

Un marquis de Forlis. 

FORLIS. 

Êtes-vous en délire? 

PLAUDE. 

Non, monsieur, c'est son nom, et je le sais fort bien. 
Je n'ai pas ce matin instrumenté pour rien. 

15. 



262 L'AMI DES LOIS. 

FORLIS. 

Oh ! grand Dieu ! 

PL AUDE. 

J'ai tout fait pour qu'on saisît le traître . 

FORLIS. 

Et l'on va l'arrêter chez lui? 

PLAUDE. 

Bon ! ce doit être 
Chose faite à présent ? 

FORLIS. 

Moi, je vous avertis 
Qu'on n'aura pas trouvé chez lui monsieur Forlis. 

PLAUDE. 

Vous le connaissez? 

FORLIS. 

Oui. 

PLAUDE. 

Gomment un homme sage 
A-t-il quelque commerce avec ce personnage? 

FORLIS. 

Monsieur... 

PLAUDE. 

C'est, entre nous, un scélérat. 

FORLIS. 

Eh! quoi? 
Savez-vous bien, monsieur, que ce Forlis c'est moi ? 

PLAUDE. 

Est-il possible? vous!... Ah! ah ! que j'ai de honte! 
On vous cherche, monsieur : vous ferez votre compte, 
Pardon, ou de rester, ou de suivre mes pas. 

FORLIS. 

Vous pourrez voir, monsieur, que je ne fuirai pas. 

PLAUDE. 

J'en suis fâché, vraiment : quel dommage!... un brave homme! 

Apercevant l'officier et sa suite. 

Ah ! bon ! voici mes gens. 



ACTE III, SCENE V. 263 



SCENE V.' 
Les mêmes, UN OFFICIER, suite. 

PLAUDE, à l'officier. 

Messieurs, monsieur se nomme 
Monsieur Forlis... Je sors. 

Il s'échappe. 
FORLIS. 

Oui, messieurs, avancez : 
Je suis au fait. 

l'officier. 
Voici nos mandats. 

FORLIS. 

C'est assez. 
Quand règne avec les lois la liberté publique, 
Ces ordres sont, messieurs, un abus. Ma critique 
Paraît en ce moment suspecte, je le voi. 
Au reste, eût-elle tort, j'obéis à la loi. 

VERSAG. 

fea liberté, messieurs, qui nous est tant promise, 
Doit-elle en un moment être ainsi compromise? 
Que la loi sans rigueur veille à sa sûreté : 
Double-t-on ses moyens par sa sévérité? 
Souffrez que mon ami, dont vous répond ma tête, 
Trouve dans ? mon hôtel une prison honnête. 

FORLIS. 

Non, non, plus que la loi n'en accorde ou n'en doit, 
Forlis ne prétend pas, messieurs, de passe-droit. 
Point de rang dans le crime, ainsi que dans la peine. 
Innocent ou coupable, il suffit ; qu'on m'emmène. 
Je vous suis. 

l'officier. 

Ce seul mot, monsieur, cet air décent 
Montre moins un coupable en vous qu'un innocent. 
De la loi qui commande exécuteur fidèle, 



-264 L'AMI DES LOIS. 

Je ne puis voir, agir, ordonner que par elle. 
Mais de la loi, monsieur, trop rigoureux agent, 
Dois-je apporter moins qu'elle un esprit indulgent? 
Non, non : je cours pour vous solliciter moi-même, 
Vous faire prisonnier de l'ami qui vous aime, 
Ou le tenter du moins : déjà, sur votre foi, 
Sans cet ordre, moD sieur, vous le seriez de moi 
Souffrez que ces messieurs, ainsi que leur escorte, 
Attendant mon retour, restent à cette porte. 

VERSAC. 

Quel noble procédé! je ne l'attendais pas. 

l'officier. 
Vous avez tort, messieurs : nos citoyens soldats 
Ont tous le même cœur, ont tous le même zèle. 
Ces cœurs n'admettent point une vertu cruelle; 
Et, jamais endurci d'insensibilité, 
Le courage est toujours chez eux l'humanité. 

FORLIS, à l'officier qui sort. 

Monsieur, quoi que sur lui l'on décide ou l'on fasse, 
Forlis approuve tout, mais ne veut point de grâce. 



SCENE VI. 
LES MÊMES, EXCEPTÉ L'OFFICIER ET SA SUITE. 

FORLIS. 

Madame, pardonnez l'éclat inattendu 

D'un coup, dont je me sens plus que vous confondu. 

Le temps arrachera le voile à l'imposture. 

MADAME VERSAG. 

Vous ne soupçonnez rien? 

FORLIS. 

Non , rien : cette aventure 
Est un mystère encor pour moi, comme pour vous. 
Mais ces messieurs pourraient en savoir plus que nous ! 
De monsieur Plaude ils sont les amis, les apôtres. 



ACTE III, SCENE VI. 265 

Nous avons rarement des secrets pour les nôtres. 
Ils sont instruits sans doute? 

NOMOPHAGE. 

Oh! moi, je ne sais rien. 

DURICRANE. 

J'ignore tout. 

FORLIS. 

Pour moi, j'ai là quelque soutien 
Qui sans peine rendra cette attaque inutile. 
Il est dans ce moment plus d'un cœur moins tranquille. 
Cachant mal de leurs fronts l'indiscret mouvement, 
Mes ennemis déjà triomphent hautement. 
De ce succès d'un jour qu'ils goûtent bien les charmes! 
Ils pourront dès demain l'expier de leurs larmes. 

NOMOPHAGE. 

J'agirais comme vous sans nul ménagement. 
Mais je vous plains, monsieur, et bien sincèrement; 
La réputation sur un soupçon ternie 
Ne peut souvent laver... . 

FORLIS. 

Ah ! laissons l'ironie. 
Ma réputation n'est pas faible à ce point 
Qu'un soupçon la renverse à n'en relever point. 
D'une pitié menteuse épargnez-moi l'injure : 
Le travail de vos yeux et de votre figure 
Ne me séduira pas : agissez hautement, 
Et s'il se peut, monsieur, nuisez-moi franchement. 
Je vous estime peu; je dois en faire gloire. 
Ce grand zèle, entre nous, pourrait me faire croire 
Que le trait part de vous. 

NOMOPHAGE. 

Vous penseriez... 

FORLIS. 

Pour peu 
Que vous niiez encor, c'est m'en faire l'aveu. 

NOMOPHAGE. 

Monsieur... 

Un domestique paraît avec une serviette. 



266 l/AMI DES LOIS. 



FORLIS. 



On a servi... mais oublions à table 
Un sujet qui pour moi n'a rien de redoutable. 
Ce mystère d'horreur où je suis compromis 
Ne peut être effrayant que pour mes ennemis. 

Forlis présente la main à madame Versac : tout le monde sort. 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



ACTE IV. SCÈNE I. 267 



ACTE QUATRIÈME. 



SCENE I. 

FILTO, NOMOPHAGE. 

FILTO. 

Monsieur, encore un coup, vous me raccorderez. 

NOMOPHAGE. 

Non, cela ne se peut. 

FILTO. 

Nous verrons. 

NOMOPHAGE. 

Vous verrez. 

FILTO. 

Je ne vous quitte pas qu'avant je ne l'obtienne. 

NOMOPHAGE. 

Veux- tu suivre ma marche? il faut changer la tienne, 
Mon cher Filto. 

FILTO. 

Forlis n'est point coupable. 

NOMOPHAGE. 

Oh! non. 

FILTO. 

Sa fermeté, monsieur, son sang-froid m'en répond. 

NOMOPHAGE*. 

La peste ! quel esprit profond ! comme il discerne ! 
Si ce n'était ici qu'un chef bien subalterne, 
Un mince conjuré, bon, par exemple... toi! 
Nous eussions dans ses yeux lu des signes d'effroi. 
Mais Forlis! 

FILTO. 

Il n'est pas coupable, je le gage. 



208 L'AMI D£S LOIS. 

NOMOPHAGE. 

Et la liste? 

FILTO. 

La liste! eh bien! cet assemblage 
De noms tous inconnus peut bien être innocent. 

NOMOPHAGE. 

Innocent!... Soudoyer un parti mécontent ! 
Tudieu! quelle innocence !... Ensuite, le mystère? 

FILTO. 

Qu'il soit coupable ou non, avez-vous dû vous faire 
Le vil ordonnateur des ressorts qu'aujourd'hui 
Duricrâne sous vous fait mouvoir contre lui? 

NOMOPHAGE. 

Des éclats contre moi, contre le journaliste? 
Vous vous êtes parfois montré moins formaliste. 

FILTO. 

Épargnez-moi ma honte. 

NOMOPHAGE. 

A vous parler sans fard, 
Vous vous convertissez, mon cher, un peu trop tard. 
Sachez, l'expérience au moins le persuade, 
Que jamais vers le bien l'homme ne rétrograde ; 
Sachez qu'un scélérat, mais grand, mais prononcé, 
Vaut mieux que l'être nul dans son néant fixé, 
Honnête sans vertu, criminel sans courage, 
Et qu'il faut être enfin Forlis ou Nomophage. 

FILTO. 

Continuez, monsieur. 

NOMOPHAGE. 

Prenez votre parti. 
D'honneur, vous aurez beau jouer le converti : 
Dans un cœur corrompu ces révoltes sont vaines. 
Un feu contagieux circule dans vos veines ; 
La fièvre des honneurs, des rangs et des succès, 
Ravage votre sang brûlé de ses accès. 



ACTE IV, SCENE I. \ 

FILTO. 

Reprenez ces honneurs qu'avec vous je partage : 
J'achète trop, monsieur, leur funeste avantage. 

NOMOPHAGE. 

Vous serez sans ressource. 

FILTO. 

Oui. 

NOMOPHAGE. 

Car vous n'existez... 

FILTO. 

Que par le crime, hélas ! 

NOMOPHAGE. 

Et si vous me quittez, 
Que vous reste-t-il ? 

FILTO. 

Rien : pas même l'innocence. 

NOMOPHAGE. 

J'ai voulu faire en vain de vous une puissance : 
Ce beau gouvernement du Maine est bien tentant ! 
Mais le bien met obstacle au zèle repentant. 
N'y pensons plus... voyez, avant que rien n'éclate. 
Monsieur l'homme de bien encor de fraîche date, 
La vertu vaut son prix, mais vous la payez cher ! 
Tenez, j'ai malgré vous pitié de vous, mon cher. 
Vous savez, du néant qui toujours vous réclame, 
J'ai retiré vos pas, sans retirer votre âme. 
Vous êtes mon ouvrage, et sans vous irriter, 
Je ne rappelle pas cela pour me vanter. 
Qu'est-ce que ton remords, Filto? faiblesse pure! 
Et je veux t'en convaincre; écoute. La nature, 
Qui, sur ce pauvre globe, où le sage et le fou 
Passent comme l'éclair, et vont je ne sais où, 
A des germes confus jeté la masse entière, 
Laisse en ses éléments se heurter la matière, 
Les atomes divers au hasard s'accrocher, 
Et selon leurs penchants se fuir ou se chercher. 



270 L'AMI DES LOIS. 

Que des germes, épars dans leur cours nécessaire, 
D'embryons monstrueux viennent peupler la terre, 
Ou bien, se composant d'éléments épurés, 
Organisent ces corps par nous tanfe admirés, 
Les formes ne sont rien: le grand but c'est la vie. 
Pourvu qu'au mouvement la matière asservie 
Dans son cours productif roule éternellement, 
Elle vit, elle enfante, il n'importe comment. 
Que les trônes croulant dans l'océan des âges 
S'abîment, illustrés par de brillants naufrages ; 
Que l'eau, cédant au feu, s'élance des canaux ; 
Que les feux à leur tour soient chassés par les eaux, 
Dans ces traits variés j'admire la nature. 
L'édifice est entier sous une autre structure : 
Rien ne se perd, s'éteint, tout change seulement ; 
L'on existait ainsi, l'on existe autrement. 
Le soleil luit toujours, sa chaleur épandue, 
D'esprits vivifiants embrase l'étendue, 
Et ce globe tournant, vers son pôle aplati, 
Décrit, sans se lasser, son orbe assujetti. 

FILTO. 

Bon, généralisez dans vos affreux systèmes 

La cause et les effets, les biens, les maux extrêmes : 

L'homme occupé du tout, des détails écarté, 

Se dispense aisément de sensibilité. 

Séchez bien votre cœur. 

NOMOPHAGE. 

J'en voulais donc conclure 
Que dix siècles et plus, cette bonne nature 
A vu sans s'émouvoir cent brigands couronnés 
Mener comme un troupeau les peuples enchaînés, 
Et que tu nous verras à notre tour nous-même 
Nous parer de leur sceptre et de leur diadème, 
Poursuivre qui nous hait, perdre nos ennemis, 
Sans que l'ordre du monde en rien soit compromis. 

FILTO. 

Ainsi point de vertus, voilà la conséquence ! 
Qui veut les pratiquer admet leur existence. 



ACTE IV, SCÈNE II. 271 

L'homme de bien jamais ne descend dans son cœur 
Sans courber tout son être aux pieds de son auteur ; 
Ne parcourt depuis lui la chaîne universelle, 
Que pour admirer mieux la sagesse éternelle, 
L'immuable harmonie, et l'ordre, et l'équité 
Qui de ces grands ressorts règle l'immensité, 
Et des perfections de cet ordre suprême 
En conclut le devoir d'être parfait lui-même. 
Mais l'hermine vicieux, au bien indifférent, 
Partout comme dans lui voit le vice inhérent ; 
Ou plutôt ses discours, dont il sent l'imposture , 
Pour tromper son remords, blasphèment la nature. 

NOMOPHAGE, gaiement. 

Adieu, mon cher Filto. 

FILTO. 

Malheureux, arrêtez ! 
Voyez sur quels écueils vous vous précipitez! 
Quel combat imprudent! d'un côté, l'assurance 
Qu'au front de l'homme droit imprime l'innocence ; 
De l'autre, l'embarras de la duplicité; 
L'astuce enfin en prise avec la loyauté. 
Vous êtes perdu ! 

NOMOPÈAGE. 

Soit ; mais pour qu'un mot décide, 
Un homme tel que moi vit et meurt intrépide, 
Tente tout, risque tout, n'apprend point à trembler, 
Ne craint rien, un un mot... que de vous ressembler. 
Adieu, Filto. 

SCÈNE IL 

FILTO, seul. 

Quel homme ! un si grand caractère ! 
Tant de corruption! nature !... que faire? 
Sauver Forlis? comment? puis-je, vil délateur, 
Tout scélérat qu'il est, trahir mon bienfaiteur? 
A mes yeux éblouis d'une coupable ivresse, 
La trahison toujours parut une bassesse : 



272 L'AMI DES LOIS. 

Elle doit l'être encore, et le joug des bienfaits 
Est un lien sacré, même au sein des forfaits. 
Forlis vient!., je ne puis soutenir son approche : 
Sa présence à mon cœur fait un secret reproche ! 
Chez madame Versac entrons pour l'éviter. 



SCÈNE III. 
FORLIS, VERSAC. 

VERSAC. 

Un moment avec moi daignez vous arrêter : • 
Lorsqu'un soin domestique occupe encor ma femme, 
Je veux vous parler seul : il faut m'ouvrir votre âme. 
Contez-moi tout, Forlis. 

FORLIS. 

Comment donc ? vous donnez 
Dans ces bruits de complots? contes imaginés I 

VERSAC. 

Ah! niez, c'est fort bien; quoique je sois crédule, 

Je ne le serai point jusqu'à ce ridicule 

D'accepter pour comptant vos refus de parler. 

Allons, mon cher Forlis, pourquoi dissimuler 

Avec moi, votre ami? Tenez, un gentilhomme 

Est toujours gentilhomme au fond du cœur ; et, comme 

Je l'ai dit mille fois, l'habitude chez nous, 

Bien plus que la nature, est tyran de nos goûts ; 

Et ces nobles sournois, courtisans émérites, 

Courbant sous vos tribuns leurs faces hypocrites, 

Du patriote vrai n'ont rien que les habits : 

Ce sont loups déguisés sous la peau des brebis. 

Ces éloges pompeux dont vous fêtiez sans cesse 

La révolution n'étaient qu'une finesse. 

A présent que j'y songe, oui, depuis quelque temps 

Vous couvez là, monsieur, des secrets importants. 

Je m'y connais. 

FORLIS. 

Beaucoup. 



ACTE IV, SCENE IV. 273 

VERSAC. 

Moi, m'avoir fait sa dupe! 

FORLIS. 

C'est étonnant! 

VERSAC. 

Pour vous cette affaire m'occupe, 
Mais sans m'inquiéter : vos ennemis jaloux 
Ne seront pas de taille à lutter contre vous. 
Laissez-moi, mon ami, me réjouir d'avance. 
Ainsi donc un seul homme, un Forlis à la France... 

FORLIS. 

Oubliez-vous, Versac, que vous parlez à moi? 
Que sans notre amitié... 

VERSAC. 

Mon ami, je vous croi. 
Ne vous fâchez pas. 

FORLIS. 

Soit; mais c'est me faire injure... 

VERSAC. 

Quel est donc cet écrit dont... 

FORLIS. 

Invention pure... 



SCENE IV. 

LES MÊMES, UN DOMESTIQUE, accourant d'un air enrayé. 

LE DOMESTIQUE. 
A Forlis. 

Monsieur! monsieur! 

FORLIS. 

Eh quoi? 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur, votre Intendant, 
Le front pâle, les yeux égarés, à l'instant 
Pour vous parler, accourt plein de frayeurs mortelles. 



274 L'AMI DES LOIS. 

FORLIS. 

Que s'est-il donc passé ? 

VERSAG. 

Quelques horreurs nouvelles; 
En doutez-vous?... Qu'il entre. 



SCÈNE V. 

LES MÊMES, L'INTENDANT. 
l'intendant. 

Ah ! grand Dieu ! 

FORLIS. 

Quel effroi! 
l'intendant. 
Pardon, je n'en puis plus ! 

FORLIS. 

Remettez-vous. 

L'INTENDANT; 

Je croi 
Que tous ces furieux me poursuivent encore ! 

FORLIS. 

Des furieux! parlez, qui sont-ils? 

L^INTENDANT; 

Je l'ignore. 
Oui, des brigands cruels échappés de l'enfer, 
Étincelants de feux, tout hérissés de fer^ 
Portant un front plus propre à semer les alarmes, 
Plus meurtrier encor que ieurs feux, que leuf s armes • 
Des monstres étrangers (car quel Français jamais 
Fut né pour ressembler aux tigres des forêts?) 
Par d'autres monstres qu'eux envoyés pour détruire, 
Sont chez vous. A cette heure où j'accours vous instruire, 
Le feu dévore tout : les combles embrasés 
Coulent de toute part sur les plafonds brisés. 
J'ai voulu les fléchir : sanglots, larmes, prières, 



ACTE IV, SCENE V. 275 

Rien, rien, n'attendrirait ces âmes meurtrières , 
Dans des torrents de feu vos murs sont renversés : 
Meubles, glaces, tableaux brûlés ou fracassés, 
Tout périt consumé par la flamme rapide, 
Ou sert de récompense au brigandage avide. 

VERSAG. 

Les scélérats! 

l'intendant. 

Monsieur, ils n'ont rien respecté. 
Mais à travers les feux pleuvant de tout côté, 
Bravant la mort, bravant le glaive et l'incendie, 
Sur les ais embrasés, d'une marche hardie 
J'ai couru, j'ai volé vers le détour secret 
Qui mène en son issue à votre cabinet : 
Les brigands et la flamme en respectaient la porte. 
Avec l'aide d'un fer que d'un bras sûr je porte, 
J'ai frayé mon passage, et bientôt ces deux mains, 
Tentant pour vous servir d'honorables larcins, 
Sans que mon œil en fût le complice inutile, 
De vos secrets, monsieur, ont violé l'asile* 
Je repars aussitôt de vos papiers saisi : 
Je les volai pour vous, je les rends : les voici > 

Il les lui reïnet. 
FORLISi 

Quelle perte de biens que ce trait ne compense ! 
Je ne vous parle point, Bénard, de récompense; 
La plus digne de vous, le prix le plus flatteur 
N'est pas dans mes trésors, il est dans votre cœur. 
Bénard, aucun des miens défendant mon asile, 
N'est-il blessé du moins ? 

l'intendant. 
Aucun. 

FORLIS. 

Je suis tranquille. 

Forlis fait un signe à l'intendant qui se retire. 
VERSAC, après un moment de silence. 

Vous rêvez ? Votre esprit d'un jour nouveau frappé 
De ses illusions sans doute est détrompé?... 



276 L'AMI DES LOIS. 

Le voilà donc, monsieur, ce magnifique ouvrage! 
Voilà ces belles lois ! ces droits du premier âge, 
Du bonheur des États éternels fondements ! 
Qu'ont-ils produit? Le meurtre et les embrasements! 
Vous vous taisez ! 

FORLIS. 

Forlis ne sait point se dédire. 
Monsieur, retenez bien ce qu'il faut vous redire : 
Les hommes dans leur tête ont de quoi tout gâter ; 
Mais le bien sera bien quoi qu'ils puissent tenter. 
Du coup qui m'atteint seul ma raison se console : 
Dans l'intérêt commun mon intérêt s'immole. 
Irais-je, confondant et le bien et l'excès, 
Quand c'est l'excès qui blesse, au bien faire un procès? 
Ou blâmer, comme vous embrassant les extrêmes, 
Des lois que j'approuvai, qui sont toujours les mêmes? 
Non : dussent des brigands les glaives et les feux 
Menacer mes foyers et moi-même avec eux; 
Non, jamais les brigands, et le glaive et la flamme 
Ne me feront tomber dans l'oubli de mon âme. 
Je vivrai, je mourrai le même, exempt d'effroi, 
Fidèle à ma raison, toujours un, toujours moi. 

VERSAC. 

Non, je ne croyais pas qu'un homme droit et sage 
Osât déifier ainsi le brigandage !... 
Allons, il faut mourir, il faut abandonner 
Un monde où la raison ne peut plus gouverner ; 
Où, poussé dans ces flots d'erreur universelle, 
L'honnête homme égaré fait naufrage avec elle... 
Non, j'enrage, et m'en veux d'être encor votre ami! 
Mais, quelle est donc la base où repose affermi 
Notre gouvernement? Où, régnant par lui-même, 
Notre cher souverain, ce monarque suprême, 
Le peuple vers l'excès par sa fougue emporté, 
Fonde sur des débris sa souveraineté ? 

FORLIS. 

Le peuple! allons, le peuple! Ils n'ont que ce langage! 
Tout le mal vient de lui ; tout crime est son ouvrage ! 



ACTE IV, SCEiNE V. TC 

Eh ! mais, quand un beau trait vient l'immortaliser, 

Que ne courez-vous donc aussi l'en accuser? 

Non, non, le peuple est juste, et c'est votre supplice ! 

Qui punit les brigands, ne s'en rend pas complice. 

Ce peuple, je dis plus, des fautes qu'il consent, 

Des excès qu'il commet est encore innocent. 

Il faut tromper son bras avant qu'il serve au crime ; 

Revenu de l'erreur, il pleure sa victime. 

VERSAG. 

Il est bien temps, ma foi ! 

FORLIS. 

Gomme vous, mon ami, 
J'aime et je veux des lois: j'ai plus que vous gémi 
D'en voir tous les liens chaque jour se détendre : 
Mais est-ce donc aux lois enfin qu'il faut s'en prendre? 
L'insuffisance ici n'est que dans leurs soutiens. 
Accusez les agents et non pas les moyens. 

VERSAG. 

Moi, je m'en prends à tout, aux hommes, à la chose, 
Quand tout va mal... Pardon, je m'emporte sans cause ; 
Car, après tout, le feu respecte encor mon bien ; 
C'est le vôtre qui brûle, et vous le trouvez bien ! 

FORLIS. 

Vous n'avez pas en vous ce qu'il faut pour m'entendre. 
Ainsi, laissons cela. 

VERSAG. 

Soit, daignez donc m'apprendre 
Ce qu'en un tel malheur vous comptez faire. 

FORLIS. 

Rien. 
Attendre en paix chez vous, Versac; sous son lien 
Un décret, vous savez, m'y tient captif. 

versag. 

Sans doute : 

Mais il est d'autres coups que l'amitié redoute. 

Ne pourrais-je, Forlis, connaître quels papiers 

Bénard vous a sauvés des flammes ? 

16 



278 L'AMI DES LOIS. 

FORLIS. 

Volontiers. 

Il les examine. 

Je n'ai point regardé... voyons... ô le brave homme! 
Voici de bons effets d'une assez forte somme. 

VERSAC. 

C'est un vol, entre nous-, que vos soins obligeants 
Devraient restituer à ces honnêtes gens. 

FORLIS. 

Mais ceci vaut bien mieux ! 

VERSAC. 

Vos titres de noblesse? 

FORLIS. 

Eh! non. C'est un écrit qu'il faut que je vous laisse; 
Car bien que ces papiers au fond soient innocents, 
On pourrait avec art donnant l'entorse au sens, 
Les tourner contre moi : je puis vous les remettre, 
Bien sûr qu^ils ne pourront en rien vous compromettre. 

VERSAC. 

Donnez, je ne crains rien. 

FORLIS. 

Attendez; ce matin 
Bénard m'en a remis encor un au jardin : 
Je l'ai, je m'en souviens, fermé dans mes tablettes. 
Je vais vous livrer tout* 

VERSAC. 

J'ai deux ou trois cachettes 
D'où le diable viendra, s'il peut les enlever! 

FORLIS, cherchant. 

Oh! oh! 

VERSAC. 

Dépêchez donc, qu'avez-vous à rêver? 

FORLIS. 

Je ne le trouve point. 



ACTE IV, SCENE V. 279 

VERSAG. 

Bon ! autre alarme encore ! 
Cherchez donc bien. 

FORLIS. 

J'ai beau les retourner, j'ignore 
Ce que j'en ai pu faire. 

VERSAG. 

Ah! Dieu! 

FORLIS. 

Point de souci... 
Un moment... ce matin... ah! tout m'est éclairci! 
Bénard me l'a remis au jardin où je tremble 
De l'avoir oublié ! 

VERSAG. 

Venons, courons ensemble : 
En cherchant... 

FORLIS. 

Inutile : il est bien temps, ma foi ! 
J'ai vu le journaliste y rôder après moi. 

VERSAC. 

Ah"! vous êtes perdu ! 

FORLIS. 

Non, point d'inquiétude; 
Mais me voilà guéri de mon incertitude. 
Tout est clair à présent, je sais tout, je vois tout : 
Et ce sont vos messieurs qui m'ont porté ce coup. 

VERSAG. 

Mais enfin, cet écrit cache-t-il un mystère 
Qui... 

FORLTS. 

Je puis à présent cesser de vous le taire... 
Vous saurez... avant tout, l'autre m'étant ravi, 
Je dois tenir sur moi ce papier. 

VERSAC. 

Le voici. 

FORLIS. 

Sachez 



-280 L'AMI DES LOIS. 



SCÈNE VI. 
LES MÊMES, MADAME VERSAC, FILTO. 

MADAME VERSAC. 

Nous accourons, je suis toute saisie! 

VERSAG. 

Comment? 

MADAME VERSAC. 

Qu'allons-nous faire? 

VERSAG. 

Expliquez, je vous prie, 
Ce grand effroi ! 

MADAME VERSAC. 

Monsieur: qu'allons-nous devenir? 

VERSAG. 

Allons, des cris à n'en jamais finir! 

FILTO, à Versac. 

Monsieur, un de vos gens accourt rempli d'alarmes, 
Il a dans son chemin vu des hommes en armes 
Marcher vers votre hôtel : ces flots de furieux 
Se grossissent encore en roulant vers ces lieux. 

A Forlis. 

Fuyez, monsieur. 

MADAME VERSAC. 

Je tremble, ah ! Dieu ! 

FORLIS. 

Calmez votre âme, 
C'est moi, ce n'est que moi qu'on cherche ici, madame : 
Pour vous moins exposer je cours au-devant d'eux. 

VERSAC. 

Non, restez : un décret nous enchaîne tous deux. 
J'ai répondu de vous, je tiendrai ma parole : 
Forlis, de l'amitié commence ici le rôle. 
L'esprit nous divisa, le cœur nous met d'accord, 
Versac va partager ou changer votre sort. 



ACTE IV, SCENE VII. 281 

J'aurais trop à rougir si, d'une âme commune, 
J'abandonnais l'ami que trahit la fortune! 
Restez, ces murs et moi pourront vous protéger. 

FORLIS. 

Du peuple qui m'appelle ai-je à craindre un danger? 
Je puis d'un cœur tranquille affronter sa présence. 
La crainte est pour le crime et non pour l'innocence. 

VER SAC. 

Du moins, en quelque endroit que vous tourniez vos pas, 
Vous savez qu'un ami ne vous quittera pas. 

MADAME VERSAC. 

J'oubliais : on a vu ces hommes pleins de rage, 
Courir vers la maison de monsieur Nomophage, 
Lui cet ami du peuple ! hautement l'accuser '. 
D'être ami de Forlis qu'il venait d'excuser, 
Et la flamme à la main, vouloir dans leur vengeance 
De cette liaison punir sur lui l'offense. 

FORLIS. 

Mon ami ! ce trait-là sans doute est le dernier, 
C'était le seul affront qui pût m'humilier ! 
Eh qui ! cet homme vil qu'ici je ne supporte 
Qu'avec ces mouvements de haine franche et forte 
Que jamais l'homme droit ne saurait déguiser 
Au faussaire intrigant qui ne peut l'abuser ! 
Lui mon ami ! grand Dieu ! 



SCÈNE VII. 
LES MÊMES, NOMOPHAGE. 

FILTO, à, part, l'apercevant. 

Que vois-je ? Nomophage ! 

VERSAC. 

Quoi ! cet homme à cette heure ! 

FORLIS. 

Est-ce un nouvel outrage ? 
10. 

i \ 



282 L'AMI DES LOIS. 

FILTO, à part. 

Que veut-il? 

NOMOPHAGE. 

Mon abord vous surprend, je le voi? 

FORLTS. 

Que voulez-vous, monsieur? 

NOMOPHAGE. 

Vous sauver. 

FORLIS. 

Qui? vous!... moi! 

NOMOPHAGE. 

Moi-même, et ce n'est plus qu'à force de services 
Que je veux désormais punir vos injustices. 

FORLIS. 

Repren'ez vos secours, monsieur ; tout à l'honneur, 
J'ai brigué votre haine et non votre faveur. 

NOMOPHAGE. 

Écoutez-moi, par grâce, après vous serez maître 
D'accepter ce service ou de le méconnaître. 
Écoutez. 

VERSAG. 

Écoutons, Forlis. 

NOMOPHAGE. 

On vous poursuit. 
Le peuple, je l'ignore, équitable ou séduit... 

FORLIS. 

Séduit : oui, c'est le mot. 

NOMOPHAGE. 

Demande votre tête. 
Je n'ai pu qu'un moment conjurer la tempête. 
Le croi riez-vous, moi-même en butte à sa fureur, 
J'ai failli payer cher une honorable erreur. 
De quelques mots sur vous où parlait mon estime, 
De notre connaissance on m'osa faire un crime. 
Ce peuple à des soupçons se laissant emporter 



ACTE IV, SCÈNE VII. 283 

M'accusa d'un honneur que je veux mériter, 

Nous crut liés ensemble, et la même justice 

Qui me fit votre ami me fit votre complice. 

Fier d'un titre aussi doux, j'eusse aimé son danger!... 

FORLIS. 

Soit, 

NOMOPHAGE. 

L'orage sur moi n'était que passager. 
Mon entier dévouement au parti populaire, 
Ma vie a de ce peuple éclairé la colère. 
J'eusse voulu de même en l'enchaînant sur vous. 

FORLIS. 

Au fait. 

NOMOPHAGE. 

Pour un moment j'ai suspendu les coups. 
Vous êtes accusé : la loi, votre refuge, 
Entre le peuple et vous doit être le seul juge. 
De mes retardements le peuple bientôt las 
Va fondre dans ces lieux : monsieur, ne tardons pas : 
Fuir, vous cacher ici, double espoir inutile, 
Et qui de vos amis exposerait l'asile ! 

FORLIS. 

Ces moyens seraient vils; je n'en sais prendre aucun; 
Mais où tend ce discours? 

NOMOPHAGE. 

Monsieur, il n'en est qu'un, 
Et le seul où je puis fonder quelqu'espérance. 

BENARD, accourant du fond du théâtrei 

Hâtez-vous, le temps presse, et le peuple s'avance : 
J'entends déjà les cris ; 

NOMOPHAGE. 

Oublions nos débats : 
Oubliez un moment que vous ne m'aimez pas. 
De ce public amour que la faveur me donne 
Entourons bien vos jours, couvrons votre personne. 
Je vous suis ; ma présence est votre bouclier : 
Nous montrer tous les deux, c'est vous justifier! 



284 L'AMI DES LOIS. 

Tout ce peu^, envers moi plein de reconnaissance, 
Dans notre liaison va voir votre innocence. 
Sans regarder la main, acceptez le secours. 
Faites-vous mon ami pour conserver vos jours. 
Je bornerai, monsieur, la grâce que j'envie 
A ce qu'il faut de temps pour sauver votre vie. 

FILTO, à part. 

Quel changement ! ô ciel I Est-ce une illusion ? 

VERSAG, à Nomophage. 

Monsieur, votre démarche est généreuse et belle ! 

(A Forlis.) 

Allons, suivons monsieur, ne soyez point rebelle. 

FORLIS. 

.... Je refuse monsieur. 

VERSAC. 

Forlis, vous résistez? 

NOMOPHAGE. 

Mais vous êtes perdu, monsieur, si... 

FORLIS. 

Permettez : 
Ce pouvoir sur le peuple, et qui n'est qu'une injure 
Faite à sa dignité, si sa source était pure, 
Je l'eusse reconnu, je l'eusse révéré ; 
Acceptant vos secours, je m'en fusse honoré. 
« Tout un peuple envers vous plein de reconnaissance , 
« Dans notre liaison verra mon innocence ? 
« Votre présence enfin sera mon bouclier, 
« Et nous montrer unis, c'est me justifier? » 
A merveille , monsieur ! pour qu'on vous puisse croire, 
Il faut une autre fois montrer plus de mémoire. 
Vous avez oublié, bien maladroitement, 
Ce grand courroux du peuple et son ressentiment, 
Quand trompé, dites-vous, sur notre intelligence, 
Il courait chez vous-même en demander vengeance : 
Pour l'honneur de mon être et de l'humanité, 
Je couvre vos secrets de leur obscurité. 



ACTE IV, SCENE VIII. 285 

Tout pouvoir m'est suspect, s'il n'est pas légitime. 
On m'appelle, et je cours présenter la victime. 
Restez. 

NOMOPHAGE. 

Monsieur... 

FORLIS, avec force. 

Restez... vous tous, veillez sur lui. 
Sauvez-moi, cher Versac, l'affront d'un tel appui. 

NOMOPHAGE. 

Non, je veux vous prouver... 

FORLIS, avec plus de force. 

Restez, je vous l'ordonne. 

NOMOPHAGE. 

Monsieur... 

FORLIS. 

Restez, vous dis-je, ou bien je vous soupçonne. 

VERSAC. 

Je vous suivrai donc seul. 

FORLIS, appelant. 

Picard, Dumont, Lafleur, 
Venez tous, accourez. 

Les trois laquais paraissent. 

VERSAC. 

Pourquoi cette clameur? 

FORLIS, aux laquais. 

J'éprouvai votre zèle et veux le reconnaître. 

(Il leur distribue sa bourse.) 

Tenez, mes bons amis... Vous aimez votre maître. 
Gardez qu'il sorte... Adieu. 

Il s'échappe. 

SCÈNE VIII. 
LES MÊMES, EXCEPTÉ FORLIS. 

VERSAC, le rappelant. 

Forlis !... cris superflus ! 
Forlis ! ah ! c'en est fait ! nous ne le verrons plus ! 

Il se retire par le coté opposé. 



286 L'AMI DES LOIS. 

MADAME VERSAC, à Nomophagc. 

Que va-t-il devenir?... Monsieur, je ne puis croire 
Ce qu'il pense de vous!... L'âme est-elle assez noire 
Pour... 

NOMOPHAGE. 

Le malheur, sans doute, à ses yeux reproduit 
Ces rêves d'un complot qui toujours le poursuit. 

MADAME VERSAG. 

Le malheur rend injuste ! oui ; . . . venez. . . Ah ! je tremble 
Du cabinet voisin suivons des yeux ensemble 
Les mouvements du peuple et cet infortuné... 
Ddfat pour toute autre fin le grand cœur était né ! 

A Filto. 

Vous, monsieur, au dehors informez-vous, de grâce ! 
Je brûle de savoir, et crains ce qui s'y passe. 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



ACTE V, SCENE II. 28/ 



AGTE CINQUIEME. 



SCENE I. 

NOMOPHAGE, seul. 

Voyez-moi ce Filto ! toute une heure mortelle 

Sans rentrer ! que fait-il ? quoi ! pas une nouvelle ! 

Trois laquais sont partis, rien n'arrive... tourment ! 

Ce Forlis a pensé m'imposer un moment ! 

C'est la première fois, depuis que je conspire, 

Qu'un homme a, sur mes sens, su prendre cet empire. 

Filto Ta bien jugé ! Quel est donc ce Forlis, 

Qui sait trouver mon âme à travers ses replis?... 

J'ai cru qu'il me suivrait : c'était le coup de maître !... 

Il regarde. 

Personne... Ce Filto ne serait-il qu'un traître?... 

Non : d'ailleurs, que sait-il ? presque rien, Dieu merci ! 

Il écoute. 

On se querelle encor!... j'ai brouillé tout ici!... 
Ensorcelé Filto, reviendras-tu?... Personne. 
Que faire? m'échapper? déjà l'on me soupçonne : 
Fuir, c'est tout confirmer, c'est me perdre!.,. Forlis! 
Moi, j'ai voulu vous prendre ; et vous, vous mWez pris ! 
Tenons ferme au surplus, le dénoûment approche; 
Qu'ai-je à craindre? sous moi j'ai des gens sans reproche, 
Sûrs; nul écrit qui prouve... Ah! voici nos époux. 



SCÈNE II. 
M. ET MADAME DE VERSAC, NOMOPHAGE. 

VERSAC. 

Madame, pardonnez mon injuste courroux. 
Plaignez, plaignez les maux où mon âme est en proie i 
Au jour de la douleur, comme au jour de la joie, 



288 L'AMI DES LOIS. 

Quand l'amitié gémit, de soi-même vainqueur, 

Garde-t-on l'équilibre et de Pâme et du cœur? 

Je vais, je cours partout, ainsi qu'une ombre errante ; 

J'appelle en vain Forlis, d'une voix gémissante ! 

Tout se tait sur son sort; et ce silence affreux 

Redouble la terreur de ce jour douloureux ! 

Ah! Dieu ! . . . Dieu! que j e crains ! . . .voyons, sonnez encore : 

Quels secrets m'apprendra le temps que je dévore ? v * 

MADAME VERSAG, au laquais qu'elle a sonné. 

Aucun n'est revenu? 

LE DOMESTIQUE. 

Non, aucun jusqu'ici. 

MADAME VERSAG. 

Le quartier ? 

LE DOMESTIQUE. 

Est tranquille, à présent, Dieu merci. 

Le domestique sort. 

VERSAG. 

G'estbon...tranquille!etmoi,quandpourrai-jeenhn l'être! 
Le quartier est tranquille ! Ah ! ce calme peut-être, 
D'un orage nouveau n'est qu'un avant-coureur. 

MADAME VERSAG. 

Écoutons ! 

VERSAG. 

On accourt !... moment de terreur 1 



SCÈNE III. 
LES MÊMES, FILTO, UN DOMESTIQUE. 

LE DOMESTIQUE, accourant ne des cris de joie. 

Sauvé ! sauvé ! 

VERSAG, 

Qui donc? 

FILTO. 

Forlis. 



ACTE V, SCENE II. 

VERSAG. 

Forlis? 

FILTO. 
MADAME VERSAG. 



Lui-même. 



.bonheur! 



NOMOPHAGE, à pari. 

revers ! 

VERSAG. 

O. justice suprême! 
Vous Pavez défendu!... Dieu! laissez-moi courir 
L'embrasser le premier, et de joie en mourir! 

FILTO. 

L'embrasser le premier!... ah! le peuple a d'avance 
Tar mille embrassements payé son innocence! 

VERSAG. 

Le peuple! ô ciel! Forlis? 

FILTO. 

Il en est adoré! 
L'innocent pour ce peuple est un objet sacré 1 

VER SAC. 

Je veux voir,.. 

FILTO. 

Oh ! monsieur, laissez-le sans contrainte 
S'entourer de ce peuple et de sa douce étreinte. 
Respectez ces transports d'ivresse et de faveur i 
Ce moment appartient au peuple son sauveur 
Qui de joie en ses bras donne et reçoit des larmes : 
C'est l'heure où de la gloire il goûte tous les charmes. 
Plus douce encor pour vous par ce nouveau succès* 
L'heure de l'amitié va la suivre de près. 

VERSAC. 

Quel prodige inouï l'a sauvé de la rage.*. 

FILTO. 

Un prodig'e chez lui de grandeur, de courage ; 
Chez le peuple un prodige à jamais répété 

il 



-290 L'AMI DES LOIS. 

De justice, d'égards, de sensibilité ! 
Tout ce qu'on vit jamais de noble et d'équitable, 
Tout ce qui fut jamais et grand et respectable, 
A paru dans une heure entre le peuple et lui ; 
Ils ont lutté tous deux de vertus aujourd'hui. 
L'un était digne enfin d'être sauvé par l'autre. 

NOMOPHAGE , à part. 

Le peuple est son sauveur!... Eh! quel sera le nôtre? 

FILTO. 

Je courais sur votre ordre ; à peine descendu 

Je trouve en bas Forlis par le peuple attendu, 

Recueillant ses moyens et son âme en silence. 

Un bruit s'élève alors t soudain Forlis s'élance 

Seul, quand de nouveaux cris par mille voix poussés, 

Font retentir ces mots mille fois prononcés : 

«C'est lui! c'est lui !»...« C'est moi, moi 1 vous m'allez entendre. 

« Citoyens, on m'accuse, et vous m'allez défendre. 

«Je viens vous dénoncer le plus affreux complot! 

« Citoyens, écoutez. » Tout se tait à Ce mot. 

Il reprend : « Peuple juste et d'un crime incapable, 

« L'innocent sous vos yeux s'avance, ou le coupable; 

«Voyez de l'innocent sous vos Coups étendu, 

« Sur vous, sur vos enfants tout le sang répandu ! 

« Tremblez en frappant l'autre ; assassins, sacrilèges, 

« Vous violez les lois dans leurs saints privilèges ! 

« Nul des deux n'est à vous : sur eux quels sont vos droits? 

« L'un et l'autre à cette heure appartiennent aux lois; » 

Il dit ; on le regarde, on balance, on s'étonne, 

Un groupe d'assassins fond vers lui, l'environne, 

Les poignards sont levés, les coups près de tomber, 

Votre ami... 

VERSAC. 

Juste ciel! Forlis va succomber? 

FILTO. 

Non, il en saisit deux, et terrible il s'écrie : 
» J'arrête au nom des lois, au nom de la patrie, 
« Ces traîtres dont l'aspect déshonore à la fois 
«t La dignité du peuple, et le ciel, et les lois. » 



ACTE V, SCÈNE H!. 291 

Des assassins troublés tout le reste frissonne, 

Se cache dans la foule et fuit ce dieu qui tonne. 

Déjà six scélérats par le peuple enchaînés, 

Dans la nuit des cachots vont être encor traînés : 

Forlis au tribunal veut qu'on les lui confronte : 

Il marche, il entre. « Au peuple, à vous Forlis doit compte ; 

« Magistrats, je vous somme en vertu de la loi, 

« De lire hautement vos charges contre moi. 

« Peuple, en vous l'innocent a trouvé son refuge, 

<' L'accusé reparaît : redevenez son juge. » 

Un acte pour réponse à sa vue est produit : 

« Oui, je le reconnais, dit-il, lisez : » on lit. 

Une liste de noms que cet acte rassemble, 

Laisse voir un compïot et les preuves ensemble ; 

Et montre à tous les yeux que de ses revenus, 

Forlis paie en secret cent cinquante inconnus. 

Qui sont-ils? pour quel but? et pourquoi le mystère?.* 

Forlis toujours fidèle à son grand caractère, 

Offre des mêmes noms un écrit revêtu 

Qui, le lavant du crime, atteste sa vertu. 

On va lire... un cri part : « laissez, laissez ces preuves, 

« Voici d'autres garants, voici d'autres épreuves : 

« Traîtres qui l'accusez, nous voici! » C'était ceux 

Dont les noms sont inscrits dans ces actes douteux ; 

Et qui, ravis au crime ainsi qu'à la misère, 

Venaient tous proclamer et défendre leur père. 

« Oui Français, criaient-ils, vous lui devez nos bras. 

« Nous n'étions plus, sans lui, que des enfants ingrats, 

« Qui le fer à la main, menaçant vos murailles, 

i Accouraient de la France entr'ouvrir les entrailles. 

« Des devoirs, des vertus, par son généreux soin, 

« 11 nous fit une tâche, et bientôt un besoin. 

« Pour conserver nos cœurs, nos bras à la patrie } 

« Ses trésors vertueux payaient notre industrie. 

« Oseriez-vous punir 6e saint emploi des biens 

« Qui de vos ennemis vous fait des citoyens?;.. >> 

Le peintre, l'orateur n'ont qu'un art infidèle 

Pour rendre ce tableau d'ivresse universelle. 

C'est d'abord un muet et long étonnement : 



292 L'AMI DES LOIS. 

Puis des cris d'allégresse et d'attendrissement. 
Ses ennemis sont morts ; son jour enfin commence. 
Et l'accusé plus grand qu'entoure un peuple immense. 
De respect et de joie, et d'amour enivré, 
Paraît être un vainqueur du triomphe honoré! 

VERSAC. 

Vous soulevez le poids qui pesait sur mon âme. 

MADAME VERSAG. 

J'entends Forlis, je crois. 

FILTO. 

C'est lui-même, madame. 
SCÈNE IV. 

LES MEMES, FORLIS, l'intendant entre avec lui. 
VERSAC, se jetant dans ses bras. 

Forlis! 

NOMOPHAGE, sur le bord du théâtre. 

Quel embarras! 

VERSAG. 

Forlis, est-ce bien vous? 

FORLIS. 

Mon ami!... ce moment est encor le plus doux! 
Je viens de remporter une grande victoire ! 
Mais je n'eus de bonheur que celui de la gloire : 
Et je sens dans vos bras, dont Forlis est lié, 
Que la gloire n'est rien auprès de l'amitié... 

(Apercevant Nomophage.) 

Quel homme vois-je, ô ciel ! 

NOMOPHAGE, à part. 

Soutenons mon audace. 

FOBLIS, à Nomophage. 

Osez-vous bien encor me regarder en face? 

NOMOPHAGE. 

Pourquoi non? 



ACTE V, SCÈNE IV. 293 

MADAME VERSAC. à Forlis. 

Quel discours ? 

FORLIS. 

Voilà mon assassin? 
Il se dit mon ami pour me percer le sein ! 
Sous ce manteau sacré de ses regards perfides 
Il venait diriger le fer des homicides ! 
Il commanda ma mort ; et pour mieux l'assurer, 
Lui-même il me voulait porter à dévorer ! 

VERSAC. 

scélérat ! 

FILTO, bas à Nornophagc. 

Fuyez, fuyez. 

NOMOPHAGE, bas à Filto. 

Moi ! que je fuie ! 

A ForlU. 

Je ne suis point Filto... monsieur, la calomnie... 

FORLIS. 

Vos amis ont parlé. Les yeux sont dessillés 

Le peuple est là. monsieur; il vous connaît : tremblez ! 

NOMOPHAGE. 

Pensez-vous que ce peuple envers vous si facile 

N'ouvre qu'à vos accents une oreille docile? 

Il est là, dites-vous? j'y vole, il m'entendra : 

Si son courroux me cherche? un mot le contiendra; 

Mais ma présomption dût-elle être punie, 

Je ne compose point pour racheter ma vie : 

Je brave tout mon sort ; et sais envisager 

Le prix d'une action bien moins que son danger. 

A côté du succès je mesure la chute ; 

Et certain de tomber, je marche et j'exécute. 

Adieu, monsieur Forlis. Vous pouvez l'emporter: 

Mais j'étais avec vous digne au moins de lutter! 

H sort. 



29i L'AMI DES LOIS. 



SCENE V. 

LES MEMES, excepté Nomophage. 
VERSAC, à l'intendant. 

Monsieur, suivez cet homme, et venez nous redire 
Si sur le peuple encor sa voix a quelqu'empire, 

L'intendant sort, 
FORLTS. 

Plaignons de ses talents le déplorable emploi ! 

FILTO, à part. 

malheureux Filto, quel exemple pour toi ! 

MADAME VERSAC. 

Ah ! Dieu ! que je rougis, Forlis, de ma conduite ! 
Cher Forlis ! les pervers ! comme ils m'avaient séduite ! 
Aussi, de ce moment, oui, j'abhorre à jamais 
La nouvelle réforme autant que je l'aimais! 

FORLIS. 

Non, fuyez cet excès : aimez-la, mais pour elle. 
Des crimes d'un brigand ne faites point querelle 
Au peuple généreux fait pour les détester. 
Le factieux l'outrage, il ne peut le gâter. 

A l'intendant qui revient. 

Eh bien? 



SCENE VI. 



Les mêmes, L'INTENDANT. 



L INTENDANT. 

De l'intrigant le règne enfin expire. 
A séduire le peuple en vain sa bouche aspire. 
Le peuple, inexorable alors qu'il est trompé, 
A couvert de ses cris son langage usurpé. 
Vingt bras l'ont enchaîné comme il parlait encore. 
Mais d'un saug criminel, de ce sang qu'il abhorre, 
Le peuple, déposant son glaive redouté, 



ACTE V, SCÈNE VI. 293 

Ne veut point de ses mains souiller la pureté ; 

Et laissant à la loi le soin de sa justice, 

Le traîne à la prison où l'attend son complice. 

MADAME VKRSAC, à Filto. 

Destin trop mérité!... ces éclats scandaleux 
De notre liaison ont rompu tous les nœuds, 
Monsieur ; votre présence à Forlis si funeste, 
Ne peut plus désormais... 

FORLIS. 

Souffrez que monsieur reste, 

FILTO. 

Ah! monsieur, croyez bien... 
forlis. 

Oui, soyez rassuré : 
Je sais tout : des méchants vous avoient égaré : 
Oui, contre votre arrêt, madame, je réclame ; 
Monsieur est notre ami. 

FILTO. 

Ciel! 

FORLIS. 

J'ai lu dans votre âme, 
Elle est droite. 

FILTO. 

Ah! sur moi, je n'ose ramener 
Les regards que vers vous je viens de détourner. 

FORLIS. 

Vous avez dû rougir quand vous étiez coupable. 
Le repentir, monsieur, fait de vous mon semblable. 
Donnez-moi votre main. 

FILTO. 

Sous le crime abattu, 
Je puis près de vous seul renaître à la vertu. 

FORLIS. 

Vous la sentez déjà. 



296 L'AMI DES LOIS. 

FILTO. 

Votre voix consolante 
Rassure et raffermit mon âme chancelante ; 
Au sentier des vertus, j'ai besoin d'un sou'ien. 
Je réponds de mon cœnr si vous êtes le sien. 

VERSAG. 

Ce diable d'homme en soi je ne sais quoi renferme, 
Qui, si je m'oubliais, si je n'étais pas ferme, 
Me ferait presqu'aimer sa révolution ! 



Vous l'aimerez. 

Moi! 



FORLIS. 
VERSAC. 
FORUS. 

Vous. A l'adoration. 



VERSAC. 

Si je vous écoutais, votre voix dangereuse... 

FORLIS. 

Vous avez l'esprit juste et l'âme généreuse, 
Vous l'aimerez. 

VERSAC. 

Ah! bon, vous me flattez, Forlis... 
J'espère bien, madame, et vous l'avez promis, 
N'unir ma fille enfin... 

MADAME VERSAC. 

Qu'à Forlis. 

VERSAC. 

Bon. Sans cesse, 
Madame, vous vantez l'éclat de la richesse; 
Nous n'en parlerons plus, n'est-ce pas ? 

MADAME VERSAC. 

De grand cœur... 
Si vous nous laissez là tous vos titres d'honneur. 

VERSAC. 

Soit. 



ACTE V. SCENE VI. 297 



MADAME VERSAC. 



Recevez, Forlis, l'hommage d'une amie, 
Ma tête se perdait, et vous l'avez guérie. 
Mon cœur n'entrait pour rien dans cette illusion : 
Un faux amour de gloire, un grain d'ambition 
M'avait seul égarée : à ma raison première 
Je vous dois mon retour; je vous dois la lumière 
Par qui mes yeux fermés se rouvrent dans ce jour. 
Je vais à tous les miens consacrer ce retour, 
Du sang et de l'hymen suivre la loi chérie, 
C'est ainsi qu'une femme aime et sert sa patrie ; 
Puisque dans vos leçons vous nous montrez si bien, 
Que le seul honnête homme est le vrai citoyen. 



FIN DE I/AMI DES LOIS. 



LE * 

JUGEMENT DERNIER 

DES ROIS 

PROPHÉTIE EN UN ACTE, EN PROSE 

PAR P. SYLVAIN MARÉCHAL 



Jouée sur le Théâtre de la République, au mois Vendémiaire 
et jours suivants (18 octobre 1793) 



Tandem !. 



AVIS 



AUX DIRECTEURS DE SPECTACLES DES DEPARTEMENTS 



L'Auteur, soussigné, se réserve les droits qu'un décret 
de la Convention Nationale lui maintient, sur les repré- 
sentations de sa pièce, par les différents théâtres de la 
République. 

Sylvain Maréchal. 



Nota. — Les passages de la pièce marqués de guillemets ne se 
récitent pas au théâtre. 



L'idée de cette pièce est prise dans V Apologue suivant, 
faisant partie des LEÇONS DU FILS AÎNÉ 
D'UN ROI y ouvrage philosophique du même au- 
teur, publie' au commencement de 1789, et mis à 
Hndex par la Police. 



En ce temps-là : revenu de la cour, bien fatigué, 
un visionnaire se livra au sommeil, et rêva que tous 
les peuples de la terre, le jour des Saturnales, se 
donnèrent le mot pour se saisir de la personne de 
leurs rois, chacun de son côté. Ils convinrent en 
même temps oVun rendez-vous général, pour rassem- 
bler cette poignée d'individus couronnés, et les relé- 
guer dans une petite ile inhabitée, mais habitable; 
le sol fertile n'attendait que des bras et une légère 
culture. On établit un cordon de petites chaloupes 
armées pour inspecter 1 ile, et empêcher ces nou- 
veaux colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux 
débarqués ne fut pas mince. Ils commencèrent par 
se dépouiller de tous leurs ornements royaux qui les 
embarrassaient; et il fallut que chacun, pour vivre, 
mit la main à la pâte. Plus de valets, plus de cour- 
tisans, plus de soldats. Il leur fallut tout faire par 
eux-mêmes. Celte cinquantaine de personnages ne 
vécut pas longtemps en paix; et le genre humain, 
spectateur tranquille, eut la satisfaction de se voir 
délivré de ses tyrans par leurs propres mains, — 
30 et 31 pag. 



L'AUTEUR 

DO 

JUGEMENT DERNIER 

DES ROIS 

AUX SPECTATEURS DE LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION 
DE CETTE PIÈCE 



Citoyens, rappelez-vous donc comment, au temps 
passé, sur tous les théâtres on avilissait, on dégra- 
dait, on ridiculisait indignement les classes les plus 
respectables du peuple-souverain, pour faire rire les 
rois et leurs valets de cour. J'ai pensé qu'il était bien 
temps de leur rendre la pareille, et de nous en amu- 
ser à notre tour. Assez de fois ces messieurs ont eu 
les rieurs de leur côté; j'ai pensé que c'était le mo- 
ment de les livrer à la risée publique, et de parodier 
ainsi un vers heureux de la comédie du Méchant : 

Les rois sont ici bas pour nos menus plaisirs. 

Gresset. 

Voilà le motif des endroits un peu chargés du 
Jugement dernier des Rois. 



(Extrait du Journal des Révolutions de Paris, de 
Prud'homme, t. XVII, p. 109, in-8.) 



COSTUMES DES PERSONNAGES 



L'IMPÉRATRICE. Corset de moire d'or, manches bouffantes; 
juppe de taffetas bleu, ornée d'un tour de point d'Espagne ou den- 
telle d'or ; mante de satin ou taffetas ponceau, garnie au pourtour, 
ainsi que la jupe ; tour de gorge de linon, formant la collerette ; 
crachat attaché sur la césarine du manteau ; couronne de paillons 
dorés ; toque de taffetas bleu. 

LE PAPE. Soutane et camail de laine, écarlate ou blanche.; ro- 
chet de linon, entoilage de dentelle ; gants blancs : souliers blancs 
avec une double croix en or sur le milieu du pied ; tiare à trois 
couronnes, la tiare de satin ponceau et les couronnes en or ; calotte 
de môme satin, couvrant les oreilles, et bordée de poil blanc ; 
étole et manipule. \ 

LE ROI D'ESPAGNE. Habit espagnol, manteau, trousse, panta- 
lon et les pièces de souliers, le tout rouge ; un grand nez postiche 
en taffetas couleur de chair ; couronne de moire d'or enrichie de 
pierreries ; trois cordons en sautoir, savoir : un, ponceau, de l'or- 
dre de la toison d'or ; le deuxième, bleu de ciei avec une médaille ; 
le troisième de velours noir avec médaille. 

L'EMPEREUR. Habit bleu galonné en or ; cordon en sautoir, 
de l'ordre de l'Empire ; un autre cordon blanc bordé de deux 
lignes rouges en bandoulière ; écharpe ponceau, posée sur l'habit ; 
couronne de moire d'or ; veste, culotte et bas blancs. 

LE ROI DE POLOGNE. Gilet à manches de velours noir ; man- 
teau à petites manches bouffantes de velours noir, de môme que le 
gilet : il faut au manteau une armure de poil blanc ; pantalon de 
tricot de soie cramoisie ; cordon de l'ordre, de velours noir, brodé 
en or ; un second cordon en bandoulière, bleu de ciel, avec un 
ordre quelconque. 

LE ROI DE PRUSSE. Habit bleu foncé, boutonné jusqu'à la 
taille ; grand chapeau à trois cornes ; plumet et cocarde noirs ; 
point d'Espagne en or autour du chapeau ; culotte jaune ; bottes à 
l'écuyère ; epiffé en queue proche la tôte ; écharpe de satin blanc à 
frange d'or. 

LE ROI D'ANGLETERRE. Habit bleu foncé avec des boutons 
d'or ou de cuivre ; veste de môme ; ventre postiche pour le gros- 
sir ; bottes à l'écuyère ; jarretières de l'ordre Honni soit qui mal 
y pense, et un crachat du même ordre. 

LE ROI DE NAPLES. Gilet espagnol à crevasses; chemisette 
de linon ; trousse pareille au gilet ; manteau espagnol, cordon pon- 

-i ■ 



304 PERSONNAGES. 

ceau avec une médaille en sautoir et un second cordon en sautoir, 
de velours noir, brodé en or, 

LE ROI DE SARDAIGNE. Habit complet de Financier; cordon 
de l'ordre en sautoir ; crachat attaché à l'habit ; fronteau de cou- 
ronne herminée 

UN SAUVAGE (rôle parlant). Pantalon et gilet de tricot de soie, 
clairement tigrée ; sandales lacées ; perruque et barbe grises. 

Huit SAUVAGES (personnages muets) carquois et flèches. 

Dix SANS-CULOTTES portant le costume du pays de chacun 
des Rois qu'ils amènent enchaînés par le col, c'est-à-dire un Sans- 
Culotte Espagnol, Allemand, Italien, Napolitain, Polonais, Prussien, 
Russe, Sarde, Anglais, et un Français. 

Un grand nombre de Peuple, armé de sabres, fusils et piques , 
tous habillés en Sans-Culottes Français. 

Une Barrique remplie de biscuit de mer. 



PERSONNAGES 



Un VIEILLARD FRANÇAIS . . Monvel. 
Des SAUVAGES de tout âge et 

de tout sexe. 
Un SANS -CULOTTE de chaque 

nation de l'Europe. 
Les ROIS d'EUROPE, y compris 

le PAPE Dugazon. 

Et la GZARINE Mighot. 

L'EMPEREUR Raymont. 

Le ROI d'ANGLETERRE. 
Le ROI de PRUSSE. 
Le ROI de NAPLES. 

Le ROI d'E^PAGNE Baptiste le jeune. 

Le ROI de SARDAIGNE. 

Le ROI de POLOGNE Grand-Mesnil. 



LE 

JUGEMENT DERNIER 

DES ROIS 

PROPHÉTIE EN UN ACTE 



Le théâtre représente l'intérieur d'une île à moitié vulcanisée. 
Dans la profondeur, ou arrière-scène, une montagne jette des 
flammèches de temps à autre pendant toute l'action jusqu'à la fin. 

Sur un des côtés de Favant-scène, quelques arbres ombragent 
une cabane abritée derrière par un grand rocher blanc, sur lequel 
on lit cette inscription, tracée avec du charbon : 

Il vaut mieux avoir pour voisin 

Un volcan qu'un roi. 

Liberté. . . .Égalité. 

Au-dessous sont plusieurs chiffres. Un ruisseau tombe eu cas- 
cade, et coule sur le côté de. la chaumière. 

De l'autre part, la vue de la mer. 

Le soleil se lève derrière le rocher blanc pendant le monologue 
du vieillard, qui ajoute un chiffre à ceux déjà tracés par lui. 



SCENE I. 



LE VIEILLARD. Il compte. 



1, 2, 3.. 19, 20. Voilà donc précisément aujourd'hui 
vingt ans que je suis relégué dans cette île déserte. Le 
despote qui a signé mon bannissement est peut-êlre 
mort à présent.... Là-bas, dans ma pauvre patrie, on me 
croit brûlé par le volcan, ou déchiré sous la dent de 
quelque bête féroce, ou mangé par des antropophages. 
Le volcan, les animaux carnassiers, les sauvages, sem- 
blent avoir respecté jusqu'à ce jour la victime d'un roi... 

Mes bons amis tardent bien à venir : le soleil est 
pourtant levé!... Qu'est-ce que j'aperçois?... Ce ne 



306 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

sont pas leurs canots ordinaires.... Une chaloupe!... elle 
approche à force de rames. Des blancs... des Européens!.. 
Si c'étaient de mes compatriotes, des Français.... Ils 
viennent peut-être me chercher.... Le tyran sera mort; 
et son successeur, pour se populariser, comme cela se 
pratique à tous les avènemants au trône, aura fait grâce 
à quelques victimes innocentes du règne précédent.... 
Je ne veux point de la clémence d'un despote : je res- 
terai, je mourrai dans cette île volcanisée, plutôt que 
de retourner sur le continent, du moins tant qu'il y aura 
des rois et des prêtres. 

Caché derrière cette roche, il faut que je sache à qui 
tout ce monde en veut ici. 



SCENE II. 
DOUZE OU QUINZE SANS-GULOTTES , un de 

CHAQUE NATION DE L'EUROPE. (Us débarquent.) 
LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS. 

Voyons si cette île fera notre affaire. C'est la troi- 
sième que nous visitons : elle parait avoir été volca- 
nisée, et l'être encore. Tant mieux ! le globe sera plutôt 
débarrassé de tous les brigands couronnés dont on nous 
a confié la déportation. 

l'anglais. 

Il me semble qu'ils seront fort bien ici. La main de la 
nature s'empressera de ratifier, de sanctionner le juge- 
ment porté par les sans-culottes contre les rois, ces 
scélérats si longtemps privilégiés et impunis. 
l'espagnol. 

Qu'ils éprouvent ici tous les tourments de l'enfer, 
auquel ils ne croyaient pas, et qu'ils nous faisaient prê- 
cher par les prêtres, leurs complices, pour nous embêter. 

LE FRANÇAIS. 

Camarades! cette île paraît habitée.... R marquez- 
vous ces pas d'hommes? 



SCliNE III. 307 

LE SARDE. 

A l'entrée de cette caverne, voilà des fruits tout fraî- 
chement récoltés. 

LE FRANÇAIS. 

Mes amis ! venez, hé ! venez donc; lisez : 

Il vaut mieux avoir pour voisin. 
Un volcan qu'un roi. 

Plusieurs SANS-CULOTTES, ensemble. 

Bravo! bravo! 

LE FRANÇAIS continue de lire. 
Liberté .... Egalité. 

Il y a ici quelque martyr de l'ancien régime. L'heu- 
reuse rencontre*! 

l'anglais. 

Oh ! que nous avons bien adressé ! Celui qui gémit en 
ce lieu ne s'attend pas à trouver aujourd'hui des libé- 
rateurs. 

LE FRANÇAIS. 

L'infortuné ne sait rien : il serait mort sans apprendre 
la liberté de son pays. 

l'allemand. 

Et de toute l'Europe. Il ne doit pas être loin : cher- 
chons-le; allons au-devant de lui. 

LE FRANÇAIS. 

Qu'il me tarde de le rencontrer ! C'est sans doute un 
des nôtres; et, à en juger d'après les saints noms qu'il 
a tracés sur cette roche, il est digne de la grande Révo- 
lution, puisqu'il a su la pressentir à ce bout du monde. 



SCENE III. 
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS et LE VIEILLARD. 

Plusieurs SANS-CULOTTES à la fois. 

Bon vieillard!... vénérable vieillard!... que fais-tu ici? 



308 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

LE VIEILLARD. 

Des Français ! . . . ô jour heureux I ... il y a si longtemps 
que je n'ai vu des Français !... Mes amis ! mes enfants! 
que cherchez-vous?... mais avant tout, un naufrage 
vous a peut-être jetés sur cette rive; auriez-vous besoin 
de nourriture ? Je n'ai à vous offrir que ces fruits, et 
l'eau de celle source. Ma cabane est trop petite pour 
vous contenir tous à la fois. Je n'attendais pas si nom- 
breuse et si bonne compagnie. 

LE FRANÇAIS. 

Notre bon papa, il ne nous faut rien. Nous n'avons 
besoin que de t'entendre, de savoir ton histoire ; nous 
te raconterons, après, la nôtre. 

LE VIEILLARD. • 

En deux mots, la voici : Je suis Français, né à Paris. 
J'habitais un petit domaine contre le parc de Versailles. 
Un jour, la chasse passe de mon côté; le cerf est relancé 
jusque dans mon jardin. Le roi et tout son monde 
entrent chez moi. Ma fille, grande et belle, est remar- 
quée de tous ces messieurs de la cour. Le lendemain, 
on me l'enlève.... Je cours au château réclamer ma fille; 
on me raille : on me repousse : on me chasse. Je ne me 
rebute pas : la larme à l'œil, je me jette aux pieds du roi 
sur son passage. On lui dit un mot à l'oreille sur mon 
compte ; il me ricane au nez, et donne ordre qu'on me 
fasse retirer. Ma pauvre femme n'en obtient pas davan- 
tage; elle expire de douleur. Je reviens au château. Je 
compte ma peine à tout le monde. Personne ne veut 
s'en mêler. « Je demande à parler à la reine ; je la saisis 
« par la robe, comme elle sortait de ses appartements. 
« Ah ! dit-elle, c'est cet ennuyeux personnage. Quand 
« donc lui interdira-t-on ma présence?» Je me présente 
chez les ministres, j'élève le ton; je parle en homme, en 
père. Un d'eux, c'était un prélat, ne me répond rien; 
mais il fait un signe. On m'arrête à la porte de son au- 
dience; on me plonge dans un cachot, d'où je ne sors 
que pour être jeté à fond de cale d'un navire qui, en 
passant, me laissa dans cette île, il y a précisément 



SCENE III. 309 

lujourd'hui vingt années. Voilà, mes amis, mon aven- 
ture. 

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS. 

Ecoute à ton tour, et apprends que tu es bien vengé. 
Te dire tout, serait trop long. Voici l'essentiel : Bon 
vieillard ! tu as devant toi un représentant de chacune 
des nations de l'Europe devenue libre et républicaine : 
car il faut que tu saches qu'il n'y a plus du tout de rois 
en Europe. 

LE VIEILLARD. 

Est-il bien vrai? Serait-il possible? Vous vous 

jouez d'un pauvre vieillard. 

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS. 

De vrais sans-culottes honorent la vieillesse, et ne 
s'en amusent point... comme faisaient jadis les plats 
courtisans de Versailles, de Saint-James, de Madrid, de 
Vienne. 

LE VIEILLARD. 

Comment ! il n'y a plus de rois en Europe ?... 

UN SANS-CULOTTE. 

Tu vas les voir débarquer tous ici ; ils nous suivent 
(à leur tour, comme tu l'as été), à fond de cale d'une 
petite frégate armée que nous devançons pour leur pré- 
parer les logis. Tu vas les voir tous ici, un pourtant 
excepté. 

LE VIEILLARD. 

Et pourquoi cette exception? Ils n'ont jamais guère 
mieux valu les uns que les autres. 

LE SANS-CULOTTE. 

« Tu as raison... excepté un, parce que nous l'avons 
« guillotiné. 

LE VIEILLARD. 

« Guillotiné L.. que veut dire?... 

LE SANS-CULOTTE. 

« Nous t'expliquerons cela, et bien autre chose » : 
nous lui avons tranché la tête, de par la loi. 



310 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

LE VIEILLARD. 

Les Français sont donc devenus des hommes î 

LE SANS-CULOTTE. 

Des hommes libres. En un mot, la France est une 
république dans toute la force du terme.... Le peuple 
français s'est levé. Il a dit : je ne veux plus de roi; et 
le trône a disparu. Il a dit encore : je veux la république, 
et nous voilà tous républicains. 

LE VIEILLARD. 

Je n'aurais j'amais osé espérer une pareille révolu- 
tion : mais je la conçois. J'avais toujours pensé, à part 
moi, que le peuple, aussi puissant que le Dieu qu'on lui 
prêche, n'a qu'à vouloir..., Que je suis heureux d'avoir 
assez vécu pour apprendre un aussi grand événement ! 
Ah! mes amis! mes frères, mes enfants! je suis dans un 
ravissement!... 

Mais jusqu'à présent vous ne me parlez que de la 
France ; et, ce me semble, si j'ai bien entendu d'abord, 
l'Europe entière est délivrée de la contagion des rois? 

l'allemand. 

L'exemple des Français a fructifié : ce n'a pas été sans 
peine. Toute l'Europe s'est liguée contre eux: non pas 
les peuples, mais les monstres qui s'en disaient impu- 
demment les souverains. Ils ont armé tous leurs escla- 
ves; ils ont mis en œuvre tous les moyens pour dis- 
soudre ce noyau de liberté que Paris avait formé. On a 
d'abord indignement calomnié cette nation généreuse 
qui, la première, a fait justice de son roi : dn a voulu 
la modérantiser, la fédéraliser, l'affamer, l'asservir de 
plus belle, pour dégoûter à jamais les hommes du ré- 
gime de l'indépendance. Mais à force de méditer les 
principes sacrés de la Révolution française, à force de 
lire les traits sublimes^ les vertus héroïques auxquelles 
elle a donné lieu, les autres peuples' se sont dit : Mais; 
nous sommes bien dupes de nous laisser conduire à la 
boucherie comme des moutons, ou de nous laisser mener 
en laisse comme des chiens de chasse au combat du tau- 



SCEiNE III. 311 

reau. Fraternisons plutôt avec nos aînés en raison, en 
liberté. En conséquence, chaque section de l'Europe 
envoya à Paris de braves sans-culottes, chargés de la 
représenter. Là, dans cette diète de tous les peuples, on 
est convenu qu'à certain jour, toute l'Europe se lèverait 
en masse,... et s'émanciperait.... En effet, une insurrec- 
tion générale et simultanée a éclaté chez toutes les na- 
tions de l'Europe; et chacune d'elle eut son 14 juillet 
et 5 octobre 1789, son 10 août et 21 septembre 1792, son 
31 mai et 2 juin 1793. Nous t'instruirons de ces époques, 
les plus étonnantes de toute l'histoire. 

LE VIEILLARD. 

Que de merveilles!... Pour le moment, satisfaites mon 
impatiente curiosité sur un seul point. Je vous entends 
tous répéter le mot de Sans-Culotte; que signifie cette 
expression singulière et piquante? 

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS; 

C'est à moi de te le dire : Un sans-culotte est un 
homme libre, un patriote par excellence. La masse du 
vrai peuple, toujours bonne, toujours saine, est com- 
posée de sans-culottes. Ce sont des citoyens purs, tout 
près du besoin, qui mangent leur pain à la sueur dé 
leur front, qui aiment le travail, qui sont bons fils, bons 
pères, bons époux, bons parents, bons amis, bons voi- 
sins, mais qui sont jaloux de leurs droits autant que de 
leurs devoirs. Jusqu'à ce jour, faute de s'entendre, ils 
n'avaient été que des instruments aveugles et passifs 
dans la main des méchants, c'est-à-dire des rois, des 
nobles, des prêtres, des égoïstes, des aristocrates, des 
hommes d'état^ des fédéralistes, tous gens dont nous 
t'expliquerons, sage et malheureux vieillard, les maxi<- 
mes et les forfaits. Chargés de tout l'entretien de la 
ruche, les sans-culottes ne veulent plus souffrir désor- 
mais, au-dessus ni parmi eux, de frelons lâches et mal- 
faisants, orgueilleux et parasites. 

LE VIEILLARD avec enthousiasme. 

Mes frères, mes enfants, et moi aussi je suis un sans- 
culotte ! 



312 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

L'ANGLAIS reprend le récit. 

« Chaque peuple, le même jour, s'est donc déclaré en 
« république, et se constitua un gouvernement libre. 
« Mais en même temps on proposa d'organiser une Con- 
« vention européenne qui se tint à Paris, chef-lieu de 
« l'Europe. Le premier acte qu'on y proclama fut le 
« Jugement dernier des Rois détenus déjà dans les pri- 
« sons de leurs châteaux. Ils ont été condamnés à la 
« déportation dans une île déserte, où ils seront gardés 
« à vue sous l'inspection et la responsabilité d'une petite 
« flotte que chaque république à son tour entretiendra 
« en croisière jusqu'à la mort du dernier de ces 
« monstres. » 

LE VIEILLARD. 

Mais, dites-moi, je vous prie, pourquoi vous être 
donné la peine d'amener tous ces rois jusqu'ici? Il eût 
été plus expédient de les pendre tous, à la même 
heure, sous le portique de leurs palais. 

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS. 

Non, non 1 leur supplice eût été trop doux et aurait 
fini trop tôt : il n'eût pas rempli le but qu'on se propo- 
sait. Il a paru plus convenable d'offrir à l'Europe le 
spectacle de ses tyrans détenus dans une ménagerie et 
se dévorant les uns les autres, 'ne pouvant plus assouvir 
leur rage sur les braves sans-culottes qu'ils osaient 
appeler leurs sujets. Il est bon de leur donner le loisir 
de se reprocher réciproquement leurs forfaits, et de se 
punir de leurs propres mains. Tel est le jugement 
solennel et en dernier ressort qui a été prononcé contre 
eux à l'unanimité, et que nous venons sur ces mers 
mettre à exécution. 

LE VIEILLARD. 

Je me rends. 

UN SANS-CULOTTE. 

A présent que te voilà à peu près au fait, dis-nous, 
bon vieillard, cette île que tu habites depuis vingt ans, 
te semblerait-elle propre à déposer notre cargaison de 
mauvaise marchandise ? 



SCENE III. 313 

LE VIEILLARD. 

Mes amis, cette île n'est point habitée. Quand j'y fus 
jeté, c'était le matin; je ne rencontrai aucun être vivant 
dans tout le cours de la journée ; le soir, une pirogue 
vint mouiller à celte petite rade. Il en sortit plusieurs 
familles de sauvages, dont j'eus peur d'abord. Je ne leur 
rendais pas justice : ils dissipèrent bientôt mes craintes 
par un accueil hospitalier, et me promirent de m'ap- 
porter chaque soir de leur fruit, de leur chasse ou de 
leur pêche : car ils venaient tous les jours, à l'entrée de 
la nuit, dans cette île, pour y rendre un culte religieux 
au volcan que' vous voyez. « Sans contrarier leur 
croyance, je les invilai à partager du moins leurs hom- 
mages entre le volcan et le soleil. Ils ne manquèrent pas 
de revenir de grand matin, le troisième jour suivant, 
pour y voir le phénomène que je leur avais annoncé, et 
auquel ils n'avaient point fait attention dans leurs huttes 
enfumées. Je les plaçai sur ce rocher blanc; je leur fis 
contempler le lever du soleil sortant de la mer dans 
toute sa pompe : ce spectacle les tint dans l'extase. 
Depuis ce moment, il n'est pas de semaine qu'ils ne 
viennent admirer le soleil levant. » Depuis ce moment 
aussi, ils me regardent et me traitent comme leur père, 
leur médecin, leur conseil; et, grâce à eux, je ne 
manque de rien dans cette solitude inculte. Une fois ils 
voulaient à toute force me reconnaître pour leur roi : 
je leur expliquai le mieux qu'il me fut possible mon 
aventure de là-bas, et ils jurèrent entre mes mains de 
n'avoir jamais de rois, pas plus que de prêtres. 

J'eslime que cette île remplira parfaitement vos 
intentions ; d'autant mieux qae , depuis quelques 
semaines , le cratère du volcan s'élargit beaucoup et 
semble menacer d'une éruption prochaine. Il vaut mieux 
qu'elle" éclate sur des tètes couronnées que sur celles 
de mes bons voisins les sauvages, ou de mes frères les 
braves sans-culottes. 

UN SANS-CULOTTE. . 

Camarades, qu'en dites-vous? je crois qu'il a raison : 

18 



314 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

signalons la flotte pour qu'elle vienne nous joindre ici, et 
qu'elle y vomisse les poisons dont elle est chargée. 

LE VIEILLARD. 

J'aperçois mes bons voisins; abaissez vos piques de- 
vent eux en signes de fraternité ; vous les verrez déposer 
leurs arcs à vos pieds. Je ne sais point leur langue ; ils 
ignorent la nôtre : mais le cœur est de tous les pays : 
nous nous entretenons par gestes, et nous nous compre- 
nons parfaitement. 

Des familles sauvages sortent de leurs pirogues* Le vieillard les présente 
aux sans-culottes d'Europe» On fraternise; on s'embrasse : le vieillard monte 
sur son rocher blanc, et fait hommage au soleil des fruits que lui ont 
apportés les sauvages, dans des paniers d'osier adroitement travaillés. 

Après la cérémonie, le vieillard converse avec eux par gestes et les met 
au courant. 

Les rois débarquent : ils entrent sur la scène un à un, le sceptre à la 
main, le manteau royal sur les épaules, la couronne d'or sur la tête, et au 
cou une longue chaîne de fer dont un sans-culotte tient le bout. 



SCÈNE IV. 
LES PRÉCÉDENTS; FAMILLES SAUVAGES. 

LÉ VIEILLARD. 

Braves sans-culottes , ces sauvages sont nos aînés en 
liberté : car ils n'ont jamais eu de rois. Nés libres, ils 
vivent et meurent comme ils sont nés. 

SCÈNE V; 
LES PRÉCÉDENTS, LES ROIS D'EUROPE. 

UN SANS-CULOTTE ALLEMAND, conduisant l'empereur qui duvre 
la marche. 

Place à sa majesté l'empereur....; Il ne lui a manqué 
que du temps et plus de génie pour consommer tous les 
forfaits commis par la maison d'Autriche, et pour porter 
à leur comble les maux que Jdseph II et Antoinette 
voulaient, et firent à la France. Fléau de ses voisins, il 
le fut encore de son pays, dont il épuisa la population 



SCÈNE V. 313 

et les finances. Il fit languir l'agriculture, entravale 
commerce, enchaîna la pensée. (En secouant sa chaîne.) 
N'ayant pu avoir le principal lot dans le partage de la 
Pologne, il voulut s'en dédommager en ravageant les 
frontières d'une nation dont il redoutait les lumières et 
l'énergie. Faux ami, allié perfide, faisant le mal pour 
mal faire; c'est un monstre. 

FRANÇOIS II. 

Pardonnez-moi ; je ne suis pas aussi monstre qu'on 
paraît le croire. Il est vrai que la Lorraine me tentait : 
mais la France n'eût-elle pas été trop heureuse d'ache- 
ter la paix et le bon ordre au prix d'une province? N'en 
a-t-elle pas déjà assez ? D'ailleurs, s'il y a quelqu'un à 
blâmer, c'est le vieux Kaunitz, qui abusa de ma jeu- 
nesse, de mon inexpérience : c'est Gobourg, c'est 
Brunswick. 

L'ALLEMAND. (Il le lâche.) 

Dis, ta vilaine âme, ton mauvais cœur..,. Achève ici 
de vivre, séparé à jamais de l'espèce humaine, dont toi 
et tes confrères avez fait trop longtemps la honte et le 
supplice. 

UN SANS-CULOTTÉ ANGLAIS, menant le roi d'Angleterre en laisse 
avec une chaîne. 

Voici sa majesté le roi d'Angleterre qui, aidé du génie 
machiavélique de M. Pitt, pressura la bourse du peuple 
anglais, et accrut encore le fardeau de la dette publique 
pour organiser en France la guerre civile, l'anarchie, la 
famine, et le fédéralisme, pire que tout cela. 

GEORGE. 

Mais je n'avais pas la tête à moi, vous le savez. Pu- 
nit-on un fou? On le place à l'hôpital. 

L'ANGLAIS, en le lâchant. 

Le volcan te rendra la raison. 

UN SANS-CULOTTE PRUSSIEN. 

Voici sa majesté le roi de Prusse : comme le duc 
d'Hanovre, bête malfaisante et sournoise, la dupe des 



316 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

charlatans, le bourreau des gens de bien et des hommes 
libres. 

GUILLAUME. 

La manière dont vous en agissez envers moi est de 
toute injustice. Car enfin vous devez me connaître : je 
n'ai jamais eu le génie militaire de mon oncle ; je m'oc- 
cupai beaucoup plus des Illuminés que des Français. 
Si mes soldats ont fait un peu de mal, on le leur a bien 
rendu. Ainsi quitte : tant de tués que de blessés, de 
part et d'autre, tout est compensé. 

LE PRUSSIEN. 

Voilà- bien les sentiments et le langage d'un roi. 
Monstre ! expie ici tout le sang que tu as fait verser 
dans les plaines de la Champagne, devant Lille et 
Mayence. 

UN SANS-CULOTTE ESPAGNOL. 

Voici sa majesté le roi d'Espagne. Il est bien du sang 
des Bourbons : voyez comme la sottise, la cagoterie et 
le despotisme sont empreints sur sa face royale. 

CHARLES. 

J'en conviens, je ne ne suis qu'un spt, que les prêtres 
et ma femme ont toujours mené par le bout du nez ; 
ainsi, faites-moi grâce. 

UN SANS-CULOTTE NAPOLITAIN. 

Voici l'hypocrite couronné de Naples. Encore quel- 
ques années, et il eût fait plus de ravage en Europe que 
le mont Vésuve qu'il avait à sa porte. 

Ferdinand, roi de Naples. 
Volcan pour volcan, que ne me laissiez-vous là-bas! 
j'ai été le dernier à me mettre de la ligue. Il a bien 
fallu à la fin que je me rangeasse du parti de mes con- 
frères les rois. Ne fallait-il pas hurler avec les loups? 

UN SANS-CULOTTE SARDE. 

Voici dans cette boîte sa majesté dormeuse Victor- 
Amédée-Marie de favoie, roi des marmottes. Plus 
stupide qu'elles, une fois il a voulu faire le méchant; 



SCÈNE V. 317 

mais nous l'avons vite remis dans sa loge. Amédée, 
dépêche-toi de dormir. J'ai bien peur pour toi que le 
volcan ne te permette pas d'achever tes six mois de 
sommeil. 

LE ROI DE SARDAIGNE, sortait de sa boîte, bâillant et se frottant 
les yeux. 

J'ai faim, moi... Ah! ah! où est mon chapelain pour 
dire mon Benedicite. 

LE SARDE. 

Dis plutôt tes grâces... Va! (en le passant.) voilà à quoi 
ils sont bons, tous ces rois; boire, manger, dormir, 
quand ils ne peuvent faire du mal. 

UN SANS-CULOTTE RUSSE. 
(Catherine monte sur la scène, en faisant de grands pas, de grandes 
enjambées.) 

Allons donc, tu fais des façons, je crois Voici sa 

majesté impériale, la Gzarine de toutes les Russies ; 
autrement, madame de l'enjambée; ou, si vous aimez 
mieux, la Gatau, la Sémiramis du Nord : femme au- 
dessus de son sexe, car elle n'en connut jamais les 
vertus ni la pudeur. Sans mœurs et sans vergogne, 
« elle fut l'assassin de son mari, pour n'avoir pas de 
« compagnon sur le trône, et pour n'en pas manquer 
« dans son lit impur. » 

UN SANS-CULOTTE POLONAIS. 

Toi, Stanislas-Auguste, roi de Pologne, allons, vite! 
porte la queue de la maîtresse Catau, dont tu fus 
si constamment le bas-valet. 

UN SANS-CULOTTE, tenant à la main 1j bout de pkuicurs chaînes 
attachées au cou de plusieurs rois. 

Tenez! voici le fond du sac. G'est le fretin : il ne vaut 
pas l'honneur d'être nommé. 

Le vieillard sert de truchement aux sauvages, devant lesquels passent en 
revue les rois. 11 leur traduit, dans le langage des signes, ce qui se dit à 
mesure que les rois paraissent sur la scène. Les sauvages dorment tour à 
tour des marques d'élonnement et d'indignation. 

UN SANS-CULOTTE ROMAIN, menant le pape. 

A genoux, scélérats couronnés ! pour recevoir la 
bénédiction du saint père : car il n'y a qu'un prêtre 

18. 



318 LE JUGEMENT DERNIEH DES ROIS. 

capable d'absoudre vos forfaits dont il fut le complice et 
l'agent perfide. Eh! dans quelle trame odieuse, dans 
quelle intrigue criminelle les prêtres et leur chef n'ont- 
il pas pris part, n'ont-ils pas joué un rôle? C'est ce 
monstre à triple couronne, qui, sous main, provoqua 
une croisade meurtrière contre les Français, comme 
jadis ses prédécesseurs en avaient conseillé une contre 
les Sarrazins. Après les rois, les prêtres sont ceux qui 
firent le plus de mal à la terre et à l'espèce humaine. 

Grâces, grâces immortelles soient rendues au peuple 
français, qui le premier, parmi les modernes, rappela 
le patriotisme de Brutus et démasqua la tartufferie des 
augures. Les Français firent rougir les Romains de l'en- 
cens qu'ils prostituaient aux pieds d'un prêtre dans le 
Gapitole, là même où l'ambitieux César fut poignardé 
par des mains vertueuses et républicaines. 

LE PAPE. 

Ah! ah! vous chargez le tableau... Citez un seul de 
mes prédécesseurs qui ait fait preuve d'autant de mo- 
dération que moi. A leur exemple, j'aurais bien pu 
mettre en interdit tout le royaume de France.... 

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS l'interrompt. 

Dis la république. 

LE PAPE. 

Eh bien, la république soit ! la république. 

J'aurais pu appeler sur la tête de tous les Français 
les vengeances du ciel ; je me suis contenté de conjurer 
contre eux toutes les puissances de la terre. Un prêtre 
pouvait-il moins? Ecoutez; faites-moi grâce; tout le 
reste de ma vie je prierai Dieu pour les sans-culottes. 

LE SANS-CULOTTE ROMAIN. 

Non, non, non ! nous ne voulons plus de prières d'un 
prêtre : le Dieu des sans-culottes, c'est la liberté, c'est 
l'égalité, c'est la fraternité ! Tu ne connus et ne connaî- 
tras jamais ces dieux-là. Va plutôt exorciser le volcan 
qui doit dans peu te punir et nous venger. 



SCÈNE V. 319 

UN SANS-CULOTTE FRANÇAIS, après avoir fait ranger en derni- 
oercle tous les rois, et avant de les quitter : 

Monstres couronnés ! vous auriez dû, sur des écha- 
fauds, mourir tous de mille morts : mais où se serait-il 
trouvé des bourreaux qui eussent consenti à souiller 
leurs mains dans votre sang vil et corrompu? Nous vous 
livrons à vos remords, ou plutôt à votre rage impuis- 
sante. 

Voilà pourtant les auteurs de tous nos maux ! Géné- 
rations à venir, pourrez-vous le croire ! Voilà ceux qui 
tenaient dans leurs mains, qui balançaient les destinées 
de l'Europe. C'est pour le service de cette poignée de 
lâches brigands, c'est pour le bon plaisir de ces scélé- 
rats couronnés, que le sang d'un million, de deux mil- 
lions d'hommes, dont le pire valait mieux qu'eux tous, 
a été versé sur presque tous les points du continent et 
par delà les mers. C'est au nom. ou par l'ordre de cette 
vingtaine d'animaux féroces, que des provinces entières 
ont été dévastées, des villes populeuses changées en 
monceaux de cadavres et de cendres, d'innombrables 
familles violées, mises à nu et réduites à la famine. 
Ce. groupe infâme d'assassins politiques a tenu en échec 
de grandes nations, et a tourné les uns contre les autres 
des peuples faits pour être amis et nés pour vivre en 
frères. Les voilà ces bouchers d'hommes en temps de 
guerre, ces corrupteurs de l'espèce humaine en temps 
de paix. C'est du sein des cours de ces êtres immondes, 
que s'exhalait dans les villes et sur les campagnes la 
contagion de tous les vices; exisla-t-il jamais une nation 
ayant en même-temps un roi et des mœurs ? 

LE PAPE. 

Il n'y avait pas de mœurs à Rome!... les cardinaux 
n'ont point de mœurs!.... 

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS. 

Et ces ogres trouvaient des panégyristes et des sou- 
tiens! Ces prêtres ne donnaient à leur Dieu que les 
restes de l'encens qu'ils brûlaient aux pieds du prince; 
« et des esclaves chargés de livrées tissues d'or, se pava- 



320 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

« naient et se croyaient importants quand ils avaient dit : 
« le roi mon maitre... » Plus de cent millions d'hommes 
ont obéi, à ces plats tyrans, et tremblaient en pronon- 
çant leurs noms avec un saint respect. C'était pour pro- 
curer des jouissances à ces mangeurs d'hommes, que le 
peuple, du matin au soir, et d'un bout de l'année à 
l'autre, travaillait, suait, s'épuisait. Races futures ! par- 
donnerez-vous à vos bons aïeux cet excès d'avilisse- 
ment, de stupidité et d'abnégation de soi-même? Na- 
ture, hâte-toi d'achever l'œuvre des sans-culottes; 
souffle ton haleine de feu sur ce rebut de la société, et 
fais rentrer pour toujours les rois dans le uéant d'où ils 
n'auraient jamais dû sortir. 

Fais-y rentrer aussi le premier d'entre nous qui dé- 
sormais prononcerait le mot roi sans l'accompagner des 
imprécations que l'idée attachée à ce mot infâme pré- 
sente naturellement à tout esprit républicain. 

Pour moi, je m'engage à effacer sur-le-champ du livre 
des hommes libres quiconque en ma présence souillerait 
l'air d'une expression qui tendrait à prévenir favora- 
blement pour un roi ou pour toute autre monstruosité 
de cette sorte. Camarades, jurons le tous, et rembar- 
quons-nous. 

LES SANS-CULOTTES en partant. 

Nous le jurons!... vive la liberté! vive la république! 



SCENE VI. 
LES ROIS D'EUROPE. 

FRANÇOIS II. 

Comme on nous traite, bon Dieu ! avec quelle indi- 
gnité! et qu'allons-nous devenir? 

GUILLAUME. 

mon cher Cagliostro, que n'es-tu ici ? tu nous tire- 
rais d'embarras. 

GEORGE. 

J'en doute : qu'en pensez-vous, sa : nt-père? Vous le 



SCÈNE VI. . , 321 

tenez depuis assez longtemps prisonnier au château 
Saint-Ange. 

BRASCHI OU LE PAPE. 

Il ne pourrait rien à tout ceci. Il nous faudrait quel- 
que chose de surnaturel. 

LE ROI D'ESPAGNE. 

Ah ! saint-père, un petit miracle. 

LE PAPE. 

Le temps en est passé.... Où est-il le bon temps où 
les saints traversaient les airs à cheval sur un bâton. 

LE ROI D'ESPAGNE. 

mon parent ! ô Louis XVI ! c'est encore toi qui as eu 
le meilleur lot. Un mauvais demi-quart d'heure est 
bientôt passé! à présent tu n'as plus besoin de rien, f* 
nous manquons de tout : nous sommes entre la famine 
et l'enfer. C'est vous François et Guillaume, qui nous 
attirez tout cela. J'ai toujours pensé que cette révolution 
de France, tôt ou tard, nous jouerait d'un mauvais 
tour. Il ne fallait pas nous en mêler du tout, du tout. 

GUILLAUME. 

Il vous sied bien, sire d'Espagne, de nous inculper; 
ne sont-ce pas vos lenteurs ordinaires qui nous ont 
perdus. Si vous nous aviez secondés à point, c'en était 
fait de la France. 

CATHERINE. 

Pour moi, je vais me coucher dans cette caverne. Au 
lieu de vous quereller, qui m'aime me suive... Stanislas, 
ne venez-vous pas me tenir compagnie ? 

LE ROI DE POLOGNE. 

Vieille Gatau, regarde-toi dans cette fontaine. 

CATHERINE. 

Tu n'as pas toujours été si fier. 

l'empereur. 
Maudits Français ! 

LE ROI D'ESPAGNE. 

Ces sans-culottes que nous méprisions tant d'abord, 






322 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 



sont pourtant venus à bout de leur dessein. Pourquoi 
n'en ai -je pas fait un bel auto-da-fé, pour servir 
d'exemple aux autres ? 

LE PAPE. 

Pourquoi ne les ai-je pas excommuniés dès 1789? 
Nous les avons trop ménagés, trop ménagés. 

LE ROI DE NAPLES. 

Toutes ces réflexions sont belles, mais elles viennent 
un peu trop tard. Nous sommes dans la galère, il faut 
ramer : avant tout, il faut manger ; occupons-nous, 
d'abord, de pêche, de chasse ou de labourage. 
l'empereur. 

Il ferait beau voir l'empereur de la maison d'Autriche 
gratter la terre pour vivre, 

LE ROI D'ESPAGNE. 

A-imeriez-vous mieux tirer au sort pour savoir lequel 
de nous servira de pâture aux autres. 

LE PAPE. 

N'avoir pas même de quoi faire le miracle de la mul- 
tiplication des pains ! Gela ne m'étonne pas, nous avons 
ici des schismatiques. 

CATHERINE. 

C'est sans doute à moi que ce discours s'adresse : je 
veux en avoir raison... En garde, saint-père. 

L'impératrice et le pape se battent, l'une avec son sceptre et l'autre avec 
sa croix : un coup de sceptre casse la croix ; le pape jette sa tiare à la 
tête de Catherine et lui renverse sa couronne. Ils se battent avec leurs 
chaînes. Le roi de Pologne veut mettre le holà, en ôtant des mains le sceptre 
à Catherine. 

LE ROI DE POLOGNE. 

Voisine, c'en est assez. Holà ! Holà ! 
l'impératrice. 

Il te convient bien de m'enlever mon sceptre, lâche ! 
est-ce pour te dédommager du tien que tu as laissé 
couper en trois ou quatre morceaux ? 

LE PAPE. 

Catherine, je te demande grâce, escolta mi : si tu me 



SCENE VII. 323 

laisses tranquille, je te donnerai l'absolution pour tous 
tes péchés. 

l'impératrice. 
L'absolution! faquin de prêtre! avant que je te laisse 
tranquille, il faut que tu avoues et que tu répètes après 
moi, qu'un prêtre, qu'un pape est un charlatan, un 
joueur de gobelets... Allons, répète : 

LE PAPE. 

Un prêtre... un pape,., est un charlatan... un joueur 
de gobelets. 

LE ROI D'ESPAGNE, à part, -dans un coin du théâtre! 

Quelle trouvaille! j'ai encore un reste de la ration de 
pain qu'on me donnait à fond de cale. Quel trésor! 
Il n'y a point de roupies* point de piastres qui vaillent 
un morceau de pain noir* quand on meurt de faim* 

LE ROI DE POLOGNE. 

Cousin^ que fais-tu ià à l'écart? Tu manges je Crois* 
j'en retiens part; 

L'iMPÉRATRIGE et les autres rois se jettent sur celui d'Espagne pour 
lui arracher son morceau de pain. 

Et nioi aussi, et moi aussi, et moi aussi. 

LE ROI DE NAPLES. 

Que diraient les sans-culottes, s'ils voyaient tous les 
rois d'Europe se disputei 1 un morceau de pain noir ? 

Les rois se battont : la terre est jorichôe de débris de chaînes) de sceptres, 
de couronnes; les manteaux sont en haillons. 



SCENE VII. 

Les acteurs précédents et Les sans^ 
culottes. 

Les sans-culottes, qui ont voulu jouir de loin dé l'embarras des roié r'è* 
duits à la famine, reviennent dans l'île pour y rouler une barrique de biscuit 
au milieu des rois affamés. 

L'UN DES SANS-CULOTTES, en défonçant la barrique, et renversant 
le biscuit. 

Tenez, faquins, voilà de la pâture. Bouffez. Le pïd- 



3-24 LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 

verbe qui dit : Il faut que tout le monde vive, n'a pas 
été fait pour vous, car il n'y a pas de nécessité que des 
rois vivent. Mais les sans-culottes sont aussi suscep- 
tibles de pitié que de justice. Repaissez-vous donc de 
ce biscuit de mer. jusqu'à ce que vous soyez acclimatés 
dans ce pays. 

SCÈNE VIII. 

LL.S ROIS se jettent sur le biscuit. 

l'impératrice. 
Un moment! moi, comme impératrice et propriétaire 
du domaine le plus vaste, il me faut la plus grande 
part. 

LE ROI DE POLOGNE. 

Catherine n'a jamais fait petite bouche : mais nous 
ne sommes plus ici à Pétersbourg ; chacun le sien. 

LE ROI DE NAPLES. 

Oui ! oui ! chacun le sien. Cette barrique de biscuit 
ne doit pas ressembler à la soi-disant république de 
Pologne. 

LE ROI DE PRUSSE donna un coup de sceptre suc les doigts de l'im- 
pératrice. 

l'impératrice. 
Tais-toi, ravissaur de la Silésie^ 

LE PAPE. 

Messieurs ! Messieurs ! rendez à César ce qui est à 
César. 

l'impératrice. 

Si tu rendais à César ce qui appartient à César, petit 
évêque de Rome !... 

l'empereur. 
Là paix, la paix : il y en a pour tout le monde. 

LE ROI DE PRUSSE. 

Oui, mais il n'y en aura pas pour longtemps. 



SCENE VIII. 32o 

LE ROI DE NAPLES. 

Mais voilà le volcan qui paraît vouloir nous mettre 
tous d'accord : une lave brûlante descend du cratère et 
s'avance vers nous. Dieux ! 

LE ROI D'ESPAGNE. 

Bonne Notre-Dame 1 secourez-moi... Si j'en réchappe, 
je me fais sans-culotte. 

LE PAPE. 

Et moi je prends femme. 

CATHERINE. 

Et moi je passe aux Jacobins ou aux Gordeliers. 

Le volcan commence son éruption : il jette sur le théâtre des pierres, des 
charbons brûlants..., etc. 

L'explosion se fait : le feu assiège les rois de toutes parts ; il» tombent 
coïsumés, dans les entrailles de la terre entr'ouverte. 



FIN DU JUGEMENT DERNIER DES ROIS. 



1!) 



L'INTERIE-UR 

DES 

COMITES RÉVOLUTIONNAIRES 

. ou 

LES ARISTIDES MODERNES 

COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE 

PAR LE CITOYEN DUGANGEL 

Représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre 
de la Cité- Variétés, le 8 floréal, an troisième. 



Heu ! stériles veri, quibus una quiritem 
Vertigo facit ! hic Dama est non tressis agaso , 
Vappa et lippus et in tenui farragine mendax. 
Verterit hune Dominus. Momento turbinis exil 
Marcus Dama. Papœ ! 



Hœc mera libertas, hanc nobis pilea douant ! 

Insensés ! pour qui une simple pirouette produit 
un citoyen ! Ce chétif Dama n'est qu'un misérable 
palefrenier, un sot, un menteur à toute outrance. 

Son maître le fait pirouetter Aussitôt ce vil 

affranchi devient l'important Marcus Dama ! Quel 

miracle! Mais cette liberté si belle, des bonnets 

nous la donnent ! 

Pekse, satire lie. 



NOTE DE L'AUTEUR 



Peuple Français, jette les yeux sur cette légère 
esquisse. C'est le tableau malheureusement trop 
fidèle des brigands qui ont si longtemps désolé la 
patrie. Aucun des traits de cet ouvrage n'appartient 
à mon imagination. Ils sont tous à mes hideux mo- 
dèles. J'ai rassemblé dans un seul cadre tous les faits 
authentiques qui m'ont été révélés, soit par des té- 
moins oculaires et victimes, soit par la notoriété 
publique, soit enfin par le résultat de mes propres 
observations. Je puis citer les masques, les lieux et 
les époques/ Au surplus, je le dis franchement, je 
n'ai point ambitionné quelques lauriers littéraires en 
traçant ce faible ouvrage. Si j'ai fortifié l'horreur 
des bons citoyens contre les anarchistes et les bu- 
veurs de sang, j'ai reçu la seule récompense que 
j'attachais à mon travail. Échauffons l'opinion pu- 
blique contre nos oppresseurs, et nous parviendrons 
peut-être à précipiter l'action trop lente des Lois 
contre des hommes qui étaient bien moins scrupu- 
leux pour nous égorger, qu'on ne l'est aujourd'hui 
pour les punir. 



PERSONNAGES 



ARISTIDE, ancien chevalier d'in- 
dustrie, président du comité . . Villeneuve. 

CATON , ancien laquais escroc, 
membre du comité, grand a- 
boyeur Peligier. 

SGEVOLA, coiffeur, Gascon, mem- 
bre du comité Frogères. 

BRUTUS, ancien portier de mai- 
son, membre du comité Du val. 

TORQUATUS, rempailleur de chai- 
ses, membre du comité. . t . . Genest. 

DUFOUR père , négociant, hon- 
nête homme persécuté, officier 
municipal et membre du comité. Amiel. 

DUFOUR fils, officier de la garde 
nationale, persécuté St-Glair. 

La citoyenne DUFOUR mère, per- • 

sécutée la cit. Germain. 

FANCHETTE, domestique chez 

Dufour LA GIT. VÉZARD. 

DESGHAMPS, domestique chez 
Dufour -, . Delaporte. 

VILAIN, homme contrefait, com- 
missionnaire au Tribunal révo- 
tionnaire . . , Mayeur. 

Un officier municipal. ....... Duforest. 

Quatre membres du comité révolutionnaire. 

Cinq gendarmes. 

Un garçon de bureau. 

Deux agents du comité, à figure pâle et à moustaches. 



La scène est dans le comité révolutionnaire de Dijon. Au milieu 
du comité est une grande table ovale, autour de laquelle sont 
dix sièges. Sur la table dix bonnets routes, plume, encre, papier; 
un registre des délibérations, des lunettes. Autour de la salle des 
cartons rangés sur des tablettes. 



LES 

ARISTIDES MODERNES 

OU 

L'INTÉRIEUR DES COMITÉS 

RÉVOLUTIONNAIRES 



ACTE PREMIER, 



SCÈNE I. 

ARISTIDE, en carmagnole élégante et pincée, seul, 
tirant sa montre. 

Déjà neuf heures!... Gaton et Scévola ne viennent 
pas... Quand j'y songe, j'admire ma métamorphose. 
Jadis en talons rouges, la brette au côté, le chapeau pa- 
naché sous le bras, tout brillant de soie et de dorures, 
brûlant le pavé de Paris sur un char léger que traînait 
un coursier fringant, éclaboussant insolemment ces 
pauvres piétons, dont je suis aujourd'hui le très-humble 
adulateur : marquis dans un quartier, duc et pair dans 
un autre, homme de la première qualité pour tout le 
monde, et fils d'un chétif bourrelier de campagne pour 
moi seul; passant les jours dans les boudoirs de nos 
courtisanes, et les nuits dans les tripots... Aristocrate 
forcené, tant que j'ai eu l'espérance de conserver fruc- 
tueusement mes fastueuses qualifications... Telle était 
mon existence... Aujourd'hui le bonnet rouge succède 
au chapeau à plumet ; la carmagnole, à l'habit brodé ; 
une sale perruque, à mon élégante coiffure... Et cepen- 



332 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

dant (tant les événements de la vie sont bizarres !) quoi- 
que j'aie changé de costume, je n'ai pas changé de mé- 
tier... Ma profession actuelle est même plus lucrative... 
Président d'un comité révolutionnaire !... Mais j'aper- 
çois mes deux collègues. 



SCÈNE II. 
ARISTIDE, GATON, SGÉVOLA. 

ARISTIDE. 

Tu te fais bien attendre, Scévola. 

SGÉVOLA, Gascon. 

Mon cher Aristide, je conviens que je suis venu un 
peu tard, mais j'avais quelques pratiqués à coiffer, et 
sans le coup de peigne prépondérant que tu me connais, 
je crois ma parole d'honneur... 

ARISTIDE. 

Et Cato*i avait-il aussi des pratiques ? 

CATON. 

Moi 1 j'avais bien d'autres choses, ma foi. Et le savon 
que nous avons confisqué l'autre jour chez cet accapa- 
reur du coin... fallait-il le laisser moisir? Je viens de 
le vendre six francs la livre au-dessus du maximum. 
J'ai les assignats dans ma poche. 

ARISTIDE. 

J'approuve ton zèle, mon cher Caton ; mais ne crains- 
tu pas que l'homme à qui tu viens de vendre ton savon 
ne te dénonce ? 

CATON. 

N'est-ce que cela? sois tranquille. Ce soir je le fais 
incarcérer. 

SCÉVOLA,, riant. 

Gé diable dé Caton a l'imagination inépuisable. 

CATON. 

Nous allons décerner le mandat d'arrêt contre lui, 



ACTE I, SCÈNE II, 333 

comme ayant acheté au-dessus du maximum. En l'ar- 
rêtant ce soir, je reprends mon savon, qu'en patriote 
fidèle je rends à la république ; la nation n'y perd rien, 
et moi, je garde les assignats. 

ARISTIDE. 

Tu es un rusé coquin. 

CATON. 

Aristide doit me connaître depuis longtemps... Te 
souvient-il de nos fredaines, quand j'étais, moi, le la- 
quais par excellence de cette courtisane célèbre dont 
tu étais l'amant en titre... 

SCÉVOLA. 

Sandis, je m'en souviens. J'étais alors le coiffeur en 
chef de la susdite personne... 

CATON. 

De quel train nous y allions tous les deux!... Elle 
aurait eu cent mille livres de rente qu'elle n'aurait pas 
tenu six mois avec nous. 

SCÉVOLA. 

Mon sort était bien différent du vôtre, mes amis. 
Vous aviez les clefs du coffre-fort ; et moi, pauvre pe- 
tit coiffur, je n'avais que la chétive ressource dé quel- 
ques bijoux errants çà et là sur la toilette, et qui je né 
sais comment venaient se mettre sous ma main. 

ARISTIDE. 

Il suffit. Laissons cela, et parlons d'affaires plus sé- 
rieuses. 

SCÉVOLA. 

Eh bien, voyons, que faut-il faire ? faut-il signer des 
mandats, incarcérer, apposer des scellés, fabriquer des 
dénonciations, payer des témoins, faire des motions, 
sonner le tocsin, battre la générale ; enfin dites-moi ce 
qu'il faut faire et dépéchons, car encore une fois... 

ARISTIDE. 

J'ai bien réfléchi, mes amis, sur la situation actuelle 
de notre commune : les autorités constituées y sont 

19. 



334 L'INTÉRIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

épurées, et à l'exception de Dufour, officier municipal, 
et notre collègue, tous les autres fonctionnaires, ou sont 
dans nos principes, ou sont des automates. J'aurai des 
mesures générales à vous proposer ce soir à l'ouverture 
de notre séance ; mais il en est une particulière que 
vous devez surtout appuyer. Il faut perdre Dufour. 

SCEVOLA. 

J'appuyé la motion. 

ARISTIDE. 

Dufour, son fils, et toute sa famille. 

SGÉVOLA. 

J'appuyé encore davantage la motion. 

ARISTIDE. 

Dufour, par sa vertu et son patriotisme, jouit d'une 
considération telle, qu'il captiverait la municipalité 
tout entière. Son fils, par ses talents et sa véhémence, 
peut subjuguer à la tribune tous les moutons de la so- 
ciété populaire. 

GATON. 

Donc il faut perdre Dufour et son fils, cela est 
clair. 

SGÉVOVA. 

Cela sera bien facile. Ils ont été déjà dénoncés hier 
à la société populaire ; la dénonciation ne pouvait pas 
manquer dé réussir; je portais la parole. 

ARISTIDE. 

L'épouse de Dufour est dans son quartier l'exemple 
des bonnes mères, le modèle des bons ménages. 

CATON. 

Donc il faut perdre l'épouse. 

SGÉVOLA. 

L'argument est sans réplique. 

ARISTIDE. 

Ainsi, mes amis, dès ce soir que toute cette famille soit 
arrêtée. Voyons, qui chargeons-nous de cette expédi- 
tion ? 



ACTE I, SCÈNE II. 335 

CATON ET SGÉVOLA, ensemble. 

C'est moi. 

ARISTIDE. 

Gaton, j'aurai besoin de toi. Il vaut mieux la con- 
fier à Scévola et à Torquatus. 

SGÉVOLA. 

Président, je té remercie de la préférence. Je m'en 
rendrai digne. 

ARISTIDE. 

Signons toujours les trois mandats, (n» signent.) 

SGÉVOLA. 

Tandis que vous êtes en train de signer, camarades, 
mettez-moi votre signature sur ces trois mandats : c'est 
l'arrestation de trois individus à grosses cravates, que 
j'ai trouvé dans un café, et que j'ai coffrés provisoire- 
ment il y a huit jours, parce que leur figuré m'a paru 

Suspecté... (Us signent tous trois.) 

CATON. 

Camarades, je fais une réflexion. Si nous incarcérons 
les Dufour sans une dénonciation bien en règle, n'allons- 
nous pas nous compromettre ? le peuple les connaît 
pour d'excellents patriotes... 

ARISTIDE. 

Ton observation est sage ; aussi je me charge de rédi- 
ger la dénonciation. 

SGÉVOLA. 

En ce cas, j'adopte d'avance la rédaction. 

. CATON. 

Il me vient une idée. 

ARISTIDE. 

Voyons, quelle est-elle? 

CATON. 

Tu la trouveras, je crois ingénieuse. Tu te rap- 
pelles qu'en incarcérant hier notre négociant, nous 
avons saisi sur lui vingt mille francs en assignats qui 



336 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

sont là dans un carton ; mon avis serait d'empocher les 
vingt mille livres. 

SCÉVOLA. 

Je suis de l'avis du préopinant : mais nous partage- 
rons ? 

GATON. 

Nous tous réunis nous accuserons Dufour de les avoir 
soustraits. 

ARISTIDE. 

L'idée serait bonne, si Dufour n'était point connu 
pour un honnête homme ; le peuple croira difficile- 
ment... 

CATON. 

Le peuple ! eh ! mon ami, c'est bien le diable si la 
réputation de Dufour n'échoue pas contre le témoi- 
gnage unanime de ses collègues, qui signeront la dé- 
nonciation. 

ARISTIDE. 

Ma foi, tout bien réfléchi, j'approuve ton idée. 

CATON. 

Tu es donc de mon avis ? En ce cas, je vais au fait. 

(Il court au carton, prend les assignats et les met dans sa poche.) 
SCÉVOLA. 

Monsieur Gaton, vous n'oublierez pas surtout que 
j'ai mon hypothèque là-dessus... Point d'inadvertance, 
je vous prie... 

ARISTIDE. 

Reste maintenant le fils... Que dirons-nous sur son 
compte ? 

SCÉVOLA. 

Parbleu ! que c'est un muscadin. 

ARISTIDE. 

Muscadin est trop banal pour un homme qui comme 
lui s'est battu aux frontières, où il a reçu plusieurs bles- 
sures... Gaton, toi qui as l'imagination si fertile, voyons, 
n'as-tu *ien à nous proposer ? 



ACTE I, SCÈNE III. 337 

CATON, faisant mine de réfléchir. 

Je cherche... Les bonnes idées ne viennent pas à 
foison... Quelqu'un vient; c'est précisément le domes- 
tique de Dufour. Voyons, qu'a-t-il à nous dire?... 



SCENE III. 
LES PRÉCÉDENTS, DESGHAMPS, 

SCÉVOLA, d'un ton sévère. 

Que veux-tu, citoyen ? 

DESCHAMPS. 

Citoyen, je viens pour... 

SCÉVOLA, vivement et a\ec enchantement. 

Nous faire une dénonciation, mon camarade ! en ce 
cas-là, sois le bienvenu, et prends la peine de t'as- 
seoir. 

DESCHAMPS. 

Citoyen, ce n'est pas une dénonciation, mais c'est... 

SCÉVOLA, toujours enchanté. 

Voyons, parle, citoyen Deschamps ; surtout bien po- 
sément, afin que nous ne perdions pas une syllabe. 

DESCHAMPS. 

Je vous dis, citoyens... 

CATON. 

Un instant. Qu'est-ce qui prend la plume de nous 
trois ? 

DESCHAMPS. 

Mais, citoyens, il n'y a pas besoin de plume pour ce 
que j'ai à vous dire. 

ARISTIDE. 

Je me charge d'écrire. (Il s'assied, et il écrit sous la dictée de 
Deschamps.) 

DESCHAMPS. 

Citoyens, je suis le domestique de M. Dufour. 



338 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

CATON. 

Que signifie cette expression ? M. Dufour ! 

DESCHAMPS. 

Citoyens, je vous demande pardon, c'est que voyez- 
vous... 

ABISTIDE. 

C'est que Dufour t'ordonne de l'appeler monsieur, 
n'est-ce pas? 

DESGHAMPS. 

Non pas du tout, citoyens, mais... 

SGÉVOLÀ. 

Petit mutin, ne dites donc pas non, dites oui. 

ARISTIDE. 

Paix. Écoute l'intitulé du procès-verbal, (il lit.) « Ce 
« jourd'hui, au comité révolutionnaire de Dijon, est 
« comparu Charles-François Deschamps, au service du 
« citoyen Dufour... » 

DESGHAMPS. 

Mais, citoyens, je ne m'appelle pas Charles-Fran- 
çois... 

SGEVOLA. 

Qu'importe les pronoms ? Nous mettrons si tu lé 
veux Appius, Publicola. 

ARISTIDE continue de lire. 

« Lequel nous a déclaré que le dit citoyen Dufour 
« est un conspirateur forcené, qui cherche à rétablir 
« l'ancien régime, en exigeant des citoyens qui sont à 
« son service qu'ils emploient des qualifications féodales 
« et justement proscrites... » 

DESGHAMPS. 

Mais, citoyen, je ne vous ai pas dit un mot de ça... 

GATON. 

Comment, imposteur, tu n'as pas dit cela tout à 
l'heure! Nous prends-tu donc pour des faussaires? 
Songe que tu es au comité révolutionnaire... c'est 
t'en dire assez. 



ACTE I, SCÈNE III. 339 

ARISTIDE. 

Allons, continue... 

DESGHAMPS. 

Eh bien, citoyen, je viens vous prier... 

ARISTIDE. 

Qu'est-ce qu*e c'est que vous? 

SCÉVOLA. 

C'est encore son M. Dufour qui ne veut pas qu'on le 
utoie. Écris, écris. 

ARISTIDE, écrivant. 

« Que ledit Dufour est un ennemi prononcé de l'éga- 
:< lité ; qu'il regrette la distinction des ordres et le règne 
x de la noblesse, en tolérant chez lui de vieilles locu- 
:< tions qui rappellent la servitude et l'esclavage. » 

DESCHAMPS. 

Où diable prenez-vous tout ce que vous écrivez? 

GATON. 

Insolent, tais-toi, et réponds catégoriquement. 

SCÉVOLA. 

Il paraît que ta maison est bien entichée d'aristo- 
cratie. 

DESCHAMPS. 

Citoyen, mais pas du tout. Au contraire, nous som- 
mes tous de bons patriotes. 

SCÉVOLA. 

Oui, comme on l'est à Coblentz ; n'est-ce pas ? 

CATON. 

Voyons, qu'est-ce que la citoyenne Dufour dit de la 
fermeture des églises? 

DESCHAMPS. 

Citoyen, mais elle dit qu'on aurait peut-être tout 
aussi bien fait de laisser la liberté des cultes. 

ARISTIDE, écrivant. 

« Que la citoyenne Dufour est une fanatique renfor- 



340 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

« cée, qui tient des conciliabules nocturnes avec des 
a prêtres, pour rétablir le culte catholique. » 

SGÉVOLA. 

Président, ajoute des prêtres réfractaires ; l'addition 
est importante. Deschamps, c'est bien là, si je ne me 
trompe, ta dénonciation ? 

DESGHAMPS. 

Mais encore, citoyen, je suis bien loin d'accuser une 
femme aussi respectable que ma maîtresse. 

SGÉVOLA. . 

Qu'appelles-tu ta maîtresse ? Les citoyens sont égaux, 
entends-tu ? 

ARISTIDE, écrivant. 

« Que ladite citoyenne Du/our traite les braves sans- 
« culottes qui sont à son service, avec l'insolence des 
« ci-devant seigneurs. » 

DESGHAMPS. 

Ah ! mon Dieu, citoyen, c'est bien tout le contraire ; 
il n'y a personne de plus humain qu'elle. 

SGÉVOLA. 

On ne te demande pas cela. Écoute, et réponds caté- 
goriquement. 

GATON. 

Que pense -t-on des comités révolutionnaires chez 
toi? 

DESGHAMPS. 

Mais... on dit que... peut-être la chose publique y 
gagnerait s'ils étaient moins sévères. 

SCÉVOLA. 

Cela s'entend : écris, écris. 

ARISTIDE. 

« Que ladite Dufour et son fils, par leurs propos 
« contre-révolutionnaires, avilissent les autorités con- 
« stituées et la représentation nationale. » 



ACTE I, SCENE III. 3il 

DESCHAMPS. 

Je vous jure qu'on n'a jamais parlé chez nous qu'avec 
respect de nos dignes représentants... 

SGÉVOLA. 

Te tairas-tu, bavard? Quand une réponse est faite, un 
honnête homme ne doit la rétracter jamais. 

DESCHAMPS. 

Mais, citoyens, vous me faites dire depuis une heure 
ce que je n'ai pas du tout l'intention de vous déclarer. 
J'étais venu seulement pour vous demander si le citoyen 
Dufour était ici, parce que plusieurs personnes l'atten- 
dent chez lui. 

ARISTIDE. 

« Que ledit citoyen Dufour est attendu aujourd'hui 
« chez lui dans un conciliabule d'aristocrates, pour y 
« tramer des complots contre la république. » 

SCÉVOLA. 

Est-ce bien là tout ce que tu as à nous déclarer ? 

DESCHAMPS. 

Ah ça ! mais, de bonne foi, est-ce pour moi que vous 
écrivez tout cela ? 

SCÉVOLA. 

C'est pour l'accusateur public. 

DESCHAMPS, avec vivacité; 

Ah ! mon Dieu ! vous me faites frémir !... Quoi ! vous 
voudriez faire périr le citoyen Dufour, sa femme et son 
fils, sur des mensonges aussi atroces !... 

CATON, d'un ton menaçant. 

Deschamps, si tu dis encore un seul mot, nous allons 
t'envoyer sur le champ au tribunal. Sais-tu signer ? 

DESCHAMPS, tout tremblant. 

Oui... citoyen... je sais signer. 

CATON. 

Eh bien ! signe donc. 



342 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

DESCHAMPS, avec véhémence. 

On me tuera plutôt, que de signer de pareilles hor- 
reurs ! 

ARISTIDE, écrivant. 

« Et a déclaré ne savoir signer, de ce interpellé. » 
(a Deschamps, il se lève.) Ecoute bien le conseil que je vais 
te donner; tout ce qui se fait, se dit et se passe dans 
un comité révolutionnaire, est un secret d'État : le vio- 
ler, c'est se rendre coupable du crime de lèse-nation. 
Tu m'entends?... Retire-toi. 

DESCHAMPS, à part, en s'en allant. 

Ah ! mon Dieu ! quelle caverne d'assassins ! (n sort.) 



SCÈNE IV. 
ARISTIDE, GATON, SGÉVOLA. 

SCÉVOLA. 

Nous étions embarrassés de trouver une dénonciation 
contre la citoyenne Dafour et son fils, je mé vanté, 
sandis, qu'en voilà une bien conditionnée. 

ARISTIDE. 

Scévola, je t'enjoins d'avoir les yeux ouverts sur ce 

maraud. 

scévola. 

J'en fais mon affaire. Mais le plus sûr, je crois, serait 

dé lé coffrer. 

Aristide: 

Toi, Gaton, viens avec moi rédiger la dénonciation de 
Dulbur père; à sept heures précises du soir, nous ou- 
vrirons la Séance. (Il sort avec Caton.) 

SCÈNE V. 

SGÉVOLA, seul. 
Et moi... qu'est-ce que je vais faire? J'ai peigné 
toutes mes pratiques... Ah! il faut que j'aille prévenir 



ACTE I, SCÈNE VI. 343 

non collègue Torquatus de l'honorable mission qu'on 
rient de nous confier. 



SCENE VI. 

BRUTUS, SGÉVOLA, TORQUATUS, en carmagnole, 
des moustaches, un bonnet à poil. 

TORQUATUS. H aperçoit Scévola. (Bas à Brait».) 

Ah! mon Dieu ! Scévola! si ce n'est pas jouer de gui- 
gnon ! est-ce qu'il s' rait v' nu empocher les 20,000 li- 
vres? 

SCÉVOLA. 

Hé bon jour, mon bravé Torquatus. 

TORQUATUS, avec humeur. 

Bonjour. Dis-moi donc, tu viens de bien bonne heure 
au comité ? 

SCÉVOLA. 

C'est qu'Aristide, Gaton, et moi, nous avons eu une 
délibération secrète de la dernière importance. 

TORQUATUS, bas à Brutus. 

Pourvu qu'leux idée n'alliont pas s' rencontrer avec 
la nôtre! (Haut.) Et ne pourrions-j' ti pas savoir?... 

SCÉVOLA. 

C'est, un secret, té dis-je. 

TORQUATUS, à part et désolé. 

Les coquins, ils ont pris les 20,000 livres , c'est 
sûr!... 

SCÉVOLA. 

Je voulais té prévenir que ce soir, toi et moi, nous 
serons chargés d'une grande expédition. 

TORQUATUS, enchanté. 

Une expédition!... morgue, j'en sommes. C'est-il un 
bon gibier? 

SCÉVOLA 

Excellent. 



3il L'INTERIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

TORQUATUS. 

Riche ? 

SCÉVOLA. 

C'est un négociant. 

TORQUATUS. 

Je m'en charge. 

SCÉVOLA. 

Il faudra, comme tu sais, avertir... 

TORQUATUS. 

Mes deux aides de camp? c'est dit. 

SCÉVOLA. 

C'est pour ce soir, ne l'oublie pas au moins, (n fort.) 

SCÈNE VIL 
BRUTUS, TORQUATUS. 

BRUTUS, àTorquatus. 

Nous vl'à seuls ! bon ! voyons si les 20,000 livres sont 
encore dans le carton... 

BRUTUS. 

Conviens que ces 20,000 livres nous arrangeraient 
bien. 

TORQUATUS. 

J'aurions chacun dix mille francs : j'dis, ça en vaut 
la peine. 

BRUTUS. 

La nation est assez riche, 20,000 livres pour elle, 
c'est... 

TORQUATUS. 

Une goutte d'eau dans la rivière. 

BRUTUS. 

Et puis il faut convenir que nous nous donnons assez 
de mal pour être un peu indemnisés. 

TORQUATUS. 

Ah! mon Dieu! les 10,000 livres ne m' feriont tant 



ACTE I, SCENE VIII. 345 

eulement pas cent francs par chaque incarcellation 
[ue j 'avons faite depuis trois mois; ainsi vois si c'est 
rop... Mais dis donc, connais-tu bien le carton? 

BRU TU S. 

Tiens, c'est celui-ci. Pour ne pas me tromper, j'y ai 
nis une petite marque noire avec de l'encre... 

TORQUATUS. 

Pas si bête ! ma foi ; je n'aurions ventredié pas eu 
ant de prévoyance. Cours vite au carton avant que 
meuq'zun ne v'niont; moi, j'vas à la porte pour écou- 

,er. (Brutus ouvre le carton et n'y trouve rien.] 
BRUTUS. 

Les oiseaux sont dénichés ! 

TORQUATUS. 

Bah! tu badines !... (11 voit dans le carton. C'est mordié 
vrai! j'avions bien dit que c'fripon de Scévola... Il n'en 
fait jamais d'autre !... Ventredié 1 G'nia pas d'plaisir à 
être son collègue... 

BRUTUS. 

Encore moins de profit. 

TORQUATUS. 

Queuq'zun vient. Remets vite le carton. 

SCÈNE VIII. 
VILAIN, BRUTUS, TORQUATUS. 

VILAIN, une lettre en main, reconnaissant Torquatus. 

Tiens 1 c'est Fétu le rempailleur ! bonjour donc, mon 
ami Fétu. 

TORQUATUS. 

Qu'appelles-tu Fétu ? je sommes Torquatu. 

VILAIN. 

Va pour Torquatu. C'est pis qu'une rage, on ne re- 
connaît plus aujourd'hui ni les hommes ni les rues. 



■346 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 
TORQUATUS. 

Les patriotes s'appellont tous par des noms romains. 
Tiens, j'voulons te débaptiser toi, et t'appeller César. 
Dam ! c'est stila qu'était un fier républicain ! 

VILAIN. 

Tais-toi donc, c'est le nom d'un chien de basse-cour. 
Je m'appelle Vilain, et Vilain je resterai. Mais toi, 
viens-tu rempailler les chaises du comité? 

TORQUATUS. 

Je som'bin, s'il vous plaît, membre du comité révolu- 
tionnaire. 

VILAIN. 

Ça n'est pas possible ! 

TORQUATUS. 

Demande li plutôt... 

VILAIN, reconnaissant Brutus. 

Tiens, c'est Ficelle ! 

BRUTUS, avec hauteur aft'ectée. 

Brutus ! monsieur ! 

VILAIN. 

Jusqu'au citoyen Ficelle qui s'en mêle ? vous êtes 
fous, par ma foi. J'avais cru, moi, qu'il n'y avait que 
les filous qui changeaient de noms. . . 

BRUTUS. 

Monsieur Vilain, songez que vous parlez à zun fonc- 
tionnaire public. 

VILAIN. 

Moi ! je parle à un portier de maison. 

BRUTUS. 

Un fonctionnaire public, vous dis-je. Je suis membre 
du comité révolutionnaire. 

VILAIN, étonné. 

Toi aussi? c'est donc de plus belle en plus belle. 
Où diable a-t-on été pêcher des ostrogoths de votre es- 
pèce : Si ça continue, je ne désespère pas d'être un 



ACTE I, SCÈNE VIII. 347 

jour général d'armée : mais puisque vous êtes membres 
du comité, voici une lettre à votre adresse. 

TORQUATUS. 

De queu part ? 

VILAIN. 

De l'accusateur public... 

TORQUATUS. 

Gomment ! est-ce que tu serais juge, par hasard? 

VILAIN. 

Pas tout à fait; je suis le commissionnaire du parquet, 
dont bien j'enrage... Il n'y a pas de jour que je ne voie 
des malheureux qui me font une peine, mais une 
peine... 

BRUTUS. 

Ce sont des conspirateurs. 

VILAIN. 

Je n'en sais rien ; mais ils n'en ont pas la mine : si 
tu voyais comme ils sont décents, avec quel courage ils 
entendent leur jugement. 

BRUTUS. 

C'est de l'impudence, et rien déplus. 

VILAIN, avec force. 

Oh! dis plutôt le calme de l'innocence!... Je ne sais 
pas, moi, comment vous êtes bâtis, messieurs les révo- 
lutionnaires ; pour moi je ne peux pas voir ce spectacle 
sans me trouver mal. Pourquoi la nature m'a-t-elle dis- 
gracié? Je serais à présent aux frontières, et je ne man- 
gerais pas un pain douloureux, qui me semble arrosé 
du sang des innocents. 

BRUTUS, 

Monsieur Vilain, songez que vous êtes au comité ré- 
volutionnaire, et que... 

VILAIN. 

L'on n'y comprend pas le langage des honnêtes gens. 



348 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

BRUT US, d'un ton menaçant. 

On n'est pas plus insolent ! Vilain , tu te souviendras 
de cette conversation. 

VILAIN. 

Qu'est-ce que tu me feras? monter au fauteuil? eh 
bien, je m'y trouverai du moins en meilleure compagnie 
qu'avec vous. 

BRUTUS, menaçant. 

Il suffit, donne ta lettre, et retire-toi. 

VILAIN* 

Il me faut une réponse. 

BRUTUS. 

Tout de suite? 

VILAIN. 

On attend après. 

TORQUATUS, bas à Brutus. 

Bru tus, sais-tu lire, mon ami? 

BRUTUS^ bas à Torquatus. 

Hélas ! je n'en suis encore qu'à l'alphabet; si tu savais 
comme c'est difficile d'apprendre à lire ! 

TORQUATUS. 

Hé! mon Dieu! comment donc que j'allons faire? je 
ne savons pas lire non plus. 

BRUTUS. 

Vilain, est-ce bien pressé ? 

VILAIN, 

On m'a recommandé de ne pas revenir sans réponse. 

BRUTUS, avec embarras. 

Et sais-tu ce que l'accusateur public nous demande ? 

VILAIN. 

Parbleu! lisez. 

TORQUATUS. 

Lisez, lisez. Il faut le savoir. 

VILAIN. 

Gomment, tu ne sais pas lire ! eh bien, voilà justement 



ACTE I, SCENE VIII. 349 

une plume, de l'encre et du papier. Fais-moi au moins 
un mot de réponse par écrit. 

TORQUATUS. 

Je n'savons pas tant seulement signer not'nom. 

VILAIN. 

Brutus au moins sait lire, lui, un ci-devant portier de 
maison, dam' c'est savant ça. 

BRUTUS. 

Brutus n'ira pas à votre école, monsieur Vilain. 

VILAIN. 

Vilain ne voudrait pas non plus d'un pareil écolier, 
monsieur Brutus. Puisque vous savez lire, voyons, lisez 
donc cette lettre... 

BRUTUS, fait mine de chercher dans ses poches. 

Où sont mes lunettes? 

VILAIN, prenant des lunettes sur la table. 

Vos lunettes? tenez, en voici une paire justement. 

BRUTUS, à part. 

Je suis pris!... 

VILAIN, lui offrant la plume. 

M. Brutus veut-il bien prendre la plume? 

TORQUATUS, bas à Vilain. 

Mon cher petit Vilain, si tu voulais tant seulement 
nous dire comm' c'est qui n'a sur c'te lettre. 

VILAIN. 

Moi, fi donc ! En ma qualité de commissionnaire, il 
ne m'appartient pas de lire une lettre qui m'est confiée. 
Je sais pourtant lire. Aussi je ne suis plus étonné de 
n'être pas membre du comité révolutionnaire. 

BRUTUS. 

A propos 1 j'oubliais... que le président nous a défendu 
d'ouvrir aucune lettre en son absence. Vilain, garde ta 
lettre, je vais le chercher, (il s'snfuit.) 

TORQUATUS. 

Et moi, j'allons chercher le secrétaire, (il s'enfuit.) 

20 



350 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

SCÈNE IX. 

VILAIN, seul. 

Et voilà deux membres d'un comité révolutionnaire! 
Grand Dieu! dans quel siècle sommes -nous! Est-ce 
croyable que trente mille bons citoyens tremblent de- 
vant des misérables de cette espèce!... Pour moi, je 
m'en moque; tant que j'aurai du sang dans les veines, 
je prétends dire à tous ces monstres-là leurs vérités !... 
Ils me feront périr, eh bien! tant mieux. Pour peu que 
les choses durent, ce sera bientôt le sort commun de 
tous les honnêtes gens. 

SCÈNE X. 
DUFOUH PÈRE, DUFOUR FILS, VILAIN. 

VILAIN, à Duf'oui- péi*e. 

Le citoyen est-il membre du comité? 

DUFOUR PÈRE. 

Oui, citoyen. Qu'y a-t-il pour votre service? 

VILAIN. 

Au moins vous savez lire, vous ? 

DUFOUR PÈRE. 

Il n'y a pas, je crois, grand mérite à cela. 

VILAIN. 

Enfin, c'est un mérite qui n'est pas donné à tout le 
monde. Je viens de quitter deux consuls romains, dont 
les talents ne s'étendent pas jusque-là. 

DUFOUR PÈRE. 

Voyons, que me voulez-vous? 

VILAIN. 

Lisez cette lettre. 

DUFOUR, Ht, 

« Gouvernement... révolutionnaire... ou la mort!.... 



I 



ACTE I, SCÈNE X. 3j1 

« L'accusateur public près la commission extraordinaire 
« établie à Dijon, aux membres du comité révolution- 
« naire. 

« Dans les papiers que vous m'avez adressés contre le 
« conspirateur Dormont, je m'aperçois qu'il me man- 
« que précisément la seule pièce de conviction qui existe 
« contre ce scélérat ; je veux dire la lettre écrite en 1789, 
« et trouvée dans ses papiers. Dormont, en ce moment, 
« est en jugement; si vous voulez que j'expédie cet 
« homme, conformément à vos intentions, envoyez-moi 
« sur-le-champ cette lettre, et je vous réponds d'une 
« bonne et prompte justice. » 

DUFOUR FILS. 

Quelle horreur ! la correspondance des cannibales se- 
rait moins effroyable !... 

DUFOUR PÈRE. 

Hélas! mon fils, ce Dormont est le citoyen le plus 
respectable de son canton ; j'ai longtemps lutté en faveur 
de cet infortuné. C'est encore une victime qu'on veut 
immoler à la rage du féroce Aristide. 

DUFOUR FILS. 

Et vous souffrirez, mon père, cette atrocité ? 

DUFOUR PÈRE. 

Point d'emportement, mon fils, laissez-moi faire. 

VILAIN. 

Et c't'honnête homme-là est membre d'un comité ré- 
volutionnaire! les coquins se sont trompés. 

DUFOUR PÈRE, écrit. 

« Nous n'avons pas, citoyen, la pièce que vous nous 
« demandez. Tout même nous fait croire qu'elle n'a ja- 
« mais existé. » (il remet cette lettre à Vilain.) Voici la réponse, 
mon ami; hâtez-vous de la remettre, si vous voulez 
sauver les jours d'un innocent. 

VILAIN, transporté de joie. 

Si je le veux! ah! citoyen, ce serait le plus beau mo- 



352 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

ment de ma vie! je n'aurais pas de jambes que je me 
traînerais plutôt sur mon ventre, (il court en clopinant.) 



SCÈNE XT. 
DUFOUR PÈRE, DUFOUR FILS. 

DUFOUR PÈRE , après avoir retiré cette lettre du carton. 

La voilà cette prétendue pièce de conviction! Une 
lettre adressée à Dormont il y a quatre ans ! L'auteur y 
gémit sur certains événements désastreux de notre révo- 
lution. Voilà ce que des juges anthropophages appellent 
conspirer contre la République. 

DUFOUR FILS, après avoir lu la lettre. 

Mais, mon père, cette lettre ne respire que l'amour de 
l'humanité. 

DUFOUR PÈRE. 

Il fallait, pour leur plaire, qu'elle respirât la soif du 
carnage. 

DUFOUR FILS. 

Mais, d'ailleurs, elle est écrite, quatre ans avanM'exis- 
tence de la République. Aucunes lois... 

DUFOUR PÈRE. 

Des lois! il n'en faut plus, mon fils, quand la société 
n'est composée que de bourreaux et de victimes. La 
France n'est plus qu'une immense forêt fermée de murs, 
habitée par des loups qui dévorent, et des brebis qu'ils 
massacrent. 

DUFOUR FILS. 

Quoi! vous croyez que sur cette lettre on eût con- 
damné le malheureux Dormont ? 

DUFOUR PÈRE. 

Si je le crois ! hélas ! mon fils, les hommes probes mis 
en jugement n'ont plus même aujourd'hui la triste res- 
source de l'incertitude. 

DUFOUR FILS. 
VOUS me faites frissonner!... (H déchire avec une vive émotion 
la lettre.) 



ACTE I, SCÈNE XI. 353 

DUFOUR PÈRE. 

Que faites-vous donc, mon fils? 

DUFOUR FILS. 

J'arrache une proie innocente à des vautours. Dans 
quel pays sommes-nous, grands dieux! puisqu'il faut 
rougir d'un écrit dont toute âme sensible s'enorgueilli- 
rait d'être l'auteur. 

DUFOUR PÈRE. 

Vous le voyez, mon fils ; les forfaits sont à leur com- 
ble ; si je lève les yeux sur mon pays, il n'est plus qu'un 
vaste cimetière. Nous ne marchons plus aujourd'hui que 
sur des cadavres ou des décombres. Le comité est l'antre 
de Gacus ; on n'y respire que les vapeurs du crime et 
l'odeur infecte du carnage. 

DUFOUR FILS. 

Eh bien! mon père, cédez donc aux instances de votre 
famille ! Il vous reste un asile solitaire et champêtre, allez 
avec ma mère* y ensevelir vos souffrances. Vous y aurez 
d'honnêtes cultivateurs pour amis : si là subversion de 
notre malheureux pays épouvante vos regards, vous les 
porterez vers la voûte céleste, au moins vous y trouverez 
toujours cette sublime harmonie qui décèle son éternel 
auteur. 

DUFOUR PÈRE. 

Ne croyez pas, mon fils, que les monstres me permet- 
tent cette légère consolation. J'ai le secret de leurs for- 
faits ; pour n'être pas découverts, il m'assassineront, c'est 
leur usage. 

DUFOUR FILS. 

Quoi, mon père! ces scélérats oseraient!... 

DUFOUR PÈRE. 

Oui, mon fils ; craignant mon influence à la munici- 
palité dont je suis membre, et dont l'autorité a quelque- 
fois entravé leurs projets ; redoutant ma présence dans 
leur comité, ils' ont juré ma perte ; mais je leur vendrai 
cher mon existence. Ils ne savent pas, les brigands, que 
j'ai les yeux ouverts sur les crimes qu'ils méditent. 

20. 



354 L'INTERIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

Tenez, mon fils, je vais vous donner un échantillon de 
leur brigandage. Il y avait hier soir dans ce carton 
20,000 livres saisies sur un malheureux qu'ils ont arrêté : 

je gage ne plus les retrouver. (Il ouvre le carton et le montre à 

son fils.) Vous le voyez. Mais, qu'ils tremblent! au mo- 
ment où ils me frapperont, mon courage saura les dé- 
masquer. 

DUFOUR FILS. 

Ces tigres vous frapper! mon père, tant que j'aurai 
une goutte de sang dans les veines, ils n'arriveront à 
vous qu'en marchant sur mon cadavre. 

DUFOUR PÈRE. 

En vain, mon fils, vous résisterez. Ils ne laisseront 
pas un seul homme vertueux sur la terre, parce qu'ils y 
laisseraient un accusateur. Votre santé est maintenant 
rétablie; la loi vous rappelle aux frontières; croyez- 
moi, retournez au poste qui vous attend : vengez-vous 
des persécutions de votre famille sur les ennemis de 
votre pays ; n'oubliez pas que la patrie, fût-elle injuste 
et barbare, est notre mère commune, et que rien dans 
la nature ne peut légitimer le parricide. 

DUFOUR FILS. 

Non, mon père, n'exigez pas de moi cet horrible sacri- 
fice. Je sais ce que je dois à la patrie, je sais aussi ce que 
je dois à la pitié filiale. Moi, vous abandonner quand 
vos jours sont en péril! j'irais verser mon sang sur les 
frontières, quand le vôtre ici coulerait sur l'échafaud ! 

DUFOUR PÈRE, avec noblesse. 

L'échafaud, mon fils, est maintenant le champ d'hon- 
neur des talents et des vertus. 

DUFOUR FILS, avec véhémence. 

Mon père, les monstres ne vous assassineront pas, 
dussé-je moi-même en purger la terre. Je cours de ce 
pas à la tribune imprimer sur le front de ces brigands 
le cachet de l'ignominie!... 

DUFOUR PÈRE. 

Laissez cette tâche à remplir au burin de l'histoire. 



ACTE I, SCÈNE XL . 355 

Hélas ! (d'un ton attendri) je ne vois à plaindre ici que ma 
malheureuse épouse ! elle va perdre son époux, elle ne 
reverra plus son fils... pas un ami qui la console! Les 
cruels les ont tous assassinés!... Pas même peut-être un 
chevet pour y reposer sa tête appesantie par la dou- 
leur!... Les scélérats lui enlèveront tout, jusqu'au pain 
que je réservais à sa déplorable vieillesse... Ah! mon 
fils, je sens à cette idée s'évanouir tout mon courage !... 

DUFOUR FILS , d'un ton pénétré. 

Mon père ! mon respectable père ! ne vous laissez point 
abattre!... Ah! plutôt dérobez votre tête et celle de ma 
pauvre mère au couteau des assassins. Il en est temps 
encore, fuyons, mon père, fuyons cette affreuse cité. 

DUFOUR PÈRE. 

Eh! mon fils, où trouverez-vous en France un seul 
endroit où la vertu ne soit pas égorgée? 

DUFOUR FILS. 

Au milieu de l'honnête et obscure indigence; là, nous 
n'appartiendrons plus au monde, mais à l'Être suprême, 
dans le sein duquel nous irons tous nous réunir. 

DUFOUR PÈRE. 

Mon fils, l'amour de l'humanité m'enchaîne à mon 
poste; j'y resterai pour y protéger l'innocence, et... s'il 
est possible, sauver quelques victimes. Croyez-moi, allez 
tout préparer pour votre départ et pour celui de ma 
triste épouse. Son passeport heureusement n'est pas ex- 
piré. Le comité doit discuter ce soir le certificat de 
civisme que vous demande l'état-major de votre bataillon. 
Invitez cette pauvre Fanchette à demander aussi un 
passeport pour accompagner votre mère ; et quand vous 
serez prêts à partir, oubliez-moi, mon fils, et fuyez... 
Un Dieu de justice veille sur nous ; plaçons dans ses 
mains nos destinées et celles de notre patrie. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



356 ^INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 



ACTE DEUXIEME. 



SCÈNE I. 
SGÉVOLA, TORQUATUS ET BRUTUS. 

SGÉVOLA. 

Eh bien! les aides de camp sont-ils prêts? 

TORQUATUS. 

Je l'zôns laissés au cabaret où qu'ils attendont que 
j'ieux donnions d's ordres. 

SGÉVOLA. 

Tu sais que nous incarcérons ce soir toute la fa- 
mille?... 

TORQUATUS. 

Tant mieux mordié !... 



SCÈNE IL 
FANCHETTE, LES PRÉCÉDENTS. 

FANCHETTE*, en faisant une courte révérence. 

Citoyens, c'est ici qu'on délivre les passeports? 

SGÉVOLA, d'un ton dur. 

Oui, c'est ici. Qu'en veux-tu faire? 

FANGHETTE. 

Vraiment, vous le savez bien. Depuis que nous sommes 
libres, nous ne pouvons plus sortir des portes de la ville 
sans un passeport. 

SGÉVOLA, prend une plume pour écrire le passeport. 

Citoyenne, pas de réflexion : au fait, où veux-tu 
aller? 

FANGHETTE. 



Citoyens, je veux aller à Bourges. 



ACTE II, SCENE II. 357 

TORQUATUS, à Scévola. 

Où quVest ce pays-là? c'est-il pas une ville de la 
Belgique? 

SCÉVOLA. 

Tais-toi, ignorant, tu ne connais pas la carte. Bourges 
est en France, dans le département du Calvados, sur les 
bords de la Dordogne, district de Gaen ou de Calais... 

TORQUATUS. 

Oh! oh! mais gnia des fédéralistes en diable dans le 
Cal... Cal... vado? qu'tu dis? 

SCÉVOLA, à Fanchette. 

Et que vas-tu faire là? conspirer, n'est-ce pas? 

FANCHETTE. 

Qu'est-ce que c'est que conspirer, citoyens ? 

SCÉVOLA. 

Sans doute avec les fédéralistes. 

FANCHETTE. 

Je ne connais pas ces animaux-là. 

. SCÉVOLA. 

Le lieu de ta naissance. 

FANCHETTE. 

Barcelone, en Catalogne. 

TORQUATUS. 

Queu district c'est-il ça? 

FANCHETTE. 

Ma foi, je n'en sais rien. J'en suis sortie à l'âge d'un an, 
et depuis ce temps-là je suis en France. 

SCÉVOLA. 

Comment, Barcelone n'est pas en France ? 

FANCHETTE, le contrefait. 

Non, citoyen, Barcelone n'est pa< en France... c'est 
en Espagne. 



358 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

SGÉVOLA. 

Tu es donc une Espagnole? et tu ne connais pas le 
nom de ton district? 

FANGHETTE. 

Non, citoyen. 

SGÉVOLA. 

Ni celui de ton département ? 

FANGHETTE. 

Non, citoyen... Est-ce bien nécessaire à savoir? 

SGÉVOLA. 

Sans doute. Les noms de district et de département 
sont imprimés en blanc sur le passeport... En ce cas, 
mettons... canton de Catalogne, district de Madrid, dé- 
partement d'Espagne, (n écrit.) Ton nom? 

FANGHETTE. 

Marie-Angélique Fanchette. 

SGÉVOLA. 

Gomment, petite Espagnolette, ne savez-vous pas que 
nous avons condamné à la déportation tous les saints et 
toutes les saintes du paradis ? 

BRUTUS. 

Oui. A la place de tous ces vieux diseux de patenotes 
j'avons mis dans not 1 calendrier saint Brutus, saint Tor- 
quatus, saint Marat... Voilà les noms que toutes les 
bonnes citoyennes devriont porter... 

FANGHETTE. 

Citoyens, gardez vos patrons. Aussi bien le meilleur 
de tous ces messieurs-là ne vaut pas grand'chose. 

SGÉVOLA. 

Est-ce que tu es fanatique, par hasard? 

FANGHETTE. 

Citoyens, vous êtes trop savants pour moi. 

TORQUATUS. 

Mais voyez donc comme aile se rebiffe! (n met son bonnet 
rouge.) Petite insolente, fisquez-moi bien, si vous l'osez. 



ACTE II, SCENE III. <J59 

FANGHETTE. 

Le beau museau!... 

TORQUATUS. 

Museau!... ventredié... t'es bien heureuse, j'dis d'et' 
une sans -culotte... sans ça, j't'aurions déjà fait une 
fière peur. 

FANGHETTE. 

Me faire peur! à moi! Des magots de votre espèce me 
feraient tout au plus pitié. 

TORQUATUS. 

Encore! mais c'est de pus pire en pus pire. Scévola, si 
j'ia mettions pour vingt-quatre heures au violon ? 

FANGHETTE. 

Au violon, citoyen? je ne sais pas la musique... 

SCÉVOLA, bas à Torquatus. 

Ne t'emporte pas. Ce n'est pas une femme riche. 
Tu sais bien qu'il faut ménager les sans-culottes... 
(à Fancheite.) Que fais-tu? de quoi vis-tu? où demeures-tu? 

FANGHETTE. 

Je fais le service, je vis de ce que je mange, et je 
demeure chez mes maîtres. 

SCÉVOLA. 

Et tes maîtres s'appellent... 

FANGHETTE. 

Par leurs noms. C'est ce que vous ne saurez pas.. 

SCÉVOLA. 

Ah ! petite péronnelle, je ne le saurai pas? 

FANCHETTE. 

Savez-vous bien que vous êtes pis que des confes- 
seurs? Quel équipage vous me faites pour un misérable 
passeport ! 

SCÉVOLA. 

La loi ordonne de surveiller les malveillants, 



360 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 
FANGHETTE. 

Hélas! je neveux de mal à personne, p s m,ême à 
vous. 

SCÈNE III. 

LES PRÉCÉDENTS, ARISTIDE, GATON, BRUTUS. 

ARISTIDE, d'un ton sévère. 

Que fait là cette citoyenne? 

SGÉVOLA. 

Elle vient chercher un passeport. 

GATON, envisageant Fanchctte, 

Je ne me trompe pas... c'est Fanchette, la domesti- 
que de Dufour. . . 

FANGHETTE, à part. 

Mes pauvres maîtres ! les voilà perdus ! 

ARISTIDE. 

Ah ! cette fille est au service de Dufour ! 

SGÉVOLA. 

Je né suis plus étonné de l'insolence de cette femme. 
Si tu savais comme elle nous a traités ! 

CATON. 

Il n'y a qu'un Dufour qui puisse instruire ses gens à 
mépriser les magistrats du peuple. 

ARISTIDE. 

C'est sûrement pour émigrer avec votre maîtresse, 
que vous venez ici demander un passeport? 

FANGHETTE. 

C'est pour faire ce qu'il me plaira. 

ARISTIDE. 

Cela est clair. Vous en convenez. 

FANGHETTE. 

Je ne conviens de rien, et puisque vous me refusez un 
passeport, je suis votre très-humble servante, (a part, en 
s'en allant.) Gourons prévenir notre maîtresse. (Elle sort.) 



ACTE II, SCENE IV. 361 



SCÈNE IV. 
LES PRÉCÉDENTS, MOINS FANGHETTE. 

CATON, à Aristide. 

Voilà qui est excellent à ajouter à la dénonciation... 
Faciliter rémigration de sa femme et de ses gens ! 

SGÉVOLA, à Aristide. 

N'oublie pas non plus l'avilissement des autorités 
constituées... 

TORQUATUS. 

C'est vrai. Car ail' m'a traité de museau en plein 
comité. 

SGÉVOLA. 

Il y a une circonstance bien importante, qu'il ne 
faudra pas omettre. C'est que cette fille est une Espa- 
gnole. 

CATON. 

Une Espagnole ! Correspondance avec les ennemis de 
l'État. Prends note de cela, je t'en prie, Aristide. 

ARISTIDE. 

Soyez tranquilles; la dénonciation sera bien cimentée. 
Citoyens, nous allons ouvrir la séance; vous savez 
qu'elle est très-importante : je vous préviens que le fils 
de Dufour doit s'y présenter, pour obtenir un certificat 
de civisme. 

CATON, à tous ses collègues. 

Qui bien entendu lui sera refusé. 

ARISTIDE. 

Cela est convenu. D'ailleurs, nous n'avons, à stricte- 
ment parler, que ce moyen-là pour le faire incarcérer. 

CATON. 

Oui, cela est dans la loi du 17 septembre 1793; 
toutes personnes à qui il sera refusé un certificat de 
civisme sont réputées suspectes, et comme telles... 



362 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

TORQUATUS, enchanté. 

Goffrables. C'est charmant. 

ARISTIDE. 

Dufour père ne pourra pas décemment rester à la 
séance pendant que nous discuterons le civisme de son 
fils. Aussitôt qu'il sera sorti, je vous ferai lecture de 
la dénonciation, et nous voterons de suite le mandat 
d'arrêt. Souvenez-vous bien de ne point provoquer la 
discussion à cet égard, qu'il ne se soit retiré. 

SCÈNE V. 

DUFOUR PÈRE, LES PRÉCÉDENTS, QUATRE 
AUTRES MEMBRES DU COMITÉ. 

CATON. 

Président, nous sommes tous arrivés, tu peux ouvrir 
la séance. 

ARISTIDE. 
Allons, Citoyens, en place. (H prend la sonnette, et sonne. 

La séance est ouverte. 

(Tous les membres s'assoient autour de la table ronde. Lo président est en 
face du public, au bout de la table. Tous les membres, excepté Dufour, 
mettent gravement leurs bonnets rouges sur la tête.) 

CATON, d'un to.i monaçant. 

Dis-donc, Dufour, as-tu peur que ton bonnet ne 
t'écorche la peau ? 

ARISTIDE, avec ironie. 

Monsieur Dufour n'est pas l'ami du signe de la liberté. 

DUFOUR. 

Non, depuis que vous en avez fait un signe de sang. 

ARISTIDE, avec ironie. 

Nous ferons en faveur du sensible M. Dufour des ré- 
volutions à l'eau de rose. Mais laissons cela : Citoyens, 
avant d'entamer les grands objets qui sont soumis 
aujourd'hui à votre discussion, souffrez que je vous 
reproche la mollesse avec laquelle s'exécute dans cette 
commune la loi salutaire du maximum : si vous con- 



ACTE II, SCÈNE V. 363 

naissiez la sage et profonde politique qui a dicté cette 
loi vraiment révolutionnaire, vous sentiriez que nous 
ne saurions mettre assez de rigueur dans son exécution. 
Son objet est d'anéantir lentement le commerce, qui par 
sa nature est incompatible avec une république. 

DUFOUR PÈRE. 

Je vous arrête ici, président : quelque soit le sort qui 
m'attend, je combattrai toujours vos principes, parce 
qu'ils nous mèneraient de la barbarie à l'esclavage. On 
ne sert pas la liberté avec les armes qui la détruisent. 
Quand une paix glorieuse aura scellé notre indépen- 
dance, comment occuperez-vous, sans le commerce, 
tant de bras généreux, qui aujourd'hui la défendent? 
Le commerce, quand il est sagement combiné avec 
l'agriculture, est le véhicule de l'industrie et des 
arts; il est la force tutélaire des républiques; il sou- 
tient au dehors, par une marine imposante, la dignité 
nationale ; il empêche qu'un peuple libre ne devienne 
jamais le tributaire de ses voisins ; il propage au sein 
des deux mondes, et jusque dans l'antre des sauvages, 
les inventions utiles à l'humanité ; il apprend aux 
hommes de tous les climats qu'ils sont frères ; il fait de 
l'univers entier une seule et même famille dont la 
philosophie est la mère. 

ARISTIDE. 

Le commerce, les arts, la philosophie!... Avec tous 
ces grands mots, citoyens, on perd la liberté. Je ne 
connais, moi, qu'une philosophie ; c'est la force du 
peuple ; voilà toute la science qu'il faut lui apprendre. 
Que tous les individus, hommes, femmes et enfants, 
sachent qu'ils sont souverains et libres, qu'ils n'ont pas 
besoin des lumières de leurs voisins pour se diriger, 
puisque tous les hommes sont égaux. En un mot, que cha- 
cun d'eux se dise : « Je me suffis à moi-même. » Voilà 
la véritable indépendance. Aussi je ne cesserai de dire, 
parce que je suis l'apôtre de la souveraineté populaire : 
chassez-moi de vos administrations ce tas de beaux 
parleurs, de brillants écrivains dont l'arrogance et les 



361 L'INTERIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

talents sont l'outrage le plus sensible fait à l'égalité. 
Mettez-y, morbleu! de bons sans-culottes; qu'ils sachent 
lire ou qu'ils ne sachent pas, qu'importe, pourvu qu'ils 
n'oublient pas qu'ils sont souverains. 

BRUTUS ET TORQUATUS, ensemble. 

Le président a raison. 

DUFOUR. 

Trois orateurs comme vous, qui seraient vendus à la 
tyrannie, rétabliraient bientôt le despotisme. Citoyens, 
méfiez-vous de ces vociférateurs empiriques, exaltant 
des sociétés sectionnaires par l'idée d'une souveraineté 
qui n'appartient qu'à la société tout entière, qui flagor- 
nant le peuple par le sentiment exagéré de ses droits, 
lui cachent ses devoirs et le conduisent par l'insubor- 
dination aux horreurs de l'anarchie. Où tout le monde 
est souverain, tout le monde est esclave. S'il est vrai que 
les hommes soient indépendants les uns des autres, pour- 
quoi donc avons-nous des lois et des magistrats? Les 
sauvages sont libres, à votre manière ; mais aussi, quelle 
liberté que celle où l'offensé se fait justice à lui-même, 
où les hommes s'entr'égorgent et se déchirent pour le plus 
chétif aliment... Lavraie liberté ne peut exister que sous 
le despotisme inflexible des lois ; et de bonnes lois ne 
seront jamais l'ouvrage de l'ignorance. Les hommes de 
la nature sentent la liberté par instinct: mais il n'ap- 
partient encore qu'à la philosophie de la bien définir. 
Tant que l'éducation n'aura point propagé les lu- 
mières et la raison dans toutes les classes de la société 
le peuple aura toujours besoin d'hommes éclairés et 
purs, pour diriger son énergie, et régler ses mouve- 
ments; voilà cependant, citoyens, les hommes qu'on 
voudrait écarter des administrations. 

ARISTIDE, avec ironie. 

On me reproche ici mes prétendues exagérations en 
politique, mais si le savant et profond philosophe qui 
m'attaque avait calculé la dépravation de nos mœurs, 
il verrait qu'il faut au peuple des secousses violentes et 
des lois terribles pour le régénérer. 



ACTE II, SCÈNE V. 365 

DUFOUR PÈRE. 

Dites plutôt des leçons douces qui le persuadent, 
des exemples sublimes qui l'entraînent. Loin de régé- 
nérer les peuples, la terreur les abrutit et les dégrade... 

ARISTIDE, se levant avec véhémence. 

Vous l'entendez, citoyens, on prêche ici la révolte 
contre les lois révolutionnaires. La terreur est à Tordre 
du jour. C'est à nous qu'il appartient de l'y maintenir. 

TOUS, excepté Dufour, levés. 

Oui ! oui ! nous maintiendrons la terreur 1 

ARISTIDE, avec sang-froid. 

Dufour, cessons désormais des débats scandaleux qui 
compromettent la chose publique. J'aperçois sur le 
bureau une lettre de l'accusateur public ; est-ce vous qui 
l'avez décachetée? 

DUFOUR. 

Oui, c'est moi. 

ARISTIDE. 

Pourquoi ? 

DUFOUR. 

Pour vous épargner un assassinat. 

ARISTIDE. 

Dufour, vous comblez la mesure. Déjà la voix publi- 
que se prononce. 

DUFOUR. 

Dites le hurlement des bêtes féroces : vous voulez 
me perdre, je le sais. Mon sang est à ma patrie, mais 
du haut même de l'échafaud je vous écraserai du poids 
de la vérité. 

ARISTIDE. 

Au fait, avez-vous remis à l'accusateur public la 
pièce qu'il demande ? 

DUFOUR. 

J'ai servi l'innocence sans nuire à la justice, et sans 
manquer à mes devoirs. 

ARISTIDE. 

Mais encore, répondez. 



366 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 
DUFOUR. 

Le secret de ma conscience m'appartient. 

CATON, d'un ton très-violent. 

Président, je te demande la parole. Ne vois-tu pas 
bien qu'il a soustrait cette pièce pour sauver un conspi- 
rateur, et que... 

ARISTIDE. 

Caton, tu n'as pas la parole. 

DUFOUR. 

Plaindre l'honnête homme aujourd'hui, c'est conspi- 
rer... Malheureux! arrachez donc de nos cœurs le plus 
beau présent de la nature, l'amour de nos semblables. 

ARISTIDE. 

Dufour, vous savez que votre fils aujourd'hui se pré- 
sente pour obtenir un certificat de civisme, et que vous 
ne pouvez pas être présent à la discussion. 

DUFOUR. 

Je le sais, et je me retire, aussi bien vous brûlez déjà 
d'exécuter les moyens de me proscrire; mais vous ne 
m'intimiderez jamais. J'ai fait le sacrifice de ma per- 
sonne. Puissiez-vous seulement ne frapper dans ma 
famille qu'une seule victime! (A Caton, avec ironie.) Citoyen 
Champagne, dit Caton, prenez la parole. Sans doute 
vous allez plaider la cause de l'humanité ; elle ne pou- 
vait pas choisir un défenseur plus pur ni de meilleurs 

juges. (H sort.) 

SCÈNE VI. 
LES PRÉCÉDENTS, MOINS DUFOUR. 

CATON. 

Ai-je enfin la parole, Président ? 

ARISTIDE. 

Oui, parle. 

CATON, avec une voix très- élevée. 

Je ne m'amuserai point à combattre les principes 



ACTE II, SCÈNE VI. 357 

contre-révolutionnaires de Dufour ; il me serait impos- 
sible de rien ajouter à l'éloquente réponse du président. 
Il me suffira seulement, citoyens collègues, de vous 
répéter que sans la terreur la liberté est perdue... la 
terreur, en comprimant les ennemis de la chose publi- 
que, fait respirer les patriotes... enfin, comme vous 
l'a dit le Président, il faut maintenir la terreur... 
elle tient à un système économique bien combiné; car 
il est démontré que la France est trop resserrée pour le 
nombre de ses habitants, que son sol est insuffisant 
pour les nourrir : or, qui devons-nous sacrifier, des 
riches ou des pauvres ? 

TOUS LES MEMBRES.. 

Les riches ; à bas les riches ! 

GATON. 

Donc, il faut maintenir la terreur. 

ARISTIDE. 

Gaton, permets-moi de t'observer que tu fais une 
dépense d'esprit bien inutile. Nous sommes tous con- 
vaincus de la nécessité d'être terribles et inexorables ; 
mais l'avons-nous été suffisamment jusqu'à ce jour?... 

CATON, avec impatience. 

Président, c'est précisément où je voulais en venir. 
Si tu m'interromps à chaque instant, je ne saurai plus 
ce que je dirai. Voyez, en effet, ô mes collègues, 
usqu'à quel point nous avons porté la mollesse et l'in- 
souciance! jusqu'à quel point ce Dufour, avec ses 
maximes d'humanité, a comprimé notre énergie? Quoi ! 
dans une Commune de trente mille âmes comme la nôtre, 
nous n'avons encore que trois mille détenus ! lorsqu'une 
Commune voisine, bien moins peuplée, en compte déjà 
cinq mille! Oubliez-vous, mes collègues, qu'il faut 
déblayer la République? 

TORQUATUS, en se frottant les mains. 

Déblayons, ventredié! déblayons; si je n'ons pas été 
pus vite, ce n'est, mordié, pas not' faute. 



368 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

SGÉVOLA. 

Ni la mienne. 

BRUTUS. 

Ni la mienne. 

CATON, reprenant son discours. 

Ce n'est pas non plus la mienne, à coup sûr, mais 
bien celle de Dufour. Je disais donc qu'il faut absolu- 
ment... où en étais-je? 

TORQUATUS. 

Au déblayage!... 

CATON. 

Ah! j'y suis. Oui, mes collègues, si nous ne déblayons 
pas, nous serons déblayés! nous sommes responsables 
sur nos têtes. Je demande donc : 1° que toutes les ci- 
devant églises de cette commune, au nombre de trente, 
si je ne me trompe, soient, dans la décade au plus tard, 
converties en maisons d'arrêt, et que si cela ne suffit 
pas, on mette en réquisition tous les édifices nationaux 
de cette commune. 

TOUS LES MEMBRES. 

Appuyé ! appuyé ! 

CATON. 

2° Que tous les serviteurs et gens à gage, hommes, 
femmes et enfants, soient sommés de venir dénoncer 
leurs maîtres au comité, à peine d'être réputés suspects 
s'ils s'y refusent ; et en cas de dénonciations, qu'il leur 
soit alloué une gratification de SOO livres à prendre sur 
les biens du condamné... 

SCÉVOLA. 

Du dénoncé. 

CATON. 

Cela revient au même. 

TOUS LES MEMBRES. 

Bravo! appuyé!... 

CATON. 

3° Qu'il soit fait sur-le-champ lecture de la dénon- 



ACTE II, SCENE VI. 369 

dation qui existe contre Dufour, et de suite pris à son 
égard toutes les mesures 'convenables. 

TOUS LES MEMBRES. 

Appuyé! Aux voix, président, aux voix! 

ARISTIDE. 

Avant de mettre les propositions aux voix, il importe 
de savoir si quelqu'un d'entre nous aurait des observa- 
tions à faire en faveur de Dufour. 

TOUS LES MEMBRES. 

Non! non! 

TORQUATUS. 

C'est un fédéraliste ! 

SGÉVOLA. 

C'est un aristocrate ganguréné ! 

BRUTUS. 

C'est un conspirateur forcené ! 

GATON. 

Dufour, à mon avis, est en contre-révolution ouverte 

TOUS LES AUTRES. 

Nous sommes du même avis. 

ARISTIDE. 

Maintenant, citoyens, tout en applaudissant comme 
vous aux mesures vigoureuses proposées par notre col- 
lègue Caton, je crois cependant de mon devoir de vous 
observer qu'elles sont insuffisantes. 

CATON. 

Président, je ne vous ai donné que quelques idées; 
je sens, comme vous, qu'elles ont besoin de développe- 
ment. 

ARISTIDE. 

Je vous proposerai donc, citoyens, d'arrêter: 1° qu'im- 
médiatement après les dénonciations faites par les do- 
mestiques et hommes à gage, les portes de la ville seront 
fermées, et défense sera faite à tous citoyens de sortir 
de leurs maisons jusqu'à nouvel ordre. 

21. 



370 L'INTERIEUR DES COMITES RÉVOLUTIONNAIRES. 
CATON. 

Fort bien... appuyé. 

TORQUATUS. 

Ça fra, j'dis, qu'j'incarcellerons tout à not' aise. 

ARISTIDE. 

2° Qu'aussitôt après les arrestations faites, il sera 
créé une commission qui rassemblera les pièces de con- 
viction contre tous les détenus, correspondra nuit et 
jour avec l'accusateur public, et sera tenue, sous sa 
responsabilité, d'envoyer au moins trente individus par 
jour au tribunal; et si les preuves manquent,., 

CATON. 

Nous servirons de témoins. 

ARISTIDE. 

Ces deux propositions sont-elles également appuyées?.. 

TOUS LES MEMBRES. 

Oui, oui. Aux voix! 

ARISTIDE. 

Il n'y a pas de réclamations ? 

TOUS LES MEMBRES. 

Non. Aux voix! 

ARISTIDE. 

Les propositions sont adoptées. Gaton va rédiger 
l'arrêté, et de suite le transcrire sur le registre... 

Caton prend le registre et écrit. 
TORQUATUS. 

Maint'nant, quéq' j'allons faire? 

BRUTUS. 

Et bin ! si j'n'ons rien à délibérer, taisons des sus- 
pects. 

TORQUATUS. 

Va pour des suspects. C'a s'ra, j'dis, toujours autant 
d'incarcellé. 

SGÉVOLA. 

Avant dé faire des suspects, je démande, moi, si le 



ACTE II, SCENE VI. . 371 

président a rédigé la dénonciation qui constate que 
Dufour a détourné à son profit des deniers appartenant 
à la République, et notamment une somme de 20,000 
livres saisie dans la maison d'un détenu. 

TORQUATUS, avec surprise. 

Bah ! quoi ! c'est Dufour qui a volé les 20,000 livres ! 

SCÉVOLA. 

Hélas ! oui. 

CATON. 

Oui, citoyens collègues, c'est Dufour. Aristide, Scé- 
vola et moi, nous étions présents lorsque les 20,000 livres 
ont été soustraites. Voilà le carton qui les renfermait. 

BRUTUS. 

Oh ! sans voir, je suis sûr qu'il est vide. 

CATON, ouvrant le carton. 

Voilà, je crois, une preuve matérielle... 

SCÉVOLA. 

Oh! très-matérielle; et je fais la motion qu'on appose 
les scellés sur ce carton, pour prouver comme quoi les 
assignats n'y sont plus. 

TORQUATUS, bas à Scévola. 

Scévola, j'ons cru, ma parole, que tu avais emprunté 
ces 20,000 livres du carton. 

SCÉVOLA. 

Je suis honnête et probe. 

BRUTUS. 

Je demande la parole, Président. 

ARISTIDE. 

Tu as la parole. 

BRUTUS. 

C'est pour l'histoire des 20,000 livres, citoyens collè- 
gues : je puis attester, sur ma* conscience et sur mon 
honneur, citoyens collègues, que les 20,000 livres étaient 
encore ce matin dans le carton, et oùs qu'en arrivant ici 
ce matin, je ne les y ai plus trouvées, ce qui m'a singu- 



372 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

lièrement affligé... je ne vous le cache pas, citoyens 
collègues. 

TORQUATUS. 

Moi aussi, citoyens, j'y étions, et j'en ons eu le cœur 
gros, quand j'avons trouvés les assignats dénichés. 

BRUTUS. 

Preuve donc, comme vous voyez, citoyens collègues, 
que Dufour a soustrait les 20,000 liv. 

ARISTIDE. 

Personne ici n'en doute; c'est un fait démontré jus- 
qu'à l'évidence. 

BRUTUS. 

Je demande maintenant, Président, que tu mettes 
aux voix le mandat d'arrêt contre Dufour, sa femme et 
son fils... 

TORQUATUS. 

Oui, citoyens collègues, coffrez-moi tout ça... 

TOUS, excepté Aristide. 

Appuyé ! aux voix les mandats d'arrêt. 

ARISTIDE. 

Citoyens, les mandats sont prêts. 

BRUTUS, vivement. 

Il faut les signer. 

ARISTIDE. 

Gela est fait. 

BRUTUS. 

Ah! pardon, Président, tu es un homme de pré- 
voyance. Je demande que le comité te vote des remer- 
ciements. 

SGÉVOLA. 

Et mention civique dans le procès-verbal. 

TOUS. 

Appuyé. . v 

ARISTIDE. 

Citoyens, sans doute il est flatteur pour moi de mé- 
riter l'approbation de mes collègues ; mais l'homme ver- 



ACTE II, SCÈNE VII. 373 

tueux n'a pas besoin d'éloges. Souffrez que j'invoque 
moi-même la question préalable sur la proposition de 
Brutus. 

SGÉVOLA. 

Quelle modestie ! c'est , d'honnur, un enfant de la 
Garonne. 

ARISTIDE. 

Vous. voyez pourtant, citoyens collègues, combien 
vous êtes grands et sublimes, quand le souffle impur 
du royalisme ne souille pas vos délibérations ! Il vous 
fallait l'absence de Dufour pour développer toute votre 
énergie. Jamais séance ne fut plus belle et plus impo- 
sante que celle-ci; elle doit faire époque dans la postérité. 

SGÉVOLA. 

Oh ! il sera parlé dé nous. 

ARISTIDE. 

Courage, ô mes collègues! poursuivez votre géné- 
reuse carrière ; à son terme, vous recevrez les bénédic- 
tions du peuple, et vous mériterez dans nos cantons le 
titre glorieux de fondateurs delà liberté... Dufour jeune 
va paraître : je vous invite à conserver devant lui le 
sang-froid et la dignité qui conviennent à l'auguste 
caractère dont vous êtes revêtus... Qu'on fasse entrer 
Dufour jeune. 

SCÈNE VIL 
LES PRÉCÉDENTS, DUFOUR JEUNE. 

DUFOUR JEUNE. 

Je me présente pour obtenir un certificat de civisme. 

ARISTIDE, avee une morgue insolente. 

Comment t'appelles-tu ? 

DUFOUR, avec dignité et sang-froid. 

Charles Dufour. 

ARISTIDE. 

Ton âge ? 



374 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 
DUFOUR. 

Vingt-deux ans. 

ARISTIDE. 

Ta profession ? 

DUFOUR. 

Lieutenant au cinquième bataillon de la Côte-d'Or. 

ARISTIDE. 

N'as-tu que cette profession-là ? 

DUFOUR. 

Ne vous paraît-elle point assez honorable ? 

SGÉVOLA, avec ironie. 

Ah! je dis de ces volontaires là, on sait ce que cela 
veut dire.. 

DUFOUR. 

Heureusement pour ma patrie qu'elle a trouvé plus 
d'enfants pour la défendre, que de scélérats pour la dé- 
chirer. 

ARISTIDE. 

As-tu la liste de tes témoins? 

DUFOUR. 

La voici. 

ARISTIDE. 

Tu as donc trouvé des amis assez complaisants pour... 

DUFOUR. 

J'ai trouvé les amis de l'ordre et de la justice. Ce sont 
les miens... 

CATON, d'un ton animé. 

Président, paraphe cette liste en présence du pétition- 
naire. 

Aristide la paraphe. 

ARISTIDE. 

Quels sont tes titres pour avoir un certificat de civisme? 

DUFOUR. 

Cinq blessures dont j'ai les cicatrices. 

SGÉVOLA, avec ironie. 

Voilà dé belles preuves, par ma foi. Il n'est pas de 



ACTE II, SCENE VII. 373 

minces ci-devant cadets de Gascogne qui n'en montrent 
autant. 

DUFOUR. 

Oui, mais les miennes sont sur ma poitrine. 

ARISTIDE. 

Et qui nous dit que tu n*as pas reçu tes prétendues 
blessures en combattant les patriotes ? 

DUFOUR. 

Si aujourd'hui que des égorgeurs gouvernent mon 
pays, je n'ai point abandonné mes drapeaux, les aurais- 
je déserté dans des temps plus heureux, où la justice et 
la liberté régnaient encore? Au surplus, une interpella- 
tion outrageante ne mérite pas de réponse. • 

ARISTIDE, d'un ton sévère. 

Sais-tu bien que tu avilis les magistrats? 

DUFOUR. 

Il est un terme où certains hommes ne peuvent plus 
l'être. 

ARISTIDE, d'un ton menaçant. 

Il est un terme où l'insolence trouve sa juste punition. 

DUFOUR. • 

J'ai dit la vérité. Je plains et méprise ceux qu'elle 
outrage. 

SGÉVOLA. 

Cette famille dé Dufour est infernale, ma parole 
d'honnur. 

CATON. 

Es-tu Jacobin ? 

DUFOUR.' 

J'aime la justice, je chéris l'humanité, je hais le bri- 
gandage : faites maintenant une réponse. 

SGÉVOLA. 

Ah 1 tu n'es pas jacobin ! et tu crois que l'on t'accor- 
dera ton certificat de civisme ? 



376 L'INTÉRIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

DUFOUR. 

Le civisme est-il donc le patrimoine exclusif des jaco- 
bins? 

SGÉVOLA. 

Oui, monsieur, les jacobins sont la vase fondamentale 
de la liberté. 

DUFOUR. 

C'est-à-dire de la liberté du pillage et de l'assassinat.. . 

ARISTIDE. 

Audacieux jeune homme, avec un pareil langage, 
espères-tu te concilier les suffrages du comité ? 

DUFOUR. 

J'aurai celui des vrais amis de ma patrie. Voyez si 
c'est le vôtre. 

BRUTUS. 

Que dis-tu de Marat ? 

DUFOUR. 

Qu'il ne devait pas être assassiné, mais condamné? 

ARISTIDE. 

Tu oses ternir la mémoire d'un grand homme ! 

SGÉVOLA, au président. 

Tiens noté de tout cela. 

TORQUATUS. 

Disez donc, monsieur le muscadin, lisez-vous queu- 
qu'fois l'père Duchêne ? 

ARISTIDE, bas à Torquatus. 

Torquatus, tu dois savoir que le père Duchêne est 
tombé sous le glaive de la loi. 

TORQUATUS, avec étonnemont. 

Pas possible!... c'était pourtant un fier patriote *que 
stila!... 

CATON', soupirant. 

Hélas ! je' l'avais cru comme toi. 

TORQUATUS. 

I'n'fait donc pus son journal? queu dommage ! c'était 
stila qui avait un joli paroli, ventredié! queull' énergie ? 



ACTE II, SCÈNE VUE 377 

SGÉVOLA. 

Président, mais est-ce que nous né saurons pas ce 
qu'il a fait pour être condamné ? 

DUFOUR. 

Quand les tyrans n'ont plus besoin d'un instrument, 
ils le brisent. 

ARISTIDE. 

Quelqu'un d'entre nous a-t-il encore des questions à 
faire au pétitionnaire ? (a Dufour.) En ce cas, retire -toi; 
le comité délibérera sur ta demande (Dufour sort.) 



SCÈNE VIII. 
LES PRÉCÉDENTS, MOINS DUFOUR FILS. 

GATON. 

Avant que la discussion s'engage, président, je de- 
mande le mandat d'arrêt contre tous les signataires de 
la liste représentée par Dufour. 

TOUS. 

Appuyé. 

ARISTIDE. 

S'il n'y a pas de réclamation, la proposition est adop- 
tée. Maintenant, citoyens, vous ne doutez plus que la 
famille entière de Dufour ne soit un ramas infâme de 
conspirateurs; il faut donc, sans délai, nous occuper de 
leur arrestation et de leur traduction au tribunal. 

GATON. 

Tout de suite. Et à cet effet, je demande que nous 
nous déclarions en permanence. La patrie est en danger, 
mes collègues. 

ARISTIDE. 

Gomme Dufour et son fils jouissent d'une sorte de 
considération, il importe de ne pas donner trop d'éclat 
à notre expédition. En conséquence, les mandats d'arrêt 
ne seront exécutés qu'à neuf heures du soir. 



378 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

SCÉVOLA. 

A neuf heures du soir ! c'est bien long, président. 

ARISTIDE. 

Surtout beaucoup de précaution et de mystère. Il y va 
de la tranquillité publique. Si Dufour et son fils n'étaient 
pas rentrés, il faudra placer à chacune des deux extrémi- 
tés de la rue quatre de nos agents les plus adroits, qui 
les guetteront. 

SCÉVOLA. 

Gommé lé chat guetté la souris, puis crac, on les 
pince. Président, cela est bien entendu. Je mé chargé 
de cette opération. 

ARISTIDE. 

Scévola, ce n'est pas à toi que le comité confiera cette 
expédition. 

SCÉVOLA, étonne. 

Hé ! cadédis, à qui donc ? 

ARISTIDE. 

Non. Brutus et Torquatus seront porteurs des man- 
dats d'arrêt. 

SCÉVOLA, fâcliô. 

Président, c'est une prévarication. Je né souffrirai pas 
qu'on me dépouille du plus bel apanage dé mes fonc- 
tions. 

BRUTUS. 

Scévola, t'est un ambitieux, qui veut toujours tout 
avoir. 

SCÉVOLA. 

Je veux ce que l'on m'a promis ce matin. Président, 
n'as-tu pas dit que Torquatus et moi nous exécuterions 
es mandats d'arrêt? 

BRUTUS, animé. 

Président, moi je demande qu'il n'y ait point ici de 
préférence. 

SCÉVOLA, vivement. 

Moi, je démandé que lé président tienne sa parole. 
J'en appelle à Gaton. 



ACTE II, SCÈNE VIII. 379 

BRUTUS, vivement. 

Moi, j'en appelle à la justice. Il faut que les bonnes 
aubaines soient distribuées de manière que chacun ait 
son tour. 

SCÉVOLA, plus vivement. 

Brutus, tu es un envieux. 

BRUTUS, plus vivement. 

Scévola, t'est un accapareur de mandats. 

SCÉVOLA. 

Mais, imbécile, tu ne sais pas écrire seulement. 
Qu'est-ce qui dressera ton procès-verbal d'arrestation? 
ce n'est pas Torquatus, lui qui n'a jamais manié une 
plume de sa vie. 

BRUTUS, furieux. 

Qu'appelles-tu imbécile? les imbéciles te ressem- 
blent, entends-tu? 

SCÉVOLA. 

Ignare, tu mériterais que je fisse la motion d'expulser 
des comités tous ceux qui né savent ni lire ni écrire. 

TORQUATUS. 

Tout beau! pas de ça, je vous prie... chacun prêche 
ici pour son saint. 

CATON, avec colère. 

Président, je demande que Scévola soit rappelé à 
l'ordre pour sa motion feuillantine et incendiaire, qui 
ne tend à rien moins qu'à dépeupler les comités. 

SCÉVOLA, s'échauffant de plus en plus. 

Hé sandis ! qu'est-ce que cela mé fait ? il est incon- 
cevable qu'un mince portier de maison s'avise de riva- 
liser un homme dé ma sorte. 

BRUTUS. 

Ah ça mais, dis donc, misérable petit frater, sais-tu 
que je suis un homme qui n'entend pas raillerie? 

SCÉVOLA. 

Tais-toi, vieux cerbère à gueule béante. 



380 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 
BRUTUS. 

Tais-toi, chien d'escamoteur de bijoux. 

SGÉVOLA, se levant furieux. 

Tu m'insultes, je crois, double escroc, triple coquin! 

BRUTUS, se levant furiçux également. 

Avance donc, empocheur d'assignats, je te donnera [ 
une torgnole, je dis, mais des mieux conditionnées. 

Ils veulent se battre à coups de pied et à coups de poing, mais on les 
retient. 

ARISTIDE, après force coups de sonnette. 

Il est bien affligeant pour la chose publique de voir 
une séance si glorieuse finir par des querelles misé- 
rables. Oubliez-vous, citoyens, que vous êtes les magis- 
trats du peuple? montrez-vous dignes de vos augustes 
fonctions. Scévola, je te rappelle à l'ordre pour ta mo- 
tion dont tu n'as pas senti toutes les conséquences. Je 
te dirai ensuite, qu'à la vérité tu devais exécuter les 
mandats, mais j'ai réfléchi depuis que tu nous serais 
plus utile dans une mission délicate et parfaitement 
analogue à tes talents. 

SGÉVOLA, apaisé. 

S'il est ainsi, président, je dévoue mes petits talents à 
la chose publique. 

ARISTIDE. 

Je confie les trois mandats à Brutus et à Torquatus; 
ils mettront les scellés partout, s'empareront de tous 
les papiers, et, comme ils ne savent point écrire, l'un 
de nous se chargera demain matin de rédiger le procès- 
verbal d'arrestation. La séance est suspendue jusqu'à 
neuf heures. 

Ils se retirent tous, excepté Aristide, Scévola et Caton. 

SCÈNE IX. 
ARISTIDE, SGÉVOLA, CATON. 

ARISTIDE. 

Scévola ? comment un garçon adroit peut-il se fâcher 
pour des misères ? 



ACTE II, SCENE X. 381 

SCEVOLA. 

Hé, pas tant misère ! sandis, Dufour est riche, à ce 
que Ton dit. 

CATON. 

Tu as raison ; mais encore faut-il donner quelques 
petites récréations à nos autres collègues... L'égalité, 
mon ami, l'égalité. 

ARISTIDE. 

Écoutez-moi tous les deux. Gaton, tu vas te rendre 
sur le champ à la société populaire avec tous nos bra- 
ves amis. Tu monteras à la tribune, et là, je t'en prie, 
une sortie des plus violentes contre Dufour, afin de 
préparer l'opinion publique à son arrestation. Surtout 
garde-toi d'annoncer que les mandats sont signés... 

CATON. 

Il suffit. Je te réponds que je n'aurai jamais été plus 
éloquent. 

ARISTIDE. 

Et toi, Scévola, porte-toi sans délai dans nos faubourgs 
avec quelques bons aboyeurs. 

SCÉVOLA. 

Je vais de ce pas louer pour la soirée deux colporteurs, 
à solides poumons. 

ARISTIDE. 

Amassez des groupes, tonnez contre Dufour et les 
siens, toujours sans dire qu'ils sont arrêtés, et rendez- 
vous tous deux ici à neuf heures précises. Allons vile 

à VOtre poste. (Caton et Scévola sortent.) 



SCÈNE X. 

ARISTIDE, seul. 

Moi, sans perdre de temps, je vais trouver l'accusa- 
teur public, lui remettre les procès-verbaux et les 
pièces, et préparer tous les matériaux de ce célèbre 
procès... Que vois-je? la femme de Dufour!... Dissi- 



382 L'INTERIEUR DES COMITÉS REVOLUTIONNAIRES. 

muions... Le moment n'est pas encore venu, et trop de 
précipitation nous enlèverait les fruits d'une si bonne 
journée. 

SCÈNE XL - 
MADAME DUFOUR, ARISTIDE. 

MADAME DUFOUR, pâle et déplorée. 

Citoyen, je m'adresse à vous comme à un consolateur. 
La liberté de mon époux est, dit-on, menacée, ses jours 
sont en péril, des monstres ont tramé ce complot in- 
fâme... 

ARISTIDE. 

Dufour est menacé ? et qui donc a pu te l'apprendre ? 

MADAME DUFOUR, attendrie. 

C'est lui-même, citoyen, c'est mon fils. Tous deux 
les yeux en pleurs sont venus me préparer à ce coup 
terrible. Mon époux voulait m'embrasser pour la der- 
nière fois!... J'ai repoussé de si cruelles caresses!... 
Pour la dernière fois !... Depuis vingt-cinq ans que je 
suis avec lui, chaque jour est toujours le premier d'une 
si douce union... Et je ne reverrais plus l'homme à qui 
je dois ma félicité !... non, il m'appartient pour la vie ! 
jamais, jamais je ne pourrais respirer un autre air que 
le sien. 

ARISTIDE. 

Rassure-toi, citoyenne, ton époux n'est pas môme 
dénoncé... 

MADAME DUFOUR. 

Et quel serait le scélérat assez audacieux pour le 
faire? Qu'a-t-on à lui reprocher, si ce n'est peut-être 
ses vertus ? Mais enfin, citoyen pourquoi donc mon 
époux exige-t-il que je quitte sur-le-champ cette com- 
mune ? Ses pressentiments me glacent d'effroi ? 

ARISTIDE. 

Dufour veut te forcer à partir? 



ACTE II, SCÈNE XI. 383 

MADAME DUFOUR. 

Oui, citoyen, il le veut, mais il ne m'y déterminera 
jamais. Ce sera la première fois que j'aurai contrarié 
ses désirs. Moi quitter la plus chère moitié de moi- 
même!... Eh! que deviendrais-je sans mon époux ! er- 
rante, abandonnée, cherchant partout son image, la 
rencontrant toujours, ne l'embrassant nulle part, chaque 
être infortuné qui s'offrirait à mes regards, me repro- 
cherait ma lâche faiblesse. Je me dirais : mon mari est 
peut-être encore plus malheureux. Dans les cachots où 
le crime va le plonger il aurait peut-être besoin d'une 
main pour essuyer ses larmes. Il soupirerait après: les 
tendres caresses de son épouse, et je n'entendrais point 
ses cris plaintifs ! non, jamais je ne m'éloignerai de 
mon époux. Ses dangers sont les miens... Les monstres 
auront deux victimes... Jamais ils ne m'arracheront de 
ses bras. Les lois, la nature et l'amour m'attachent à 
Dufour. Le même coup nous frappera tous les deux. 

ARISTIDE. 

J'admire ton courage, citoyenne ; voilà vraiment 
l'héroïsme de l'amour conjugal. Oui, reste avec ton 
époux, et cesse de t'alarmer sur son sort. Si jamais on 
l'accusait, je serais le premier qui entreprendrais sa dé- 
fense. Je sais qu'il a des ennemis. 

M1DAME DUFOUR. 

Et quel est l'honnête homme qui n'a pas les siens ? 

ARISTIDE. 

Mais qu'il méprise leurs vaines clameurs. La vertu 
est inattaquable. Retourne paisiblement chez toi, ai- 
mable citoyenne. 

MADAME DUFOUR. 

Citoyen, vous me rendez l'espécance. Je puis donc 
assurer mon époux... 

ARISTIDE. 

Oui, tu peux lui dire qu'il soit tranquille, et que mal- 



384 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

gré nos petits débats, il n 1 a pas d'ami plus sincère 
qu'Aristide. 

MADAME DUFOUR. 

J'emporte avec plaisir cette agréable assurance, a part, 
en ses allant.) Si son langage est celui de l'imposture, cet 
homme est bien atroce. 

ARISTIDE, à part. 

Le temps presse. Allons faire jouer nos batteries. ( n 

suit madame Dufour et lui offre la main.)i 



1. L'auteur a complètement modifié cette scène dans les der- 
nières éditions de sa pièce. M m ° Dufour, armée d'un jugement qui a 
été prononcé jadis contre le faux Aristide, le somme de renoncer 
aux iniquités qu'il médite; mais Aristide s'empare du jugement 
qu'elle a à la main, la fait arrêter et reconduire à son domicile où 
elle sera gardée à vue jusqu'à nouvel ordre. 



FIN DU SECOND ACTE. 



ACTE III, SCÈNK I. -iSo 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 
ARISTIDE, GATON, SGÉVOLA. 

ARISTIDE. 

Eh bien! mes amis, quelle nouvelle? 

GATON. 

Quant à moi, le succès de mon ambassade a passé 
mes espérances. Jamais les tribunes de la société ne 
m'ont si bien servi. C'est au point qu'à chaque impré- 
cation vomie contre Dufour, j'étais couvert d'applau- 
dissements qui ressemblaient à de la fureur. 

ARISTIDE. 

Et personne n'a osé entreprendre sa défense ? 

GATON. 

Peste ! on s'en serait bien gardé ; celui qui s'y serait 
frotté, n'en aurait pas été le bon marchand. Nos 
aboyeurs et nos tricoteuses l'auraient écharpé. 

ARISTIDE. 

Et toi, Scévola? 

SGÉVOLA. 

Moi, j'ai monté l'esprit du peuple, je dis, d'une ex- 
cellente manière. Moi et mes deux aboyeurs, nous 
sommes allés dans les faubourgs. D'abord mes deux ora- 
teurs se placent gravement chacun sur un tabouret en 
face l'un de l'autre ; et les voilà qui entament le dia- 
logue sur Dufour. Ils en débitent I ils en débitent! Je 
croyais, d'honneur, voir couler les flots dé la Garonne... 
Dufour! disait l'un, est un accapareur. Un accapareur ! 
disait l'autre : dis donc un empoisonneur. Enfin, mille 
autres jolies petites épithètes dé ce genre. Tant il y a 
que le peuple croit à présent Dufour son plus dange- 
reux ennemi..» 



386 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

ARISTIDE. 

A merveille ! moi, de mon côté, je ne suis pas de- 
meuré oisif; et dans ce moment au tribunal, on tra- 
vaille les Dufour. Je me suis concerté là-dessus avec 
l'accusateur public et les juges, que j'ai trouvés par- 
faitement bien disposés. 

CATON. 

J'espère qu'ils ont trouvé suffisamment de preuves. 

ARISTIDE. 

Des preuves ! Il semble que le génie de la révolution 
se soit plu à les accumuler dans cette affaire. A peine 
m'aviez-vous quitté tous les deux, que la femme Dufour 
s'est présentée au comité pour m'y confesser naïvement 
que son mari et son fils la pressaient d'abandonner ses 
foyers. 

CATON. 

Bon ! voilà une preuve d'émigration bien complète. 

ARISTIDE. 

J'ai adroitement rassuré cette femme, afin qu'elle 
n'échappât point à nos recherches ; et je crois que main- 
tenant elle et les siens sont en mains sûres... 

SGÉVOLA, se frottant les mains d'aise. 

Je vois que tout cela prend une bonne tournure. 
Maintenant Caton, crainte d'inadvertance, partageons 
nos vingt mille francs. Tu n'y penserais pas, fripon, si 
jé'né t'en parlais point. Mais je dis qu'en fait de finan- 
ces j'ai bonne mémoire. 

CATON. 

Oh ! je n'en doute pas. Les parts sont toutes prêtes ; 
et si Aristide n'y voit pas d'inconvénients... 

ARISTIDE. 

Je n'en vois pas maintenant que Dufour est pris, et 
qu'il est impossible qu'il s'en tire. 

CATON, tirant trois paquets d'assignats cachetés. 

En ce cas, voici nos trois lots qui font chacun six 



ACTE III, SCENE II. 387 

mille six cent soixante-six livres treize sols quatre de- 
niers. 

SGÉVOLA, prenant son paquet- 

Six mille six cent soixante-six livres treize sols 
quatre deniers. C'est bien lé compté. 

CATON. 

A livres, sols et deniers. 

SGÉVOLA. 

Tu n'en as pas mis par mégarde plus dans lé tien que 
dans lé nôtre? 

CATON. 

Compte-les, si tu ne me crois pas. 

SGÉVOLA. 

Ce n'est pas lé moment. Au surplus, mon paquet est 
cacheté. Je né l'ouvrirai que devant toi. Tiens, je vas 
lé mettre dans cette poche-là. Fais-en dé même, Aris- 
tide. 

(Ils mettent tous trois leurs paquets dans leurs poches.) 
ARISTIDE. 

J'ai besoin chez l'accusateur public. Je reviens à vous 
dans l'instant. Toi, Caton, va retirer les lettres de la 
poste. Demain nous les décachèterons. Scévola gardera 
le comité. 

(Arislido cl Caton sortent.) 



SCÈNE II. 

SCÉVOLA, seul. 

Ce diable dé Caton est insatiable. Il va chercher les 
lettres à la poste. S'il en trouvé qui soient chargées, 
c'est autant de flambé. Encore s'il partageait. Ah ! voici 
Brutus et la femme Dufour... 



388 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 



SCÈNE III. 

SGÉVOLA, MADAME DUFOUR, BRUTUS, 
TORQUATUS. 

ïorquatus, portant sous son bras un carton rempli de papiers, et une 
grande boîte où sont plusieurs bouteilles de liqueurs. Brutus tient Ma- 
dame Dufour sous le bras. 

BRUTUS, à Madame Dufour. 

Et ton fils? ton mari? pourquoi n'étaient-ils pas 
chez toi? 

MADAME DUFOUR. 

Vous deviez, Monsieur, les prévenir d'une si agréable 
visite. Je ne doute pas de l'empressement qu'ils eussent 
mis à vous recevoir... 

TORQUATUS, à Brutus. 

Elle les aura fait émigrer, j'en réponds. . 

MADAME DUFOUR. 

Émigrer ! Il serait peut-être permis à la vertu persé- 
cutée de fuir des lieux infectés par le brigandage ; mais 
si moi qui ne suis qu'une femme, j'ai pu braver vos 
fureurs, croyez que mon fils et mon époux auront le 
même courage. Ce sont des hommes. 

TORQUATUS, bas à Scévola. 

Ah ! te v'ià, Scévola. Yivat ! Mon ami, j'ons là du 
vin : mais du vin, j'dis : stila n'est mordié par farlité. 
Tiens, mets ça de côté, et pis le carton que v'ià. 

SCÉVOLA. 

Oui : mais maladroit que tu es, il paraît que tu as 
laissé échapper les deux plus importants personnages, 
Dufour et son fils... 

MADAME DUFOUR. 

Calmez-vous, Monsieur, vous aurez votre proie tout 
entière. Ils sont à la municipalité ; mais à leur retour, 
quand ils apprendront que je suis dans les fers, hélas ! 
je suis sûre qu'ils accourront pour les partager, et vous 



ACTE III, SCENE III. 389 

aurez la douce satisfaction de compter vos victimes. Le 
tableau d'une famille entière plongée dans les cachots, 
est si flatteur pour des âmes sensibles comme les 
vôtres!... 

(Scévola ouvres lo carton, et parcourt les lettres qu'il renferme. Il on met 
quelques-unes à part, en témoignant des signes de joie. Il ouvre ensuite 
la boite aux liqueurs.) 

BRUTUS, à Madame Dufour. 

Tu fais semblant de n'avoir pas peur ; mais... 

MADAME DUFOUR. 

Moi, Monsieur? Vous ne m'inspirez que du mépris. 

BRUTUS.. 

Courage, courage. Gela ne durera pas toujours... 

MADAME DUFOUR. 

En effet, je devrais savoir que vous avez le secret de 
vous débarrasser promptement de ceux qui vous déplai- 
sent. 

SCÉVOLA, d'un ton fier. 

Nous nous débarrassons des ennemis du peuple! 

TORQUATUS, à Madame Dufour. 

Ainsi, gare à toi. Gomme ces aristocrates i'sont pe- 
nauds quand i'sont pinces !... 

SCÉVOLA, à Madame Dufour. 

Il te convient bien d'insulter à tes magistrats, quand 
ils ont en main des pièces terribles qui té condamnent. 

MADAME DUFOUR. 

* Vous avez des pièces contre moi, dites-vous? 

SCÉVOLA. 

Dis lé contraire, si tu l'oses. Tiens, écoute... (Il lit une 

lettre qu'il a sortie du carton.) Montauban, Ce... etc. (à Brutus et 

Torquatus.) Vous saurez, mes collègues, que Montauban est 
en Espagne. 

TORQUATUS. 

C'est donc çà qu'elle a t'une femme de chambre es- 
pagnole ? 



390 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 
SCÉVOLA Ht. 

« Montauban, ce.., etc.. J'ai reçu, mon cher oncle, 
« les fonds que vous m'avez fait passer... » 

BRUTUS. 

Ah ! tu fais passer des fonds aux émigrés ! ton compte 
est bon. 

TORQUATUS. 

Et ça s'dit patriote! Ventredié!... 

SGÉVOLA, Ht. 

« Et ils m'étaient bien utiles. Mes braves compagnons 
« d'armes, et moi, nous sommes depuis longtemps pri- 
« vés des choses les plus nécessaires. Mais toute l'armée 
« souffre sans se plaindre... » (a ses collègues.) Vous enten- 
dez de quelle armée il est ici question ? 

BRUTUS. 

C'est l'armée de Condé. 

SGÉVOLA. 

Justement. 

TORQUATUS. 

Rien qu'ça ! 

SGÉVOLA,, lit. 

« Nous combattons pour nos foyers... » 

BRUTUS, à Madame Dufour. 

C'est-à-dire pour leux châteaux, n'est-ce pas ? 

SGÉVOLA, lit. 

« Nous défendons des titres qui nous sont bien 
«chers... » Mes collègues, vous entendez des titres de 
noblesse (n ut.) « Et des droits sacrés qui nous sont ga- 
« rantis par la nature... Il est doux de souffrir pour une 
« si belle cause. » 

BRUTUS, furieux. 

Scévola, je t'en prie, n'en lis pas davantage, car j'au- 
rais peine à contenir mon indignation... 

TORQUATUS, furieux. 

Et moi, mordié ! vois-tu comme je trépignons de fu- 
reur ! Par la mort, je n' savons qui me tient... 



ACTE III, SCÈNE III. 391 

SGÉVOLA, à Madame Dufour. 

Eh bien ! qu'as- tu à répondre ? 

MADAME DUFOUR. 

Vous appelez cela une pièce de conviction ! 

SCÉVOLA. 

Non, cette lettre est celle d'un patriote, n'est-ce pas? 

MADAME DUFOUR. 

Oui, certes, d'un patriote ; et je m'en fais gloire... 

SCÉVOLA. 

Un patriote en Espagne ! quelle audace ! Tiens, mal- 
heureuse, est-ce encore la lettre d'un patriote que celle- 
ci. Écoute, (il Ht une autre lettre.) « Des avant-postes de Bel- 
«.legarde, etc., etc. 

TORQUATUS. 

Quéqu' c'est que ce pays-là ? 

SCÉVOLA. 

C'est la capitale dé Hongrie en Autriche... 

BRUTUS, à Madame Dufour. 

Ah ! Madame est Autrichienne ! 

SCÉVOLA, ut. 

« Vous connaîtrez incessamment, mon ami, l'emploi 
« des fonds que vous nous avez prêtés à constitu- 
« tion »... 

BRUTUS. bas à Scévola. 

Oh I oh! il est question de la constitution... 

SCÉVOLA, à Madame Dufour. 

Eh bien ! est : ce clair ? 

MADAME DUFOUR. 

Sans doute, Messieurs, vous jouez la comédie quand 
vous me faites ainsi gratuitement voyager d'Espagne en 
Hongrie ? 

SCÉVOLA. 

Gomment, tu oses dire que tu n'es pas en correspon- 
dance avec les Espagnols et les Autrichiens ; que tu 



392 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

n'es pas un agent de Pitt et Cobourg ; que tu n'as pas 
versé des fonds dans la banque dé Saint-Charles, pour 
renverser la constitution démocratique? Réponds. 

MADAME DUFOUR. 

Ou vous êtes des forcenés en délire, ou vous êtes les 
plus ineptes des hommes. Voilà ma réponse. 

SGÉVOLA. 

Crois-tu, perfide, par des injures anéantir des pièces 
probantes? Crois-tu détruire les nouvelles preuves que 

je vais te produire? Tiens, VOis. (Il tire les bouteilles de li- 
queurs de la boite, et lui présente à lire les étiquettes les unes après les 

autres.) Comment y a-t-il là ? 

MADAME DUFOUR, Ut l'étiquette. 

Vin d'Espagne. 

SGÉVOLA. 

Et tu n'es pas en correspondance avec les Espa- 
gnols ! 

TORQUATUS. 

Comme all'est confondue ! Al' n' s'attendait point à ce 
coup-là. 

SGÉVOLA, montrant une aulre bouteille. 

Ce n'est pas tout. Tiens, vois encore celle-ci, et lis 
l'étiquette « Vin de Hongrie ». Et tu ne conspires pas 
avec les Autrichiens ! 

MADAME DUFOUR. 

Est-ce sur de pareilles pièces que vous égorgez tous 
les jours tant de victimes au nom de la liberté? 

SCÉVOLA. 

Je té lé demande : cela ne suffit pas à ton avis ? Tu 
envoies des fonds aux Autrichiens, qui en revanche te 
font passer des liqueurs, et ce n'est pas là employer des 
manœuvres tendantes à renverser la constitution démo- 
cratique ! 

MADAME DUFOUR, d'un ton pénétré. 

ma patrie ! voilà donc tes tyrans ! 



ACTE III, SCÈNE IV. 893 

BRUTUS. 

Scévola, je demande que les deux lettres soient para- 
phées. 

TORQUATUS. 

Pataraffe aussi les bouteilles, hormis ce qui est de- 
dans. 

» SCÉVOLA, à madame Dufour. 

Tu reconnais ces deux lettres et ces bouteilles ? 

MADAME DUFOUR. 

Oui, je les reconnais. 

TORQUATUS. 

C'est bon, mordié, ton procès ne sera pas long. 

SCÈNE IV. 
LES PRÉCÉDENTS, FANCHETTE, TORQUATUS. 

FANGHETTB, à Torqualus. 

Pardonnez, monsieur l'Adonis à grandes moustaches, 
si je vous interromps; mais je viens vous dire que vous 
avez oublié quelque chose... 

TORQUATUS. 

J'ons oublié queuqu'chose? c'a s'rait-il ma pipe à 
fumer? 

FANCHETTE. 

Point du tout. C'est ma personne. 

TORQUATUS. 

Mais je ne voulons pas de toi. 

FANCHETTE. 

Ah ! pour un galantin, fi donc, l'apostrophe n'est pas 
honnête. Comment! quand un patriote comme vous fait 
tant que d'incarcérer le père, la mère, le fils, est-ce qu'il 
ne doit pas incarcérer toute la maison , depuis la cave 
jusqu'au grenier! On dit même que, d'après les statuts 
de votre confrairie, vous ne devez pas faire grâce aux 
chiens de basse-cour. 



39i L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 

TORQUATUS. 

Petite Espagnole, petite Autrichienne, savez-vous bien 
à qui est-ce que vous parlez? 

FANCHETTE. 

Au plus ragoûtant comme aii plus aimable des cava- 
liers; persuadée, monsieur, que vous ne m'avez oubliée 
que par inadvertance; jalouse de voir un républicain 
comme vous remplir rigoureusement ses fonctions ; vou- 
lant surtout vous empêcher de ternir votre haute répu- 
tation par un acte d'humanité indigne d'un grand cœur 
comme le vôtre, je me suis vite empressée de faire mon 
trousseau, et de venir vous conjurer, au nom de la liberté, 
de me priver de la mienne. 

BRUTUS. 

Cette fille es.t folle, par ma foi. 

FANCHETTE. 

Vous qui êtes si humain, si complaisant, de grâce, 
incarcérez-moi... C'est aujourd'hui la mode d'incarcérer 
tous les honnêtes gens; voudriez-vous me faire passer 
pour une fille malhonnête? 

TORQUATUS. 

Ah ça, mais tout de bon, ça t'frait-il ben plaisir? 

FANCHETTE, se jetant dans les bras de sa maîtresse. 

Si cela me ferait plaisir ! et ne serais-je point auprès 
de vous, ma respectable maîtresse? J'aurai du moins le 
bonheur de ne vous quitter jamais, et nous aurons la 
consolation de pleurer ensemble. 

MADAME DUFOUR, embrassant avec la plus vive émotion Fanchctte. 

Ah, Fanchette, fille trop généreuse! embrasse ton 
amie. Les tyrans ont beau faire, ils n'empêcheront jamais 
deux âmes vertueuses de confondre leurs épanchements 
et leurs caresses. Ton sublime dévouement m'attendrit 
jusqu'aux larmes ; mais, crois-moi, ma pauvre Fanchette, 
ne partage point mon infortune ; épargne-moi la douleur 
d'avoir entraîné une femme courageuse et fidèle dans 



ACTE III, SCÈNE V. 39o 

une proscription qui lui est étrangère. Ta vertu ne sau- 
vera pas ma famille. 

FANCHETTE. 

s. 

Ah! du moins, mon exemple ne sera peut-être pas 
perdu pour ma patrie. 



SCENE V. 
LES PRÉCÉDENTS, ARISTIDE, CATON. Us s'asseyent du 

bureau. 
SCÉVOLA. 

Camarades, vous venez fort à propos. Voilà notre Es- 
pagnole de tantôt, qui veut absolument... 

CATON. 

Comment ! cette femme n'est pas arrêtée ! 

TORQUATUS. 

Ce n'est pas, mordié, manque de bonne volonté de sa 
part. 

GATON. 

Brutus et Torquatus, vous êtes impardonnables. 

TORQUATUS. 

Ventredié! c'n'est pas not' faute, à nous, AT n'était 
pas tant seulement couchée sur le mandat. 

CATON. 

Qu'importe ? ce qui est bon à prendre est bon à rendre. 
On aurak fait le mandat d'arrêt plus tard... Président, 
aux voix le mandat d'arrêt contre cette étrangère, avec 
injonction aux citoyens Brutus et Torquatus d'être plus 
exacts désormais dans leurs fonctions. 

ARISTIDE. 

S'il n'y a point de réclamation, la proposition est 
adoptée. Brutus a la parole pour faire le rapport de sa 
mission. 

BRUTUS. 

Je vous dirai, citoyens collègues, que nous n'avons 



396 L'INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 

trouvé que la femme Dufour ici présente, avec cette fille 
et leur domestique. Les deux Dufour étaient à la muni- 
cipalité, ous 1 qu'on les y guette, et des ordres sont donnés 
pour les pincer lorsqu'ils rentreront chez eux. 

CATON. 

En les attendant, je propose qu'on procède dès à pré- 
sent à l'interrogatoire de la femme Dufour... 

ARISTIDE, à madame Dufour. 

Approche du bureau, citoyenne. 

MADAME DUFOUR. 

Qui de vous cinq doit m'interroger ? 

ARISTIDE, d'un ton sévère. 

C'est moi. 

MADAME DUFOUR. 

C'est toi, vil imposteur ! et tu oses soutenir* mes re- 
gards! Voilà donc le défenseur de mon époux!... voilà 
les paroles de paix que tu m'as prodiguées tantôt avec 
tant d'astuce et de perfidie!... Va, monstre, la vertu ne" 
répond point à des interpellations qu'a souillées ta bou- 
che impure; ta présence me fait frémir d'horreur!... 

ARISTIDE. 

Citoyenne, je ne suis comptable de ma conduite qu'à 
ma patrie. Tout est permis, quand il s'agit du salut du 
peuple. Je t'interpelle, au nom de la loi, de me ré- 
pondre. 

SGÉVOLA, très-vivement. 

Président, je ne conçois pas ton sang-froid!... Cette 
contre-révolutionnaire outrage le comité en la personne 
du président; je demande qu'il soit sursis à son interro- 
gatoire, et qu'elle soit mise en prison. 

- TOUS. 

Aux voix! 

MADAME DUFOUR. 

J'y cours. C'est aujourd'hui l'unique asile de la vertu 
sur la terre... 



ACTE III, SCENE VI. 397 



SCÈNE VI. 
LES PRÉCÉDENTS, DESCHAMPS, DUFOUR FILS, 

escorté des deux agents du Comité qui l'ont arrêté. 
MADAME DUFOUR, à son fils. 

Vous me voyez, mon fils, au milieu de mes bourreaux 
et des vôtres. 

DUFOUR FILS. 

Rassurez-vous, ma mère, ils cesseront bientôt de l'être. 
(Aux membres du comité.) Messieurs , comme je ne suis pas 
parfaitement au courant de vos formes révolutionnaires, 
veuillez me dire s'il est vrai que vous m'ayez mis en état 
d'arrestation. 

ARISTIDE. 

Que signifie cette question? 

DUFOUR FILS. 

Le voici. En sortant de la Municipalité, l'on m'apprend 
l'arrestation de mon père et la mienne. Je me retire chez 
moi pour m'assurer du fait. En arrivant, je trouve deux 

personnes (il indique du doigt les deux agents du comité) dont la 

figure est digne en tous points de l'honorable métier 
qu'elles exercent. Au nom de la loi, ces messieurs, avec 
une brutalité vraiment aimable, me déchirent une partie 
de mes vêtements, et me constituent prisonnier. Moi, 
qui croyais tout bonnement qu'il fallait, pour arrêter un 
citoyen, être porteur d'un ordre émané d'une autorité 
quelconque, je demande où sont leurs pouvoirs. Nos 
pouvoirs, me disent-ils, d'un ton mâle et révolution- 
naire, les voilà!... et ils me montrent chacun un gros 
bâton, solidement ferré par le bout. J'avais bien, à de 
pareils pouvoirs, la réponse toute prête dans le fourreau 
de mon épée. Mais ces messieurs m'ayant annoncé qu'ils 
étaient les agents du comité révolutionnaire, aussitôt, 
moi, par respect pour les honorables membres qui le 
composent, me doutant bien que vous aviez adopté une 
jurisprudence toute particulière, inconnue des citoyens 



398 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS REVOLUTIONNAIRES. 

et des lois, je me suis laissé conduire. Voilà pourquoi, 
messieurs, je vous demande si je suis véritablement en 
arrestation. 

BRUTUS. 

Oui, jeune homme, tu es en arrestation ; j'ai le mandat 
dans ma poche. 

DUFOUR JEUNE. 

Ge mandat est sans doute la réponse au certificat de 
civisme que je vous ai demandé? 

ARISTIDE. 

Tu n'as pas ici le droit de nous interpeller ; la loi 
parle; c'est à toi d'obéir. 

DUFOUR JEUNE. 

Certes, messieurs, c'est bien mon intention, surtout 
quand la loi parle par des organes aussi purs. 

DESCHAMPS. 

Messieurs, si cela est ainsi, voulez-vous bien voir si 
mon nom n'est pas dans le mandat d'arrêt ? 

CATON, vivement et avec beaucoup d'humeur. 

Président, je demande la parole. Il est de fait que pour 
punir l'exécrable famille de Dufour, nous avons usé de 
trop de mollesse. Vous voyez avec quelle audace on vient 
vous insulter jusque sous le bonnet rouge. Je demande 
l'arrestation du domestique ici présent, et, de plus, qu'il 
soit fait perquisition dans la maison de Dufour, pour y 
saisir tout ce qui portera figure humaine Point de quar- 
tier, mes collègues, point de demi-mesures, ou la liberté 
est perdue. 

ARISTIDE, froidement. 

La proposition est adoptée. 

DUFOUR JEUNE. 

Maintenant, messieurs, que je suis témoin oculaire 
des principes de justice et d'humanité qui vous dirigent, 
vous m'encouragez à vous faire moi-même une dénon- 
ciation de la plus haute importance. 



ACTE III, SCENE VJ. 309 

MADAME DUFOUR. 

Qu'entends-je, mon fils? Vous ne rougisse^ pïis, de 
jouer le rôle infâme de délateur 1 

CATON, à madame Dufour. 

Silence! Tu n'as pas la parole, citoyenne; apprends 
que la dénonciation est une vertu civique. 

SGÉVOLA. 

Le drôle veut filer doux et faire patte dé velours, 
ïkfais, sandis, tenons-nous fermes, mes collègues. 

ARISTIDE, à Dutbur. 

Tu as la parole pour une dénonciation. Surtout, ne 
cherche point à te justifier, ou je t'impose silence. 

DUFOUR JEUNE. 

Je sais que je prendrais une peine inutile. Il s'agit, 
messieurs, d'une conspiration effroyable, dont les rami- 
fications doivent s'étendre sur toute la surface de la 
république ; elle est dirigée par une classe d'hommes à 
qui vous avez voué une haine irréconciliable. 

SCÉVOLA. 

C'est-à-dire, les aristocrates. 

DUFOUR JEUNE. 

Point du tout : je veux parler, au contraire, des ver- 
tueux et sages patriotes. Ce complot affreux (et c'est ici, 
messieurs, que je demande toute votre attention) a pour 
but d'écraser et d'anéantir les révolutionnaires énergi- 
ques, qui, comme vous, encouragent le commerce, pro- 
tègent les beaux-arts, respectent les propriétés, sont 
avares du sang de leurs frères, reçoivent enfin journelle- 
ment les bénédictions du peuple. 

ARISTIDE. 

Sans doute tu n'as pas l'outrageante prétention de 
nous persifler. 

DUFOUR JEUNE. 

Kg}, messieurs, je sens trop l'énorme distance qui 
nous sépare. 



400 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIOiNNAIRES. 

SGÉVOLA. 

On voit bien que monsieur voudrait ici nous ama- 
douer. (D'unoToix élevée) Mais le comité est incorruptible. 
Continuez. 

DUFOUR JEUNE. 

Je ne doute nullement des bonnes dispositions du 
comité à mon égard. Mais veuillez m'entendre ; voici le 
tableau de l'affreuse conspiration que je vous dénonce, 
et qui vient malheureusement d'éclater. (H lit.) a Extrait 
« du bulletin de correspondance de la Convention na- 
« tionale ; séances des 9 et 10 thermidor, an second. 

« Nos infâmes triumvirs sont enfin abattus ; Robes- 
« pierre, Couthon, Saint-Just, mis hors de la loi, vien- 
« nent d'expirer comme des lâches sur cette place où 
« ils ont fait massacrer tant d'innocentes victimes. » 

. (Tous les membres du comité demeurent anéantis et stupéfaits.) 
MADAME DUFOUR, avec transport. 

éternelle justice! 

GATON, soupirant. 

Le vertueux, l'incorruptible Robespierre!... 

SGÉVOLA, soupirant. 

Ce petit Saint-Just qui donnait de si grandes espé- 
rances ! 

ARISTIDE, d'un ton d'affliction. 

Et Couthon, l'immortel rapporteur de la loi du 22 prai- 
rial ! 

DUFOUR JEUNE, lit. 

« Le tribunal révolutionnaire de Paris, cette horrible 
« boucherie de chair humaine, est suspendu ; la horde 
« d'assassins qui le composait est arrêtée, et va bientôt 
« monter sur le siège sanglant où tant de fois elle insul- 
« tait à la vertu malheureuse ; tous les tribunaux révo- 
« lutionnaires, les commissions temporaires et populaires 
« institués dans la république, sont supprimés. » 

SGÉVOLA, désolé. 

Supprimés ! Ah ! mes collègues, toute la république 
est en combustion. 



ACTE III, SCENE VI. 401 

DUFOUR JEUNE. 

Ah! oui, je le sens bien, tout est perdu. Des tribunaux 
si humains et si justes!, des commissions qui expédiaient 
si vite ! Quel dommage !... 

GATON, pleurant. 

Mes amis, la contre-révolution est faite. 

ARISTIDE. 

Est-ce bien le bulletin de correspondance que tu lis ? 

DUFOUR JEUNE. 

Vous le voyez. 

SGÉVOLA, d'un ton affligé. 

Hélas! oui, c'est bien lé bulletin! 

DUFOUR JEUNE. 

Ce n'est pas tout. Écoutez-moi ! car enfin votre abatte- 
ment me fait peine, il faut au moins vous donner quel- 
que consolation, (il continue de lire.) « Toutes les autorités 
« constituées seront incessamment renouvelées, les par- 
si tisans de la terreur et les buveurs de sang poursuivis, 
« la conduite des comités révolutionnaires sévèrement 
« examinée. » 

SCÉVOLA, sur le même ton. 

Nous sommés perdus ! quelle ingratitude ! 

DUFOUR JEUNE. 

Telle est, messieurs, la dénonciation que j'avais à vous 
l'aire. Gomme vous le voyez, c'est un véritable mouve- 
ment contre-révolutionnaire dont les résultats peuvent 
être très-alarmants. Je me repose sur votre profonde 
sagesse pour en arrêter les suites. Maintenant j'obéis à 
votre mandat d'arrêt. 

ARISTIDE, avec beaucoup de véhémence 

Citoyens collègues, ces événements sont terribles. Ils 
pourraient déconcerter des âmes pusillanimes, mais non 
pas des républicains de notre trempe ; si nos frères de 
Paris sont morts victimes du royalisme, nous vengerons 
à Dijon, au sein de notre société populaire, la mémoire 
de ces généreux martyrs de la liberté. Soyons toujours 



102 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS REVOLUTIONNAIRES. 

révolutionnaires, bravons les poignards de l'aristocratie 
et le stylet du feuillantisme ; et s'il faut périr, périssons. 

DESGHAMPS. 

En coquins. 

.SCÈNE VII. 

DUFOUR, UN OFFICIER MUNICIPAL EN ÉCHARPE, 
Et lés Précédents, cinq gendarmes. 

DUFOUR PÈRE. 

Magistrats du peuple, je vous ai priés de m 'accompa- 
gner au comité révolutionnaire, parce que je ne connais 
qu'une seule manière légitime de dénoncer les scélérats. 
C'est de les accuser en face, et ils sont sous vos yeux. 

L' OFFICIER MUNICIPAL. 
MfÔur, VOUS m'avez tout appris. (Aux cinq membres.) Au 

nom dé là loi, je vOus constitue tous en arrestation, et 
j'é vtous ordonne de représenter lés vingt mille livres en 
assignats tjuë*vous avez déposés hier soir dans ce carton^ 
et que, jàbiir vous confondre, Dùfour a paraphés de sa 
main. Vous gardez le silence!... Au nom de la loi, je 
vous ordonne de représenter tous les assignats qui sont 

SUr VOUS. (Caton, Aristide-, Scévôla, restent immobiles; Brutus et Tor- 
quatus s'emprossent de montrer les assignats qu'ils ont sur eux ; l'officior 
municipal les examine, puis il s'adresse aux trois autres.) Eli bien, VOUS 

resVez immobiles?... 

SCÉVOLA. 

lié! sanàis ! pouf qui nous prén'cz-vous ? nous sommes 
aes gens d'hôhnur, incapables de faire aù'cïnïe vassessé; 
ïhcàpàmes... 

l'officier municipal: 

Si vous résistez à la loi, je vais sur-le-champ donner 
i'ordï'e de vous fouiller^/. ■ 

SCÉVOLÀ 1 , ^'exécutant d'un ton pleureur. 

Cela n'en vaut pas la peine ; citoyen, je mé soumets. 

( >cu vôïa Vire 'son paquet fre Va p'oche, et v : e\lt fa dérober aux rocherchos de 
Vo'rn'cïer ïhimïcip^V. ft on'ré ensuite ses poches.) BoÙS lé VOyëz..; 

Cherchez-, cherchez bien. 



ACTE III, SCÈNE VH. 4(të 

L'OFFICIER MUNICIPAL, à Scévola, en lui saississant le paquet cacheté. 

Quel est ce paquet cacheté? 

SCÉVOLA, pleurant. 

Ahl c'est un petit paquet... 

l'officier municipal. 
Les assignats sont tous marqués du même paraphe! 

DUFOUR PÈRE; 

C'est le mien-. 

SCÉVOLA, feignant la surprise- 

Vous plaisantez ! ça n'est pas possible ! C^est, sans 
doute, quelque malveillant qui aura glissé ce paquet 
dans ma poche à mon insu!... Hélas! citoyen, hé faites 
plus de perquisition; car on aura, sans doute^ glisse les 
mêmes paquets dans la poche dé Caton et dans celle 
d'Aristide. 

BRUTUS. 

Citoyen, au moins vous voyez que je suis innocent. 

DESCHAMPS, Un retirant de la poche de ^ Vesfcè une montre d''ô'r et sa 
chaîne, et la présentant au public. 

Citoyens, voici la preuve de son innocence. C'est la 
montre de la citoyenne Dufour. j'ai vu ce galant homme 
là décrocher ce soir en apposant les s'cCÏÏés. 

FANCHEÏTE , derrière Torquatus. 

Et vous, mons Torquatus aux belles moustachesi, vVttre 
conscience est--elle bien tranquille ? 

TORQUATtJS, désolé. 

Ma conscience al' n' bouge ventredié pas, citoyenne ; 
j'ons d' la probité sans qu'ça paraisse. 

FANGHETTE, montrant une-tabatière d'or qu'elle a retirée de la pocho 
de Torquatus, en même temps que Deschamps a retiré la montre. 

En voici la preuve. C'est la tabatière de la citoyenne 
Dufour, que la rare probité de Torquatus a escamotée 
ce soir sur la toilette, lorsque son digne compagnon ap- 
posait les scellés. 



404 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES. 



SCÈNE VIII. 

CINQ GENDARMES, LES PRÉCÉDENTS, 
L'OFFICIER MUNICIPAL. 

Gendarmes, saisissez ces misérables, et conduisez-les, 
affublés de leurs bonnets rouges, à la maison d'arrêt, où 
nous allons tous les rejoindre. Qu'ils traversent à pied, 
et au milieu des justes imprécations du peuple, une 
commune qu'ils ont baignée de sang et couverte de 
brigandage, jusqu'à ce que le glaive de la. loi en ait 
purgé la terre. 

(Les cinq membres en bonnets rouges, consternés et les yeux baissés, font 
lentement le tour du théâtre, tenant chacun un gendarme sous le bras. 
Ils passent en revue devant les autres personnages. Deschamps et Fan- 
chette les saluent et les narguent.) 



SCÈNE IX. 

DUFOUR PÈRE, DUFOUR FILS, DESCHAMPS, LA 
CITOYENNE DUFOUR, FANCHETTE, L'OFFICIER 
MUNICIPAL. 

l'officier municipal. 
Généreux Dufour, le règne des brigands est anéanti, 
la justice et l'humanité les remplacent. Oubliez les persé- 
cutions dont votre intéressante familie a failli être la 
victime. Employez ce courage qui vous faisait braver la 
mort, à poursuivre la destruction totale des vampires qui 
ont dévasté notre patrie; et la postérité, en pleurant sur 
les cendres de tant de citoyens innocents, bénira leurs 
vengeurs. 



FIN DE L INTERIEUR DES COMITES REVOLUTIONNAIRES. 



MADAME ANGOT 

ou 

LA POISSARDE PARVENUE 

PAR LE G. MAILLOT 



Opéra-comique en deux actes, joué sur le théâtre 
d'Émulation l'an V (1796J. 



23. 



PERSONNAGES 



Madame ANGOT, riche poissarde .... Corsse. 

DUTAILLIS, gendre de madame Angot . Pizard. 

LA GIRARDIÈRE, intrigant, amoureux 

de Nanon St.-Albin. 

LARAMÉE, autre intrigant, soi-disant 

valet de la Gifàrdi'ère . . '. •. : \ \ \ \ André. 

NICOLAS, garçon de boutique chez ma- 
dame Angot Blondin. 

FRANÇOIS, amant de Nanon Dorviller. 

US IfoWRË ! (sêurol). . \ '. i ■. \ \ : \ : 1&otjlAnger. 

,, Citoyennes. 

NANON, fille de madame Angot • Mélanie. 

Mademoiselle BEËftÀRÏ), dousihè ke ma- 
dame Angot Corsse. 

Madame DUTAILLIS ........... Thiénette. 

La scène se passe à Paris. 



Je soussigné reconnais avoir cédé et transporté au citoyen 
Barba, libraire à Paris, la propriété de ma pièce, intitulée Madame 
Angot, ou la Poissarde parvenue, ainsi que celle des droits d'au- 
teur, fixés par la loi, pour les représentations qui pourraient avoir 
lieu dans les départements , pour par lui en jouir seul et comme 
chose à lui appartenante. 

A Paris, ce 28 vendémiaire, an V. 

Maii.i.ot 



PREFACE 



Une préface à Madame Angot! C'est avoir bien de 
l'amour -propre. Non, lecteur, ce n'est point par 
amour-propre, c'est, au contraire, pour vous prier de 
laisser passer à l'impression des rimes très-fausses, 
chantées par Madame Angot et compagnie. Que ne 
direz-vous pas, lorsque vous saurez que malgré de 
très-bons avis, je n'ai pu me résoudre à changer ces 
rimes maudites. Madame Angot n'aura ni rimes ni 
raison; elle parlera comme elle pourra/pourvu qu'elle 
fasse rire. Tant d'autres, en faisant bâiller, ont le 
privilège de déraisonner. Elle a réussi, grâce aux 
artistes, m'a-t-on dit, et écrit. — J'en conviens. — 
Mais à la lecture? — Ne la lisez pas. — Pourquoi la 
faire imprimer? — Pour les bonnes gens qui aiment 
à rire, et non à'critiquer. — Vous n'avez pas le sens 
commun. — Je le sais. 

Encore une réflexion! On a voulu -më persuader 
que j'avais eu un but moral. J'avoue bien sincère- 
ment que je n'y ai pas pensé. Donc je n'ai pas le 
sens commun. 

Enfin, je dois remercier les artistes du théâtre 
d'Emulation qui, à ce qu'il parait, s'amusent eux- 
mêmes, en amusant les autres. Que ces artistes me 
permettent, pour contenter tout le monde, de leur 
dire : « Vous n'avez pas plus de bon sens que l'au- 
teur » ; et de répondre pour eux, comme pour moi ; 

Il est plus d'un tort que l'art de plaire efface. 



AU CITOYEN MONVEL 

EN LUI ENVOYANT LE PREMIER EXEMPLAIRE 

de Madame Angot. 



D'Apollon heureux favori, 
Amant bien aimé de Thalie, 
Vous adresser une folie 
Peut vous paraître bien hardi ! 
Mais, si le rapport est sincère, 
Un certain jour, Madame Angot 
(Aussi n'a-t-elle pu s'en taire) 
Vous a fait rire à plus d'un mot. 
Ah! n'allez pas vous en dédire, 
Monvel, laissez-lui son erreur : 
D'un ami du goût le sourire 
Fait la fortune d'un auteur. 



MADAME ANGOT 



OU 



LA POISSARDE PARVENUE 



Le théâtre représente un salon riche. 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. 

NANON, tenant une lettre. 

Pendant que ma mère est dehors, instruisons vite 
François de ce qu'elle vient de m'apprendre. Il ne s'at- 
tend guères à la nouvelle que je vais lui donner. Reli- 
sons cette lettre avant de la lui envoyer par Nicolas. 
(Elle nt.) « Je n'eus jamais autant besoin de ta présence, 
ic mon cher François, et cependant je ne dois plus te 
« voir : tu connais l'entêtement de ma mère pour la 
« noblesse, elle veut me marier à un chevalier que tu as 
« vu quelquefois à la maison, et que je hais autant que 
« je t'aime » ; peut-être que c'est mal d'écrire ainsi à un 
garçon... aussi tout cela est drôlement arrangé; les 
hommes ont le privilège d'en dire mille fois plus qu'ils 
n'en pensent, et les femmes ne peuvent pas même 
avouer leurs sentimens. Ah ! ce que c'est que l'amour, 
je croyais qu'il me rendrait heureuse, point du tout. 



410 MADAME ANGOÏ. 

Air parodié de la Dot : Qu'il vienne dans le bosquet, etc. 

Quand l'amour entre dans un cœur, 

Il inspire une douce ivresse. 

Tout nous séduit, tout est bonheur, 

On ne vit que pour la tendresse; 

Mais DiëritÔt, hélas ! par ses rigueurs, 

Oui, bientôt, bientôt, hélas ! par ses rigueurs, 

Ce dieu cause tous nos malheurs. 
Oui, bientôt, bientôt, hélas! par ses rigueurs, 

Ce dieu 'cause tous nos malhèWs. (bis.) 

11 voltige avec le désir, 
Et le feu dont il nous anime, 
Cause dans l'âme un doux plaisir; 
Mais un rien nous rend sa victime. 

Et bientôt, etc. 

On entend marcher. 

Qu'entends-je? c'est Nicolas avec ce chevalier. Il faut 
éviter sa présence, il m'ennuie trop avec ses fadeurs. 

Elle sort à gauche du spectateur. 



SCÈNE II. , 
OTG0LA&, GIRARD, LARAMÉE. 

NICOLAS, entrant le premier. 

Non, Monsieur, quoique madame Angotn'.y soit point, 
faut que vous restiez, al' m'a bien recommandé en sor- 
tant de vous avertir qu'ai 1 ne tarderait guères. Si mon- 
sieur veut, en son absence, je m'en vais lui tenir com- 
pagnie. 

GIRARD. 

Je te suis obligé, mon cher Nicolas. Mais. je suis ainsi 
qtfe tu le vais, avec un de mes gens; et comme je n'ai 
jamais un instant l à perdre, je vais, en attendant ta belle 
maîtresse, donner mes ordres pour la cour. 

Nicolas. 
Oh ! drès que monsieur est avec queuq'zuïi de ^à con- 
naissance, c'est différent. Si vous avez besoin de queuque 



ACTE I, SCÈNE ltt. M 

chose, monsieur n'a qu'à parler-, .j'y va*, mot, dans la 

GIRARD. 

frest teèn-, m'on ''ami, laisse-nous-. 

Il sort eu tfà&tk 'ftè grandes rèVércrf«s&. 



SCÈNE III. 

GIRARD, LARAMÉE. 

GIRARD. 

En vérité, il est original. 

LARAMÉE'. 

Nous voilà donc enfin âans là 'maison . ! dè "màdànïe 
Angot, ta future belle-mère ? 

GIRARD. 

Et future très"-$rôchàme, mon ami, car c'est cette nuit 
même que j'épouse cent mille livres d'argent comptant. 

LARAMÉE. 

Pour faire de pareils coups, il faut que tu sois bien 
fin et bien heureux. 

GIRARD. 

Heureux, voilà le mot. Le hasard a tout fait, c'est lui 
qui m'a fait révoquer du triste et chétif emploi a"è rat 
de cave, c'est lui qui m'a fait faire la connaissance de la 
charmante madame Angot, mais c'est mon adresse-, et 
un peu mon mérite, qui m'ont amené à contracter sa 
précieuse alliance. 

LARAMÉE. 

Mais, dis-moi donc, je n'ai jamais trop su pourquoi 
on t'a réformé. 

GIRARD. 

Pour une misère, un rien. J'étais, comme tu le sais , 
commis à une barrière : un jour, en visitant les effets 
d^tth juif, -(fé trouvai une boîte, un étui, et plusieurs 
autres bijoux 'd'Or; moi, je ne connaissais pas positive- 
ment les marchandises prohibées-, 'et tferHès '^uï -ëônt ^r- 



412 MADAME ANGOT. 

mises. Je crus de bonne foi que de pareils effets ne 
pouvaient passer dans la malle d'un juif; en consé- 
quence je les en retirai sans parler à qui que ce soit... 
pour lui éviter les frais d'un procès-verbal. Le hasard 
voulut qu'il s'en aperçut, il jeta les hauts cris; j'eus 
beau représenter que c'était excès de zèle de ma part, 
le fermier, peu instruit lui-même, jugea à propos de ' 
révoquer. 

LARAMÉE. 

Cet homme n'avait pas le sens commun. Punir une 
pareille délicatesse ! 

GIRARD. 

Sans doute. C'était un imbécile; mais la fortune plus 
juste m'en a bien dédommagé. 

LARAMÉE, examinant. 

Je ne puis revenir de mon étonnement. Quelle magni- 
ficence donc, pour une marchande de morue ! 

GIRARD. 

Ne parlez donc plus de morue, monsieur, s'il vous 
plaît. J'annoblis mademoiselle Angot, la mère quitte le 
commerce, et moi... 

LARAMÉE. 

Toi... tu vas les présenter à ton illustre famille ? 

GIRARD. 

Non; elles resteront dans leur faubourg, pendant que 
j'irai seul avec la dot, visiter mes terres... qui sont fort 
éloignées; mais ce lieu-ci est suspect pour parler de nos 
affaires. Je ne t'ai amené que pour reconnaître le. ter- 
rain, et afin que tu puisses instruire nos camarades de 
ce qu'ils auront à faire ce soir. C'est toujours Poitevin 
qui fait mon oncle le commandeur ? 

LARAMÉE. 

Ne compte pas sur lui, j'allais t'en avertir. Il a reçu 
hier sur les os des jambes un coup de canne qui le met 
hors d'état de marcher. 



ACTE I, SCÈNE IV. 413 

GIRARD. 

Ah ! diable ! (par réflexion) Eh bienl il viendra en chaise 
à porteurs, et son coup- de canne passera pour une atta- 
que de goutte. D'ailleurs, il est payé d'avance, il n'y a 
par à reculer ; les fiançailles se font ce soir, il faut abso- 
lument que les rôles soient joués comme ils ont été 
distribués. 

LARAMÉE. 

Bon, bon, sois sans inquiétude; mais chut, voici le 
garçon. 

GIRARD. 

Allons, vite un air de qualité. 

Laraméc passj par derrière. 



SCÈNE IV. 
LES PRÉCÉDENTS, NICOLAS. 

NICOLAS, au milieu. 

Que je ne vous empêche point de parler, moi, mes- 
sieurs, je ne viens que pour vous écouter. 

LARAMÉE. 
Il est plaisant, (à Girard, respectueusement) Monsieur n'a 

plus rien à m'ordonner ? 

GIRARD. 

Non; mais nous avons beaucoup à faire. Puisque ma- 
dame Angot ne revient pas, je pars, (à Nicolas) Mon ami, 
tu lui diras que je suis venu pour lui présenter mes 
hommages. 

NICOLAS, tendant la main. 

Si vous voulez me les laisser, monsieur, je les lui 
baillerai. 

GIRARD, fait seulement un geste de pitié. 

Et la prévenir en même temps que si elle veut bien 
le permettre, je lui donnerai un petit bal après soupe. 

NICOLAS. 

Ah! monsieur lui donnera le bal. Ça suffit, monsieur, 



414 MADAME ANGOT. 

vous ne danserez pas aux chansons, sûrement, vous 
aurez des violons ? 

GIRARD, s'en allant. 

Oui, SailS doute. (Laramée va pour passer devant Girard, qui lui 
donne iin. coup de pied dans le cul.) Faquin-, derrière. (H sort.) 



SCENE V. 

NICOLAS* seul. 

C'est bien fait, (a la cantonade.) Ah ! mais, dites donc ! 
y faudra beaucoup de vin. Bah ! il est déjà bien loin. 
(Revenant sur l'avant-acène.) Oh ! queuqu'ça fait ? ça va sans 
dire; là ous 1 qu'il y a des musiciens, y faut qu'il y ait 
de quoi boire. Allons, v'ia de la joie. Il ne l'entend pas 
mal, non, M. le chevalier; de la danse, des festins, du 
vin... des violons !... 

Am : Mon père était pot. 

Comme j'ai l'on s ïïous en donner 

A cette bonne fête ! 
Dame, faudra nous voir danser 
Et sauter en goguette. 
Brave chevalier, 
Il faut envoyer 
Une bonne barrique 
Pour désaltérer 
Et bien enivrer 
(Saluant les musiciens de 1 orchostrô.) 
Messieurs de la musique. 



SCÈNE VI. 

NICOLAS, MADAME ANGOT, entrant par le fond 
RIGOLAIS. 

Ah! vous v'ia not maîtresse? avez-vous t'y rencontré 
M. le gentilhomme qui sort d'ici ? 



ACTE t, SCÈNE Vt. ttH 

Madame ângot. 
Non, je ne l'ai pas vu. Ëli ben ! quoi qui l'a dit ^ 

NICOLAS. 

Rien. 

MADAME ANGOT. 

Gomment rien ? 

NICOLAS. 

Si fait ben queuque chose. D'abord, primo et d'une 
qu'il était avec un de ses laquais qu'est son domes- 
tique, qu'il était pressé, qu'il n'a pas pu vous attendre, 
mais qtlii reviendra ce soir avec une fête et dès violons 
qui vous 'donnera. 

madame Angot. 

Àhl le joli petit homme ! queue maghière ! queue ga- 
lentise ! allons, allons, faut pas rester z v èh resté, eï l'y 
faire voir qu'on a tfeu de l'inducation comme il faut. Va 
t'en cheux le traiteur, ici à côté, dis y qui nous prépare 
des rafraîchissements de toute espèce. 

NICOLAS. 

Oui, not' maîtresse. [Vue fausse sortie.) 

MADAME ANGOT. 

Attends un instant. Nicolas, Nicolas, (a part.) fraut que 
je lui donne une leçon en manière de bonne tournure, 
pour, quand le chevalier arrivera avec toute sa famille, 
qu'on ne ressemble pas à, des petites gens. (A Nicolas.) 
Approche, mon enfant, approche'. Écoute, les parents 
de M. de la Girardière sbûpent ce soir ici, il faut te 
requinquer un peu-, te mettre sur ton propre. Allons, 
lève donc la tête, donne-toi des grâces. (Eiio se baianco los 

bras et la tôte.) 

NICOLAS. 

Oh ! laissez faire, not' maîtresse, une lois que je sis 
t'endimanché, vous savez ben que j'ai t'eune pente, 

V'OyeZ IpUSt'Ô't, not' màîtrèSS'e. (il ft Contrefait.) 
MADAME ANGOT. 

A merveille^ mais par exemple, y faut te déshabituer 



416 MADAME ANGOT. 

de ce mot, not' maîtresse, faut dire, marne Angot, c'est 
pus poli. Profits ben de ce que je te vas dire. 

Air : Ah! vous dirai- je, maman. 

Quand mon fils le chevalier, 

Va venir te demander : 

Madame est-elle visible P 

Avec un p'tit air risible, 

Finement tu lui diras, 

Je n'sais, je n'sais, je n'sais pas. 

NICOLAS. 
Oh! pardine, not maît... marne Angot, c'est ben aisé 
allez ça. Je ferai comme ils font cheux l'intendant de ce 
marquis, quand je vas porter des fruits d'vot'part. On 
m'annonce, dame! faut voir; ainsi, je frai de d'même 
pour M. le futur vot' gende. 

Air : L'on vit sortir d'une grotte profonde. 

Bien haut, afin que le monsieur l'entende, 
Chapeau z'en main, je viens vous l'annoncer. 
De l'aut' côté marne Angot l'on vous d'mande, 
C'est votre fils, monsieur le chevalier. 

MADAME ANGOT. 

Bien, bien! c'est ça, et moi. 

Am : Ne v'ia-t-il pas que j'aime. 

Sur-le-champ, je prends le grand ton, 
Z'en moi je me concentre, 
D'abord oui,... puis, non, non... 
Enfin je dis... qu'il entre. 

NICOLAS, allant à la porte. 

Monsieur, entrez, s'il vous plaît. 

MADAME ANGOT. 

A qui q'tu parles, donc ? 

NICOLAS. 

A personne. C'est que j'fais comme si c'était tout de 
d'même. Mais j'men vas ben vite cheux la maison du 
traiteur, afin que personne n'entre sans moi. 

Il sort en répétant, mamo Angot, marne Angot. 



ACTE I. SCENE VII. 417 



SCENE VIL 

MADAME ANGOT, seule. 

Me v'ià donc à la veille d'être la mère d'un chevalier. 
On a ben raison de dire qu'hazard fait tout. Il est vrai 
que l'argent ne nuit pas; si M. Angot, défunt, ne 
m'avait pas laissé de ça, je ne me verrais pas aujourd'hui 
dans la passe de quitter mon commerce; et je ne pour- 
rais pas, de même comme ainsi est, marier ma fille à 
un homme de qualité. Ah ! queu mot flatteur.! 

Air : Oui, noir n'est pas si diable. 

Adieu donc pour la vie 
Baquets et tabliers, 
Je nomme en compagnie, 
Mon fils le chevalier. (bis.) 

Z'on viendra m'habiller, 
Me caparaçonner 
Z'avec grand étalage, 
Des couleurs au visage ; 
Suivant le bel usage, 
Et puis sur mon genou. 
(Faisant le geste de passer la main sur le dos d'un petit chien.) 
Bizou, bizou, 
Mon p'tit chien, mon p'tit chien bizou. (bis.) 

Voyez la comédie, 

Madame dira-t-on ; 

Pour être bien mamie, 

Faut l'sapeau z'au ballon. (bis.) 

Au col le médaillon, 

Buban pour ceinturon, 

Biches blouques pendantes, 

Les lévites traînantes 

Et puis sur mon genou, etc. 



Toujours nouvelle mise 

Suivant ous' que l'on va ; 

Dites, suis-je bien, Lise, 

Suis-je t'i ben comme ça? (bis.) 



418 MADAME ANCCjï. 

« Madame paraîtra 
« Z'en robe à l'opéra, 
« Des dames c'est la mise 
« Et, crainte de méprise, 
Aux sauteurs en semise, 
Et puis sur mon genou, etp. 

Pardine, j'ai ben du guignon, que mon ainée soit 
z'établie, elle qui parle comme les livres ! ça l'y aurait 
bien mieux convenu qu'à s'te mijaurée de Nanon. Elle 
est si bouchée ; ah ! celle-là tient ben d' son pauvr 1 
père... qu'était mon mari défunt. 



SCENE VIII. 
MADAME ANGOT, NICOLAS. 

NICOLAS (ôtant son bonnet et saluant ridiculement.] 

Madame Angot, v'ià M. Duiaillis, et madame Dutaii- 
lis, Monsieur vot 1 gendre, et madame sa femme, vot' fille, 
qui demandent si marne Angot, leur mère, n'est point 
z'en affaire qui contrequarre leux visite. 

MADAME ANGOT. 

Mes enfants!... Oh! non... qu'i z'entrent, (a part) Bien, 
y commence à se former. 

NICOLAS, allant à la porte. 

Qu'i z'entrent. M. et marne, entrez, madame est vi- 
sible, la V'ià. (Uzzi à volon:c; il sort.) 

SCÈNE IX. 

MADAME ANGOT, M. DUTAILLIS, MADAME 
DUTAILLIS 

MADAME DUTAILLIS. 

Bonjour, maman. 

M. DUTAILLIS. 

. Serviteur, belle-mère. 



ACTE I, SCÈNE |X. 419 

MADAME ANQQT. 

Bonjour, mes entants, cqmrne vons v'ià hen propres 
aujourd'hui. 

M. DUTAILLIS. 

Pour en cas de propreté, madame Dutaillis s'en pique 
et moi aussi. 

MADAME DUTAILLIS. 

Il faut bien soutenir son rang, obligée, comme je le 
suis, en ma qualité de marchande de bois, de me con- 
stituer tous les jours dans le monde. 

MADAME ANGOT. 

Tant mieux, m' n'enfant. C'est signe que Tcommerce 
va ben. 

M. DUTAILLIS. 

Mieux qu'on ne peut dire, madame Angot, ; je crai- 
gnais de manquer mes approvisionnements cette an- 
née, n'ayant pu rien acheter aux deux dernières cou- 
pes, mais ma femme sut si bien se retourner que j'en 
aurai de reste. C'est un bon coup cela ; grâce à madame, 
je ne peux pas manquer de bois. 

MADAME DUTAILLIS. 

Soyez bien tranquille là-dessus, mon mari. 

. MADAME ANGOT. 

Bien, bien, ma fille. Ma p'tite Nanon n'est pas mal- 
heureuse non plus ; elle épouse ce chevalier de condi- 
tion dont je vous ai parlé; mais ce qui me donne ben 
des transes, c'est qu'elle va ben changer d'état. 

M. DUTAILLIS. 

Le futur est-il de son goût? 

MADAME ANGOT. 

Il faudrait qu'elle n'en eût guères pour qu'il n'en fût 
pas. Un officier, coronel de l'armée ! 

M. DUTAILLIS. 

Sans doute, mais l'amour ne calcule point... enfin... 
l'histoire dit... on a vu... 



420 MADAME ANGOT. 

MADAME DUTAILLIS. 

Pour moi, je ne sais pas si toutes les femmes me res- 
semblent, mais j'ai toujours aimé les gens d'épée. 

Am : Un soldat par un coup funeste. 

Près d'une femme un militaire, 
Séduit, enchante par son ton. 
En la fâchant, il sait lui plaire 
Et toujours obtient son pardon. 

Tendre badinage 
Et petits mots pour égayer, 
Séduire par un touchant langage, 
Ce n'est qu'un jeu pour un guerrier. (bis.) 

M. DUTAILLIS. 

Nous savons, Madame Dutaillis, que de tout temps 
les guerriers ont fait la passion des femmes célèbres. 
Gléopâtre n'a tant aimé Auguste. 

MADAME ANGOT. 

Auguste, le maître-d'hôtel d'ici à côté? 

M. DUTAILLIS. 

Non, il était le plus fameux général des Athéniens, et 
d'ailleurs... l'histoire... 

MADAME ANGOT. 

Mon Dieu, que c'est donc beau, d'avoir lu comme 
vous. Mais c'a ne s'apprend que de jeunesse. 

MADAME DUTAILLIS. 

Je souhaiterais de tout mon cœur que M. Dutaillis 
eût servi quelque temps. 

M. DUTAILLIS. 

Mais, madame, je sais ce que c'est que le service, j'ai 
été pendant quatre ans cornette des arquebusiers de 
mon pays. 

MADAME ANGOT. 

Dame! c'est juste; mais j'entends queuquezun. Ah! 
c'est mon gendre prétendu. Vous allez voir un gentil- 
homme comme il faut. 



ACTE I, SCÈNE XI. 421 

SCÈNE X. 
LES PRÉCÉDENTS, NICOLAS. 

NICOLAS, accourant, bas à Mme Angot. 

Air : OU allez-vous, M. VAbbé. 
Madame, le chevalier... 

MADAME ANGOT. 
Bon. 
Parle-donc haut, vilain dindon, 
Oh ! l'maudit imbécile, 

NICOLAS, très-haiil. 

Eh bien ! 
MADAME ANGOT. 
Très-haut. Bas. 

Non : oui, je suis visible. 

NICOLAS, très-haut. 
Oh j'vous entends bien ! 
11 va pour annoncer. Lo chevalier, en entrant, lui fait faire uno pirouotto. 

SCÈNE XL 
LES PRÉCÉDENTS, GIRARD. 

M. ot M m « Dutaillis, ainsi que M>no Angot lui font de grandes révérences 
ridicules. 

GIRARD. 

Ma foi, madame Angot, pour vouloir être civil, je 
crains de devenir importun. Je me présente chez vous 
lorsque vous êtes en compagnie, et en compagnie bril- 
lante. 

MADAME DUTAILLIS. 

Mon dieu ! qu'il est aimable ! - 

-MADAME ANGOT. 

Monsieur, quand on est sur le pied où c'que j'en 
«ommes, on peut venir chez le monde, quand bon vous 

ai 



I 

m MADAME ANGOT. 

semble ; voilà ma fille et mon gendre : M. et Madame 
Dutaillis, que j'ai la valicence de vous présenter. 

Encore do grandes rerérencos. 
GIRARD. 

Je suis enchanté de les connaître. (A. DutamiB.) Touchez- 

là, monsieur... (Saluant M'"» Dutaillis avec da grands airs.) Ma- 
dame, il suffit de. vous voir pour ressentir la plus vive 
impatience d'être de la famille (a m-™ ftflgpA.) Allons, ma 
belle maman, hâtez, je vous prie, la signature du con- 
trat, car je meurs d'envie de vous appartenir. 

MADAME ANGOT. 

Et moi de même, mon cher monsieur, j^ai fait avertir 
le notaire que vous m'avez t'indique, et nous l'atten- 
dons. Madame Dutaillis, obligez-moi d'appeller raam- 
zelle vot' sœur, Nanon. 

MADAME DUTAILLIS. 

Très-volontiers, ma mère. 

Ello sort en faisant une révéronco minaudièro à Girard, qui lui rend en 
homme de cour. 



SCÈNE XII. 
MADAME ANGOT, M. GIRARD, M. DUTAILLIS. 

GIRARD. 

Parbleu! M. Dutaillis, votre sort est bien digne d'en- 
vie; vous avez une femme charmante, parfaite! le por- 
trait, oui, le portrait vivant de sa mère. Quelle femme 
aussi que cette madame Angot! quel air! quel air noble 
et distingué ! foi de courtisan, j'en perds la tête, et je 
jie sais pas trop, en épousant la fille, si ce n'est pas de 
la mère que je* suis amoureux. 

MADAME ANGOT. 

Tout ça est bon pour le discours, si je n'avais que 
l'âge de ma fille, je ne dirais pas que... 

GIRARD. 

L'âge ! ah ! maflamg ! 



ACTE I, SCENE Xlll. 423 

AiR : Je l'ai planté, etc. 

On est toujours à son aurore, 
Lorsque toujours on sait char'rnei. 
Et le moyen de vous plaire encore, 

Est de savoir encore aimer. {bis.) 

A vos pieds constant et plus tendre 

L'amour dépose son bandeau, 

Et dans vos yeux* sans plus attendre, 

11 vient rallumer son flambeau. ibis.) 

SCENE XIII. 
LES PRECEDENTS-* NANON j MADAME DUÏilLLÏl 

MADAME ANGOT} rtiôiitraiit Nanon- 

Tenez, tenez, voilà à 'qui rôtis adresser. 

GIRARD ,, à Nanon. 

Enfin-, mon adorable, 3e puis vous présenter mon 
hommage. Je vous ai voilé avec peine jusqu'à ce mo- 
ment tout ce que vous me faites ressentir. Mais l'aveu 
de votre respectable maman ine permet de vous décou- 
vrir ce 'que 1 Te respect m'a contraint de cacher. Puis-je 
me natter tiè ïaire naître eh vous dés sentiments tfêteï- 
prbqûes a ceux qui m'animent t 

NANON', avec timidité. 

Monsieur;.: 

madame DUTÀ&fc&. 
(a part.) Ah ! si cela s'adressait à moi. (A Nanon..) Répon- 
dez donc, mademoiselle. 

NANON. 

Mais quoi, ma sœur ? 

GIRARD\ 

Ce que le cœur Vous dicte. 

MADAME DUTÀÏM.1S-. 

Et ce '(Jue l'hohneVetfé autorise; 

M. DUTAILtïS. 

Sans doute-, 'et 'qttë l'histoire n'ôus a^»ï*èhid'. 



4-24 - MADAME ANGOT. 

MADAME ANGOT. 

Mais cela va sans dire. Il faut' répondre à la civilité 
de monsieur par une autre. 

Am de Calpigi. 

Monsieur te conte son martyre, 

Son cœur pour toi d'amour soupire, 

Il veut devenir ton mari ; 

Ah! dame! voilà qu'est joli. (bis.) 

Faut-il donc rester interdite 

Et faire ainsi l'a cachemite ; 

Réponds, crois-moi, sans balancer, 

Ou je vais t'apprendre à parler. (bis.) 

Elle fait le geeto de lui donner une tape, mais elle se contraint do suito 
pour prendre l'air à prétentions. 

NANON, timide. 

Mais je n'ai rien à répondre, moi. 

MADAME ANGOT. 

HuraJ quel instinct bouché! va, j'ai bien encore à 
travailler premier que tu sois stylée. 

GIRARD. 

Eh ! quoi, vous gémissez, ma toute adorable ! mon 
bonheur vous coûterait-il quelques soupirs? Sans parler 
de mes qualités personnelles.... réfléchissez au mérite de 
ma naissance, au rang distingué qu'elle va vous pro- 
curer. Et en effet, est-il un sort plus heureux que celui 
d'une jolie femme répandue dans le grand monde ? 

Am parodié du Vaudeville des Femmes vengées. 

On brûle de porter sa chaîne, 

Tout y célèbre sa beauté ; 

Bientôt madame en souveraine 

Près d'elle fixe la gaité ; 

Toujours de ce qui l'environne, 

Elle reçoit les vœux flatteurs. 

Et les grâces lui dressent un trône 

Avec des riens... avec des cœurs. (bis.) 

MADAME ANGOT, minaudant, répète : 

Avec des riens... des cœurs... des riens. 



ACTE I, SCENE XIII. 42o 

MADAME DUTAILLIS. 

Combien il est agréable de vivre avec des personnes 
comme ça !... qui connaissent ce que vous valez. 

GIRARD. 

Vous ne dites rien, mademoiselle, quelle cruauté ! 

NANON. 

Que voulez-vous que je dise, monsieur? 
Am : Vermeille rose. 

Jamais mon âme 

Ne peut sentir 

Pareil désir ; 

Elle réclame 

D'autre plaisir. 
Bien souvent un berger 
Sait plaire à grande dame, 
Et quelquefois sans y songer ; 

Ainsi mon âme 
' Ne peut sentir pareil désir, 
Elle réclame d'autre plaisir. 



<? 



MADAME ANGOT. 

A quoi que ça rime donc, une réponse comme ça' 

GIRARD. 

Ne vous fâchez pas ! ma belle maman. Cette timidité 
la rend plus chère à mon cœur. J'en connais le prix en 
homme délicat, j'en jouis même. 

Même air. 

C'est une rose 

Que le plaisir 

Doit seul cueillir, 

Léger soupir. 
A tort aux fers d'amour 
Le préjugé s'oppose, 
Nous savons le vaincre à la cour ; 

Pareille rose, 

Que le plaisir 

Doit seul cueillir 

Jamais ne cause 

Un vain soupir. 

21. 



4M MADAME ANGOT. 

MADAME ffltè&f. 

M Vèfttë; rnoMeur est ftop îM. 

GIRARD. 

Je me charge de l'apprivoiser. Ah ! ça, maman, mes 
parents doivent se 'trouver ici*; e't votre hôlaïrè n'est 
point encore arrivé. En'tfté nous, ils sont d'une classe 
qui n'est pas faite pour attendïe, ils ne sont pas am'ou- 
reux, ils pourraient bien ne pas excuser, comme moi, 
une négligence... 

MADAME ANGOT. 

Qui n'est pas de ma faute I mon cher monsieur, je vous 
en réponds, car il devrait tlfe veVru. Je vais renvoyer 
chez lui tout-à-1'heure. tUti l'attendant, passez un mo- 
ment de l'autre côté ; Vous votas ràrràïèriirez. 

NANON. 

Ma mère, permettez... 

MADAME ANGOT. 

Je vous permets de vous taire et de faire mes volontés. 

Girard offre la main 4 madame Dutaillis. I1k (ont beaucoup de façons pour 
sortir. "Madame Angot, qui est restée (forrièrc, va à Nation", qui no les 
a pas suivis. Ils sortent par le fond. 



sgèot: XIV; 



MADAME ANGOT, NANON, NICOLAS. 

MADAME ANGOT. 

Eh bien I quoi que vous voulez, mamselle ? 

NANON. 

Ma mère, je vous en^rle, é'coutez-moi un instant. 

MADAME a'ng'ÔT. 

Air : Ton humeur est, Catherine. 
Vous êtes par trop heureuse 
De pouvoir 'prenftrè 'un 'g'rahcl ton. 
Ainsi, point d'hûrheuï 'fâcheuse 
Avec ce joli -gâ'rç/on ; 



ACt'fe 1', SCÈNE XÏV. 1fâ7 

Dès demain je vous marie, 
Voilà qu'est ben décidé 
Et -je Veux, ma bonne amie, 
^mfeèWà^Mé. 
En sortant, elle veut lui donner un coup de pied, Nicolas l'arrête par der- 
rière, en lui portant la robe. 



Vljî 'DtJ Vu'EtatER 'XdtE. 



MADAME ANGOT. 



ACTE DEUXIEME. 



SCÈNE I. 

NANON seule. 

Combien je suis malheureuse ! et je ne vois point 
François. 

ARIETTE. 

Ai)' connu. 
Mon cher François, quel malheur! 
On me traite de rebelle, 
Parce qu'on veut donner mon cœur, 
Ah! c'est une chos' ben cruelle, 
Mais ce cœur n'est plus à moi, 
Si je n'ai pu le défendre, 
Pourrai-je donc le reprendre? 
Non, lui seul aura ma foi, 

Nanette, il faut obéir, 

Ne pas même oser vous plaindre, 

Cher amant, que devenir? 

Mon cœur ne peut se contraindre, 

Hélas ! il n'est plus à moi, etc. 



SCENE IL 

NANON, NICOLAS, accourant. 
11 accroche une chaise qui le fait tomber. 

NANON, offrayéo. 

Peste soit de l'étourdi! tu m'as fait une peur... 

NICOLAS. 

N'y a pas de mal, Mamzelle, rassurez- vous, il n'y a 
rien de démis, pas même ma jambe, sinon que je crains 
ben, si je ne me trompe, que je me suis donné un nerf 
foulé. 



ACTE II, SCÈNE III. 42U 

NANON. 

Tu es si maladroit ! 

NICOLAS. 

G'est-t'y ma faute. Je devrais avoir ben pus peur que 
vous, moi, qu'heureusement ma tête a porté sur le 
plancher; si aussi ben j'étais tombé sur le coin d'une 
table... j'aurais été beau, pas vrai? Mais ça ne s'ra rien. 
Dame, c'est que je n'peux me soutenir que sus z'un pied. 

NANON. 

Pourquoi courir comme un fou ? 

NICOLAS. 

C'est que j'avais peur de n'être pas arrivé assez tôt. 

NANON. 

Allons, donne. 

NICOLAS. 

Quoi, donne ? 

NANON. 

Sans doute. (Avec incertitude.) La lettre de François. 

NICOLAS. 

Tiens, la lettre de François... Je parie qui vous a écrit 
qu'il me donnerait une lettre pour vous ? 

NANON. 

Et oui, donne, te dis-je. 

NICOLAS. 

Oh! pardine, moi... Je vais vous la donner, (a la ean- 
tonnado.) Entrez, M. François. 

SCÈNE III. 
LES PRÉCÉDENTS, FRANÇOIS. 

NANON. 

Mon Dieu ! à quoi vous exposez-vous? Ma mère est de 
l'autre côté avec ce maudit aventurier. 

NICOLAS. 

Oh ! que nenni ! pas si bête ! ils sont sortis par la 
porte de derrière, pour aller cheux le notaire, monsieur 



m MADAME AXGOT. 

Pardevant. Ainsi, vous pouvez causer ensemble. Moi, 
je vas me tenir, comme si de rien n'était, dans la rue, 
sur le devant de la porte, et de plus loin que je les ver- 
fat; je chinerons, ou je chanterons, et puis ils ne vont 
pas vite. Allons, soyez irànquilles. Causez, mes enfants, 
causez tàiit que je ciiiïlerâï, vous pouvez vous faire vos 
adieux; mais quand je chanterai, la poudre d'escampette. 

\\ sort. 

SCÈNE IV. 
FRANÇOIS, NANON. 

FRANÇOIS. 

Mon malheur est donc décidé, ma chère Nanon? Ta 
mère, malgré ses promesses; préfère mon rival. 

NANON. 

Hélas! oui, ma sœur et mon beau-frère la pressent de 
terminer ce mariage qui fait mon tourment. 

FRANÇOIS. 

Dans quel moment, encore, ta mère change-t-etle 
d'idée ! Dans l'instant où mon oncle, enchanté de notre 
union, mettait le comble aux bontés qu'il a eues pour 
moi dès mon enfance, en me donnant une dot considé- 
rable, et en contribuant de toute sa fortune à un éta- 
blissement avantageux. Si ta mère voulait nl'entendre... 

NANON". 

Crois-tu que je n'ai pas fait tout mes efforts pour la 
faire changer, elle est inflexible. 

FRANÇOIS. 

Ah! tu n'aimes pas autant que moi, et je suis sûr que 
si je lui parlais, j'en viendrais à bout. 

£ tro. 

Am ': Dans cet heureux asile. 

FRANÇOIS. NANON. 

'Je lui dirais, ma mère Kn vain ton cœur espère, 

"Sojez sensible a ma prière, 'Car ïrisènsïbïe a ta pirîèr'e 



ACTE II, SCKNK IV. 



A ma sincère ardeur. 
Nanon vous est chère, 
Lisez dans son cœur-, 
Maman, point de rigueur 
Et faites, faites notre bonheur. 
Mais si sans la fléchir, 
Tu dois obéir, 
Il faut donc partir, 
Pour t'arracher de l'esclavage, 
11 faut partir. 

Pourquoi cette faiblesse? 
Délicatesse 
Guidera, 
Guidera sans cesse 
Ma vive tendresse; 
Mon cœur te devinera, 
Pour plaire, il se taira, 
Même en ta présence, 

Sans espérance, 
L'amour te suivra. 
Je lui dirais, etc. 



A ta sincère ardeur, 
Je connais ma mère, 
L'orgueil dans son cœur 
A mis trop de rigueur 
Pour faire faire notre bonheur, 
Je ne peux la fléchir, 
Je dois obéir, 
Je saurai mourir; 
Pour, m'arracher do l'esclavage, 
U faut mourir. 

Non, ce n'est point faiblesse, 
Délicatesse 
Guidera, 
Guidera sans cosse 
Ma vive tendresse, 
Mon amant est toujours là. 
Mon cœur le chérira ; 
Mais en ton absence, 
Sans espérance, 
L'amour se taira. 
Je lui djrqi, etc. 



NANON. 

Ton cœur te trompe, mon cher François, ma mère a 
pris un parti dont rien ne peut la faire revenir. L'orgueil 
remporte chez elle sur tout autre sentiment. Mets-toi 
à ma place; je sens toute Thorreur de ma situation, 
mais que veux-tu que je fasse ? 

Air : On çlii que 4ms le Mariage. 

Ah ! malgré ma résistance, 
Pourrais -je ne pas obéir? 
Que servirait la résistance? 
Non, rien ne saurait la fléchir. 

Dam ! dam 1 je le sens bien, 

Il n'est plus de moyen, 
Et je serai réduite à faire 

Ge que voudra {ter) ma mère. 



Que dois-je donc espérer 



FRANÇOIS. 



432 MADAME ANGOT. 

NANON. 

Hélas! je n'ai plus qu'une ressource. C'est celle de ma 
cousine Bernard. Ce mariage se fait à son insu. 

FRANÇOIS. 

Eh bien! je la verrai, je l'intéresserai en notre faveur... 
Tu sais qu'elle est sans gêne. 

Nicolas siffle un air à volonté. 

Il faut donc se quitter ! 

NICOLAS, dans la coulisse. 

Air de Malboroug. 
Madame Angot s'avance, 
Mironton, etc. 
Madame Angot s'approche 
Bien vite à petits pas, 
On lui donne le bras, 
De peur qu'ail' ne tombit. 
Madame Angot s'avance, etc. 

Am : Jardinier, ne vois-tu pas. 

En entrant. 

François, va-t'en, mon ami, 

Passe par la boutique 
Car la voilà près d'ici... 
Allons, tôt tôt et crois-moi, 
Dépêche, dépêche, dépêche. 

Nicolas l'entraîne. 

SCÈNE V. 

NANON, MADAME ANGOT, M. et MADAME DU- 
TAILLIS, GIRARD, donnant la main à Madame Angot. 

GIRARD. 

Non, madame Angot, je ne saurais tarir sur vos 
louanges, (a part) Me reconnaître cent mille livres et en 
donner autant à sa fille ! (Haut) Quelle bonne mine ! quel 
ajustement ! quel dessin dans sa taille !... 

MADAME ANGOT. 

Voulez-vous bien finir, M. de la Girardière, toutes 



ACTE II, SCÈNE V. 433 

ces douceurs-là ne vont plus à une vieille grand'mère 
comme moi. 

GIRARD. 

Vieille ! ah ! madame. 

M. DUTAILLIS. 

Il ne faut pas vous étonner de la galanterie de mon- 
sieur, not' belle mère. L'histoire nous prouve qu'il ne 
faut pas toujours être jeune pour se faire adorer. Car 
Ulysse adorait Didon, qui avait de grands enfants, et 
Annïbal, au siège de Troyes, combattait plus pour l'a- 
mour iïEuridice que pour la gloire. 

GIRARD, en riant. 

Peste ! vous avez de l'érudition, M. Dutaillis ! 

M. DUTAILLIS. 

Oh! monsieur! nous connaissons un peu nos auteurs. 
Homère, dans son Enéide, ne nous dit-il pas en vers 
d'Alexandre. 

Air : Daigne écouter l'amant fidèle, etc. 

Ridiculement. 

Quoique Vénus des grâces soit la mère, 

Ah ! toujours pour elle on brûle l'encens, 

Et cette déesse nous est plus chère 

Que ne le fut aucun de ses enfants. (bis.) 

A l'application, ma belle-mère. 

MADAME ANGOT, so cachant sous son éventail. 

Ah! laissez donc. Je sais bien que vous avez de 
l'esprit tous les deux, mais vous ne me ferez jamais 
croire que je suis t'une Vénus. C'était sûrement un 
militaire que cet Homère. 

M. DUTAILLIS. 

Non, c'était un poète latin. 

MADAME ANGOT. 

Vlà ce que c'est; ils sont galants, ces messieurs-lâ. 

GIRARD. 

Avec cette différence que les poètes le sont en chan- 
sons, et les militaires le sont en effet. 



434 MADAME ANGOT. 

MADAME ANGOT. 

Contez-moi donc, M. de la Girardière, comment ces 
militaires font pour se faire aimer comme ça. 

GIRARD. 

Volontiers. Je me ferai toujours un devoir et un plai- 
sir de vous satisfaire. 

Air : Amant chéri des dames. 

Pour plaire dans le monde, 

Il faut également 

Près de brune ou de blonde, 

Se rendre entreprenant ; 
Oui, je sais également 

Me rendre entreprenant, {ter.) 
Tantôt pour la douce Silvie, 
Je chante des airs languissants ; 
Auprès de ma vive Emilie, 
Bientôt je brusque les moments î. 
Et pour compléter la folie, 
Tendrement j'endors les mamans ; (ter.) 

Quoiqu'on fasse ou qu'on dise, 

Toujours je m'humanise, 
Je sais aussi brûler un grain d'encens. 

Pour plaire dans le monde, etc. 

Mineur. 
Oh ! rien ne m'épouvante 
Et j'attends le destin; 
Je ris, je bois, je chante, 
J'éloigne le chagrin, (bis.) 

Bravant les ridicules, 
J'amasse de l'argent. 
Sans crainte et sans scrupules 
Je jouis du présent; [ter.) 

Toujours joyeux, je répète en chantant,. 
Pour plaire, etc. 

M. DUTAILLIS. 

C'est vrai, car l'histoire nous apprend... 



ACTE II, SCÈNE VII. . 435 



SCENE VI. 
LES PRÉCÉDENTS, NICOLAS. 

NICOLAS. 

Madame Angot, v'ià queuq'zun de vos parents qui se 
dit de la famille. Faut-il le faire entrer, ou bien le garder 
dans la boutique ? 

• MADAME DUTAILLIS. 

Eh ! bon Dieu, ma chère maman, vous devriez bien 
expulser de chez vous ce mot boutique. 

MADAME ANGOT. 

C'est c'tanimal qui ne sait pas parler. Va-t'en, bourrique, 
et fais entrer. C'est sûrement queuque parent de M. de 
la Girardière ; faut z'aller au-devant, (ils vont pour sortir.) 

SCÈNE VIL 
LES PRÉCÉDENTS, MADEMOISELLE BERNARD. 

MADAME ANGOT. 

Comment, c'est vous? 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Oui, moi-même. Vous v'ià ben stupéfaite. On ne m'at- 
tendait pas ici; bonjour, la compagnie? 

MADAME ANGOT, embarrassée. 

(A part.) Queu contre-temps! (Haut.) Bonjour, Mademoi- 
selle Bernard, comment vous portez-vous du depuis 

qu'on VOUS a Vue. (A part, à madame Dutaillis.) Ne faites pas 

connaître que c'est notre parenté. (Haut.) Je ne croyais 
pas vous voir aujourd'hui, Mademoiselle Bernard. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Je le pensons bien ; cependant dans la règle vous 
deviez vous y attendre, puisque vous fiancez aujourd'hui 
Nanon. Il est vrai qu'on ne me l'a pas fait savoir ; mais 
que voulez-vous, bon sang ne peut mentir. 



136 MADAME ANGOT. 

MADAME ANGOT, à part. 

Ah ! la méchante langue ! 

MADAME DUTAILLIS. 

Est-ce que vous ne voulez pas vous asseoir, Mademoi- 
selle Bernard? 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Bien obligé, Madame Dutaillis, je n'sommes entrée 
qu'en passant. 

MADAME ANGOT, ironiquement. 

Prenez un fauteuil, Mademoiselle Bernard. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

(A part.) N'ayez donc pas peur qu'elles m'appellent leur 
parente. (Haut.) Je sommes très-bien, Madame Angot. 
Notre habitude est d'être debout, puisque depuis le 
matin jusqu'au soir, j'courons les rues pour tâcher de 
vendre; il n'en est pas d'même de vous, ma tante? 

MADAME ANGOT. 

Oh ! l'indigne créature ! 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Vous vous carrez dans des fauteuils; mais enfin... 

Air du prévôt des Marchands. 

Dam', a bien fallu commencer, 

Y' m'semble encore vous voir trimer : 

Y* avant que d'aller dans la terre, 

Je voudrais vous ressembler, 
Pouvoir quitter mon inventaire, 
Et d'môme itou me gobarger. 

MADAME DUTAILLIS. 

Pourquoi vous voyons-nous aujourd'hui, Mademoi- 
selle Bernard? . 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Parce que vous y êtes, madame Colin-Maillard. Je 
sommes de la famille, quoique ça vous fasse bisquer. 
Eustache Angot, mon père défunt, devant Dieu soit son 
âme, était le propre frère du vôtre, et quand j'avons 



ACTE II, SCÈNE VII. 437 

appris que votre sœur se mariait, je n'avons pas voulu 
que ça se fit sans notre participation. 

M. DUTAILLIS, avec emphase. 

Eh bien, donnez-vous votre consentement à ce ma- 
riage, Mademoiselle Bernard? 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Tiens, ne v'ia-ti pas M. Dutaillis qui fait le giogra- 
phe. C'est une forte tête au moins,, demandez à Ma- 
dame Dutaillis. 

MADAME DUTAILLIS. 

Qu'est-ce que ça veut donc dire ça, Mademoiselle Ber- 
nard? 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Ah mon Dieu ! rien du tout, mon chou. 

NANON. 

Mais, ma cousine, vous nous faites honte de rester 
ainsi debout. Prenez donc un siège. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Merci, ma p'tite Nanon, merci ; t'a des entrailles, toi, 
tu ne rougis pas de nous appeler ta cousine ; mais pour 
ta mère, elle n'a non plus de sentiment qu'un clou. 

MADAME ANGOT. 

Tu crois ça, mon bijou. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Dam ! v'ià ce que c'est que de faire fortune, ça vous 
gonfle ; mais je suis aussi ferme qu'elle pour le moins. 
Je manquerions de tout que je ne lui empiunterions pas 
un sou, aussi bien ail' ne me l' prêterait pas p'têtre. Que 
faire? faut se consoler de tout, et comme disait st'autre 
qu'avait perdu son âne : dans c'bas monde, les choses 
vont tantôt d'une manière, tantôt d'une autre ; aujour- 
d'hui bas, demain haut, et qu'est-ce qui sait? Si j'avais 
une fois le vent en poupe : je pourrons l'y donner le 
change; ce qui n'arrive pas aujourd'hui peut arriver 
demain ; ainsi se passe la vie. Madame Angot sait ben 
qu'ail' n'a pas toujours eu des fauteuils pour se carrer, 

25. 



488 MADAME ANGOT. 

et avant que son père défunt n'ait reçu la succession de 
son grand oncle, il était toujours prêt à tirer un liard 
avec les dents; c'est pas que je l'en blâmons au moins, 
bien du contraire, car c'est de ste façon-là qu'il a amassé 
des noyaux; mais dame! alors ta mère ne marchait pas 
la tête levée. 

MADAME ANGOT, avec colère, et tout à fait en poissarde. 

Qu'appelles-tu, satanée? je ne marchais pas la tête 
levée. Sais-tu que la patience m'échappe, à la fin? Ai-je 
jamais dû un sou à quelqu'un? dis donc, eh! langue de 
couleuvre? apprends que de ma vie vivante, je n'ai reçu 
d'assignation, et qui que ce soit n'a pu me dire dans la 
rue : paye-moi ce que tu me dois. Y'ia-ti pas encore un 
biau fruit de nature, pour venir insolenter le monde. 
Apprends que tout ce que j'ai est à moi, ça ne doit rien 
à personne, et toutes tes médisances ne m'ôteraient tant 
seulement un fétu. On te connaît, toi, pour ce que t'es. 
C'est la discorde en personne, et c'est, pardine, ben 
désagréable pour une famille, d'y voir une harangère 
comme toi. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Une harangère comme moi te vaut ben. Tenez, le 
beau ragoût, je ne suis pas étonnée si M. le chevalier 
la courtise, 

MADAME ANGOT. 

Crois-moi, vas-t'en, car je te vas faire chasser par mon 
commis. (Elle appelle.) Mon commis... Nicolas. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Tiens, son commis, ma chère tante ! avec sa frange ! 
couleur d'orange ! 

MADAME ANGOT, se trouvant mal. 

Va-t-en, Coquine... (Elle tombe dans un fauteuil, on s'empresse. 
Nicolas apporte la cruche.) 

MADEMOISELLE BERNARD, en s'en allant. 

Et non, non, ce n'est pas du vinaigre qui lui faut, 
c'est de l'eau rose. (EU« sort.) 



ACTE II, SCÈNE VIII. 439 

SCÈNE VIII. 
LES PRÉCÉDENTS. 

GIRARD. 

Ne vous trouvez-vous pas mal, voulez-vous mon fla- 
con? 

MADAME ANGOT. 

Non, non. donnez-moi plutôt une goutte d'eau-de-vie? 
(Quand elle est rovonuo à elle). Mon Dieu , Monsieur, combien 
j'avons d'excuse à vous faire. Si vous saviez combien je 
sis t'humiliée d'une pareille avanie. 

GIRARD. 

Ce n'est rien, Madame, ce n'est rien. Qui est-ce qui 
n'est pas exposé à des tracasseries de famille ? 

MADAME ANGOT, avec volubilité. 

Ah ! Monsieur, je la renie pour être de la famille. C'est 
leux père qui m'a t'engeancé de stengeanCe-là. Et vous 
venez de voir la nièce de mon mari ; mais queu langue ! 
bon Dieu ! ça parle à tort et à travers, que ça soit ben, 
que ça soit mal; c'est tout d'même ; et pour des sottises, 
ah! dame, ça ne demeure pas en reste. Quand ça s'a- 
dresse à queuq'z'un qui sait répondre, ça leux clos l'bec, 
mais si une fois ail' prennent le dessus, ça vous défile 
ça comme un chapelet. J'ai resté là, moi, comme un 
terne sec, sans savoir que dire. Une femme qu'est z'ac- 
coutumée à vivre d'une certaine façon, ne peut pas four- 
nir aux sottises comme ces guêpes-là, et pis c'est si bas, 
c'est si plat, d'aller reprocher qui l'on est, qui l'on n'est 
pas : ah ! que les petites gens sont méprisables ! aussi 
le mépris est la pratique que j'ai prise, comme vous avez 
vu. Je l'ai laissée dire tout ce qu'elle a voulu, sans seu- 
lement la démentir d'une parole; et c'est le mieux; les 
coups que ces gens-là portent, partent de si loin, qu'ils 
ne peuvent jamais ingérer de perjudice à la probité. 

GIRARD. 

Vous avez raison, on ne saurait agir plus prudemment 

25.. 



HO MADAME ANGOT. 

que vous avez fait ; mais toutes ces difficultés ne font 
que prouver la nécessité de terminer sur le champ : ainsi 
parlons de nos affaires. 

M. DUTAILLIS. 

Oui, ne parlons que d'union, n'est-ce pas, monsieur? 

GIRARD, à Nanon. 

Allons, charmant objet, commençons un duo de ten- 
dresse. Eh quoi ! ne voulez-vous donc pas prendre un 
extérieur plus riant? 

M. DUTAILLIS. 

Gela viendra, monsieur, cela viendra. L'histoire ne 
nous apprend-elle pas que de tout temps les femmes se 
sont révoltées aux propositions des hommes. 

SCÈNE IX. 

LES PRÉCÉDENTS; FRANÇOIS, outrant subitement. 

MADAME ANGOT. 

Qui est-ce qui entre donc là comme une bombe? c'est 
vous, monsieur François ? 

FRANÇOIS. 

Madame, écoutez-moi, si vous ne voulez pas que j'ex- 
pire à vos yeux. 

MADAME ANGOT. 

Et quoi qui y a donc, bon Dieu ! 

FRANÇOIS. 

Air connu (1). 
Écoutez sans humeur, 
Je n'ai' pu me défendre 
D'un sentiment trop tendre 
Il me maîtrise, 
Agite mon cœur, 
Et dans mon âme éprise, 
L'amour règne en vainqueur. 

4. Le refrain est pris dans l'original de l'air. 



ACTE II, SCENE X. 4(1 

Au doux plaisir d'aimer, 
Seriez-vous insensible? 
Étiez-vous si paisible 
Lorsqu'il sut vous charmer? 
Il me maîtrise, etc. 

MADAME ANGOT. 

Tout ça est ben gentil, ben doux... mais, mon ami, 
je ne quitterai pas sûrement la noblesse pour rentrer 
dans la bourgeoisie. 

GIRARD. 

Monsieur, d'ailleurs, n'a pas supposé que je lui céde- 
rais paisiblement le cœur et la main de mademoiselle. 

FRANÇOIS. 

S'il ne s'agissait que de la disputer... 

MADAME ANGOT. 

Moi, je terminerai toutes les disputes, je veux être 
obéie, et voici le notaire fort à propos. 

SCÈNE X. 
LES PRÉCÉDENTS, LE NOTAIRE. 

GIRARD apercevant le notaire. 

Ciel ! je suis perdu ! c'est mon parrain. 

MADAME ANGOT. 

Approchez, monsieur.., eh! ce n'est pas M. Minute? 

GIRARD. 

Qui diable envoie ici ce maudit sourd ? 

LE NOTAIRE. 

Ma foi, madame, il faut avoir bien envie de vous obli- 
ger pour accourir si promptement. Mon confrère de chez 
qui vous sortez, obligé d'aller en personne recevoir un 
testament, m'a prié de le remplacer, et je le fais avec 
d'autant plus de plaisir, que j'ai lu les qualités du futur. 
(A François.) C'est monsieur ? 

MADAME ANGOT. 
Non, pas tOUt à fait. (Montrant Girard.) Le VOÎci. 



i42 MADAME ANGOT. 

GIRARD, à part. 

Allons, il n'y a pas moyen d'éluder. 

LE NOTAIRE, voyant Girard. 

Eh mais... quoi... ce serait .. je ne me trompe pas..,, 
qui l'aurait reconnu?... par quel événement vous ren- 
contrai-je ici? 

GIRARD, à part. 

Me voilà dans la crise. (Haut.) Question déplacée, mon- 
sieur, (ras au notaire, et à l'oreille.) Permettez que je vous dise 
deux mots à l'écart. 

LE NOTAIRE. 

Oui, oui, vous en avez a*sez fait des écarts... mais ce 
n'est ici, ni le temps ni le lieu... Conte-moi donc com- 
ment et pourquoi tu es dans ce pays? 

GIRARD, à part. 

Le maudit homme ! (A madame Aogot.) Voila une rencontre 
à laquelle je ne m'attendais pas. 

MADAME ANGOT. 

Eh ben, qu'est que tout ça fait à not' affaire ? 

GIRARD. 

Il a été l'intendant de mon père pendant mon enfance. 
(Au notaire) Cachez mon nom, de grâce. 

LE NOTAIRE. 

Mais ce n'est point t'en faire grâce, oui, tu me dois 
ton nom, et c'est pour moi une obligation d'aider à ta 
fortune. Ce n'est pas ma faute si elle n'est pas plus 
avancée. 

GIRARD, au notaire. 

Je vous prie de ne rien dire qui puisse me faire recon- 
naître. 

LE NOTAIRE , très-haut. 

Sans doute que je t'ai vu naître, et il ne faut pas me 
prier pour me le faire dire. 

GIRARD, à part. 

Aïe voilà démasqué. Je n'en sortirai pas. 



ACTE II, SCÈNE XI. 443 

LE NOTAIRE. 

Je suis charmé, mesdames, que mon filleul... 

TOUT LE MONDE. 

Gomment son filleul!... 

LE NOTAIRE. 

Qu'est-ce qu'il y a donc ? vous avez l'air de ne pas vous 
entendre. 

MADAME ANGOT. 

Tiens! st'autre qui nous mesure à son aulne. Je ne 
nous entendons que trop, je crois, demandez à ce beau 
chevalier manqué. 

GIRARD. 

Madame... 

SCÈNE XL 

LES PRÉCÉDENTS, MADEMOISELLE BERNARD, 
NICOLAS. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

C'est encore moi... sans rancune, ma tante : j'avons 
pris des renseignements, et je venons faire not' compli- 
ment à M. de la Girardière, fils de M. le marquis de 
Fondsec, et filleul de M. Conserve. 

LE NOTAIRE^ aux oreilles de madamo Angot. 

Hem! 

MADAME ANGOT. 

Vous êtes son parrain? 

LE NOTAIRE. 

Oui, son parrain. 

MADAME ANGOT. 

Eh bien, ça l'i f ra du tort. 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Avec VOt' permission, ma tante. (Elle va à Girard, et se mo- 
quant de lui.) 



444 MADAME ANGOT. 

Am : A la façon de Barbari. 

.Je pourrions ben, mon petit cœur, 

Sur ta face bouffie, 
Savoir par écrit la valeur 

De ta chevalerie ; 
Car vraiment, au tour du bâton, 
La faridondaine, 
La faridondon, 
Monsieur Girard est aguerri 

Biribi, 
A la façon de Barbari 
Mon ami. 

GIRARD. 

(A part.) Faisons au moins une belle retraite. (Haut.) Il est 
vrai, madame, que j'ai cherché à vous tromper, mais 
votre propre folie en est cause... car vous conviendrez 
que cette illustre famille... (il sort en ricanant.) 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Oui, que le diable t'étrille. 

MADAME ANGOT. 

N'courez donc pas si fort ; vos mollets vont tomber. 



SCENE XII. 

LES PRÉCÉDENTS. Ils M regardent en silence, 
LE NOTAIRE. 

Qu-'est-ce qu'il y a donc ? 

MADAME ANGOT. 

Il y a que vot' filleul est un fripon. 

LE NOTAIRE. 

Oui, j'en réponds... il a commencé dans mon étude. 
Mais terminons-nous, à la fin ? 

MADAME ANGOT. 

Oh! tout est terminé. Il n'y a rien de fait. 



ACTE II, SCÈNE XII. 445 

FRANÇOIS. 

Madame Angot, si vous vouliez .. 

MADAME ANGOT. 

J'entends bien, mais... 

M. DTJTAILLIS. 

Ma chère mère, j'ai lu dans l'histoire... 

MADAME ANGOT. 

Que le diable vous emporte, vous et votre histoire. 
.Talions arranger tout ça à la guinguette; mais que 
j'vous dise tant seulement deux mots. 

Air : L'amour est un enfant trompeur. 

Entre nous, vivons sans façon, 

Abjurons la noblesse : 
A dire vrai, changer de nom 

Serait une bassesse. 
Dans les plaisirs, toujours en paix. 
(A ses enfants.) 

Enfants oubliez à jamais 

Un moment de faiblesse. [bis, en chœur.) 

FRANÇOIS. 
Il faut quelquefois en amour 

User un peu d'adresse ; 
Mais l'hymen s'unit en ce jour 

Au dieu de la tendresse. 
Auprès de toi, toujours en paix, 
Je veux, Nanon, n'avoir jamais 

Un moment de faiblesse. [bis.) 

NANON. 
De nos cœurs la douce amitié 

Deviendra la maîtresse; 
Mon époux sera de moitié 

Dans ma charmante ivresse. 
Le plaisir au sein de la paix, 
Saura réveiller désormais 

Ses moments de faiblesse. [bis.) 

M. DUTAILLIS, avec emphase. 
Songeons sans cesse au sort touchant 
De la belle Lucrèce ; 



146 



MADAME ANGOT. 

Hélas ! l'histoire nous apprend 

Sa mort et sa tendresse. 
(A. sa femme.) 

Ainsi dans le sein de la paix, 
Mon tendre cœur, n'ayez jamais 

Un moment de faiblesse. [bis.) 

■ MADAME DU TAILLIS. 

Je renonce aux propos des grands 

Comme à leur politesse ; 
Je trouve en toi les agréments 

De la vive jeunesse. 
Il faut aussi, toujours en paix, 
Mon tendre amour, n'avoir jamais 

Un moment de faiblesse. , (bis.) 

MADEMOISELLE BERNARD. 

Je suis bien douce assurément... 

J'étouffe de sagesse ; 
Je peux répondre à mon amant 

De toute ma tendresse. 
Mais, jarni, je l'étranglerais,' 
Si pour d'autres je lui savais 

Un moment de faiblesse. [bis.) 

MADAME ANGOT, M poM»<?< 

Un artiste pour son talent, 

Est toujours dans l'ivresse ; 

Mais devant vous en un instant, 
Toute vanité cesse. 

Venez ici, toujours en paix, 

Rire avec nous, sans voir jamais 

Nos moments de faiblesse. [bis.) 



FIN DE MADAME ANGOT. 



TABLE DES MATIERES 



Introduction. 



v 



Charles ix ou l'École des rois 1 

Épitre dédicatoire à la Nation française 3 

Discours préliminaire 9 

Au roi 25 

Charles IX, tragédie . . . . 29 

Notes sur la tragédie de Charles IX 89 

Discours prononcé devant les représentants de la Com- 
mune 99 

Adresse aux soixante districts de Paris. .- . 101 

De la liberté du théâtre en France 103 

I re lettre. Aux auteurs du Journal de Paris 120 

II e lettre. Aux auteurs du Journal de Paris 124 

III e lettre. Aux auteurs de la Chronique de Paris. . . 125 

IV e lettre. Aux auteurs du Journal de Paris 127 

Ve lettre. Aux auteurs de la Chronique de Paris. . . . 129 

VI e lettre. Aux auteurs du Journal de Paris 130 

VI 1° lettre. Au président du district des Cordeliers. . , 131 

VIII e lettre. Réponse du président du district ■ 132 

Épitre aux mânes de Voltaire 133 

Notes sur cette épitre 135 

Les Victimes cloîtrées 139 

L'Ami des lois 215 

Épitre dédicatoire aux représentants de la Nation. . . . 217 

Avertissement de l'auteur 219 

L'Ami des lois, comédie 227 

Le Jugement dernier des rois 299 

Avis aux directeurs de spectacles des départements. . . 300 

Extrait des Leçons du fils mné d'un roi 301 



418 TABLE DES MATIERES. 

Pages. 
L'auteur du Jugement dernier des rois aux spectateurs 

de la première représentation de cette pièce 302 

Costumes des personnages 303 

Le Jugement dernier des rois, prophétie en un acte. . 305 

L'Intérieur des comités révolutionnaires ou les Aristides 

modernes 327 

Note de l'autaur ' 329 

Les Aristides modernes ou l'Lnte'rieur des comités 

révolutionnaires , comédie 331 

Madame Angot ou la Poissarde parvenue 105 

Préface 407 

Au citoyen Monvel 408 

Madame Angot ou la Poissarde parvenue, opéra- 
comique 409 



Paris. — Typographie Mottcroz, 31. rue du Dragon. 



COLLECTION DES MEILLEURS OUVRAGES FRANÇAIS ET ETRANGERS 



Format grand 

Barthélémy. Némésis. ... 1 

Beaumarchais. Mémoires. . . 1 

— Théâtre. ... 1 
Blanchecotte. Potiies. ... 1 

Boccace. Contes 1 

Boileau. Œuvres, ... 1 

Bossuet. Discours. ... 1 

— Sermons choisis 1 
Bourdalouk. Chefs-d'Œuvre. 1 
Braconnier. Application de 

la géographie 

à l'histoire. . 2 
Brantôme. Vie des Dames 

illustres. . . 1 
Bremer. Voyages. ... 1 

Bret. Lettres de Nin. 

de Lenclos. 1 
Brtî,lat-Sava- Physiologie du 

rin. goût 1 

Bussy-Rabutin. Hist. amoureuse 

des Gaules. . 2 

Byron (Lord). Œuvres. ... 4 

Cent nouvelles Nouvelles (Les) fL 

Chasles (Ph.) Étude sur le 

xvi* siècle.. 1 

L'Espagne. . . 1 

— La dévolution 

d'Anglelerre. 1 

— Mœurs et litté- 

rature d'An- 
glelerre. . . 1 

— Littérature an- 

glo-américai- 
ne 1 

~ Shakespeare, 

Marie Stuart, 
l'Are tin. . . 1 

— L'Allemagne an- 

cienne. ... 1 

— L'Allemagne au 

xix» siècle. . 1 

— Voyages, Phi- 

losophie et 
Beaux-Arts. . 1 

— Portraits con- 

temporains.. 1 

— Encore sur les 

contempo- 
rains. ... 1 
Chateaubbiand. Génie 2 

— Les Martyrs. . 1 

— Itinéraire. . . 1 
Atala, René. . 1 

— Voyages. ... 1 

— Paradis perdu. 1 

— Etudes histori- 

ques 1 

Claude Le Petit, Berthod , 

COLLETET, SCARON, BoiLEAU. 1 

Corneille. Théâtre. ... 1 

Courier. Œuvres 1 

Créqui (M ,# de) Souvenirs. 10 t. 

hroch. en. . 5 
Dassoucy. Ses aventures 

burlesques. . 1 
Despériers (B.) Le Cymbalum 

mundi. ... 1 
Demoustibe. Lettres à Emilie. 1 



in- 18 jésus (dît anglais), à 

Descartes. Œuvres. . . . 1 
DEsroRTES. Œuvres poéti- 
ques 1 

Fénelon. Œuvres choi- 
sies. — De 
l'existencede 
Dieu 1 

— Dialogues sur 

l'éloquence. 1 

— Télémaque. . . 1 
Fléchier. Oraisons. ... 1 
Florian. Fables. — Théâ- 
tre 1 

Galland. Les Mille et une 

nuits. ... 3 
Gilbert. Œuvres- ... 1 

Gresset. Œuvres. ... 1 

Guérin et Robi- L'Europe. ... 1 
net. Russie, Pologne 1 

Hamilton. Mémoires de 

Gramont. . . 1 
Héloïse et Abélard. Lettres. . 1 

Heptaméron (L') 1 

Héricault (D'). Maximiliea et 

le Mexique. . 1 
Homère. Iliade. Traduit 

par Dacier. . 4 

— Odyssée. ... 1 
La Bruyère. Caractères. . . 1 
La Fontaine Fables 1 

— Contes 1 

Lamennais. Essai sur l'in- 
différence. . 4 

— Paroles d'un 

Croyant, etc £ 

— Affaires de Ro- 

me 1 

— Les Evangiles. . 1 

— De l'Art et du 

Beau 1 

— De la Société 

première.. . 1 
La Rochefou- Réflexions et 

cauld (De). maximes. . . 1 
Lélut. LaPhrénologie. 1 

LerouïbeLin- Livre des Pro- 

cy. verbes. ... 1 

Le Sage. Histoire de Gil 

Blas 1 

Lonlay (De). Chansons.. . . 1 
Maistre (.\.. lEuvres com- 

vier de). plètes. ... 1 

Marcellus (De) Souv. d'Orient. 1 
Massillon. Œuvres choi- 
sies, Petit Ca- 
rême, etc. . 1 

Michel. Tunis 1 

Millevoye. Œuvres. . . . 1 
Molière. Œuvres com- 

plètes. ... 3 
Monnier (Hen- Paris et la Pro- 
ry). vince. . . . 1 

Montaigne. Essais 2 

Montesquieu. L'Esprit des lois. 1 

— Lettres Persa- 

nes 1 

Montesquieu. Grandeur des 
Romains. . . 1 

Imp. Motteroz, 3i, r. Dragon. 



3 fr. le volume 



Parny. 
Pascal. 



Pellico. 

PlRON. 

Plutarqub. 
Quinet. 

QUITARD. 

Rabelais. 

Racine. 

Régnier. 

Rémusat. 

Rousseau (J.-J 



St-EvREMOND. 
St-PlERRE (B 

de). 

SCARRON. 
.".VIGNE". 
SOREL. 

Staël (De). 

Tasse (Le). 
Thierry. 



Œuvres. . . . 1 

Lettres à un 
Provincial. . { 

Pensées. . . . 1 

Mes Prisons. . 1 

Œuvres choi- 
sies t 

Les Vies des 
Hommes il- 
lustres. 4 

F""idatioi 
république 
des Provin- 
ces-Unies. . t 

L'Anthologie de 
l'amour. . . 1 

Œuvres. . . . t 

Théâtre. . . .1 

Œuvres com- 
plètes. . . . 1 

De l'Education 
des Femmes. 1 
) Les Confessions. 1 

Emile 1 

La Nouvelle Hé- 
loïse. . 

Contrat social.» 
Discours, etc 1 

Œuvres. . . . 1 

Paul et Virgi- 
nie t 

Le Roman co- 
mique. ... 1 

Lettres «hoi- 
sies. . 

Histoire comi- 
que de Fran- 
cion. ... 1 

Corinne. .1 

De l'Allemagne t 

Delphin> 

Jérusalem déli- 
vrée. 

Conquête de 
l'Angh 

%der 



Récits des temtf 
mérovingieBî 
Le Tiers-Etatll 



Trumelet. Français d 

le désert 
Vallet (de Vi- Chronique 
riville). la Puceîle. 

Vaux-de-Vire d'Olivier Bass 
Villeneuve- Le Livre 



Bargemont. 
Volney. 
Voltaire. 



affligés. 
Les ruines, 
Théâtre. . 
Le Siècle 

Louis XI 1 
Romans. ( / 
Hist. de 

les XII.. 
La Henriad 



PQ1221.M6 

Moland, VU L. 

Théâtre de la révolution 



424066 






Carleton 

University 

Library 



*cr 



■ '-'W 



i 









^-M 



> 1 w>. 









><-.x 



è^TâÊ®^